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Full text of "Essais de palingénésie sociale"

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ESSAIS 



DE 



PALINGÉNÉSIE 



SOCIALE. 



TOME I. 



Cet ouvrage, quant à présent, n'étant point destiné au public, n'a été 
tiré qu'à un petit nombre d'exemplaires ; et ces exemplaires , qui ne sont , 
pour ainsi dire , que des épreuves soi(p[iées , doivent être considérés comme 
des copies manuscrites d'un livre qui n'a pas reçu la dernière main, pour 
lequel on demande encore du temps, et sur-tout des- conseils. 

L'auteur, avant de se décider à une édition définitive, si toutefois elle 
doit jamais avoir lieu, a donc voulu se réserver la faculté de revoir son 
ouvrage dans sou ensemble, et revêtu de cette forme extérieure de l'im- 
pression, qui donne k un écrit plus de relief et de netteté. Il pourra mieux 
consulter ses amis connus et inconnus ; il pourra mieux se consulter lui- 
même ; enfin il pourra faire tous les changements qui lui seront indiqués , 
soit par un nouvel examen , soit par les observations que l'on voudra bien 
lai adresser. 

L*ouvTage se compose de cinq-' volumes, divisés, par la nature même des 
tnjets, ainsi qu'il suit : 

Vol. I. Prolégomènes. 
II. Orphée. 

III. Formule générale de l'histoire de tous les peuples , ap- 

pliquée k l'histoire du peuple romain. 

IV. La ville des expiations. 

V. l" partie. Élégie. 

ir partie. Notes explicatives et complémentaires de 
tout l'ouvrage. 



[V 



ESSAIS 



DE 



PALINGÉNÉSIE 



SOCIALE. 



Magnus ab intégra scclorum nascitar oràt* • 
Viio. Egl. ir. 



TOME PREMIER. 



PROLÉGOMÈNES. 

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PARIS, 

IMPRIMERIE DE JULES DIDOT AÎNÉ, 

IMPRIMEUR DU ROI. 



MDCGC XXVII. 






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DÉDICACE. 



Je veux exprimer la grande pensée de mon siècle. Cette pen- 
sée dominantey profondément sympathique et religieuse^ gui a 
reçu de Dieu même la mission auguste d'organiser le nouveau 
monde social^ Je veux la chercher dans toutes les sphères des 
diverses facultés humaines , dans tous les ordres de sentiments 
et d'idées ; je veux y si je puis y en signaler toutes les métamor- 
phoses successives, Ten suivrai la trace y autant qu'il me sera 
donné de l'apercevoir ^ au travers des traditions et des évène^ 
mentSy parmi toutes les régions de P intelligence et de Cimagi- 
nation^ depuis la source reculée oit elle se cache dans le 
sein des origines jusqu'à Tinstant de complète évolution où , 
pleinement développée dans les esprits dont elle est Famé et la 
vie , elle doit se révéler enfin par les plus éclatantes , les plus ir- 
résistibles manifestations. Il faudra donc dire tantôt nos regrets^ 
tantôt peut-^tre nos dédains , pour le passé; nos efforts généreux 
ou intéressés y harmoniques ou individuels ^ comme nos découra- 
gements ^ et même nos vaines révoltes y pour le présent; nos es- 
pérances quelquefois affermies, plus souvent incertaines et dou- 
teuses y pour l'avenir. Oui, cette pensée intime ^ divinement 
assimilatrice , puise sa substance et sa force dans tout ce qui a 
été y dans tout ce qui est y dans tout ce qui doit être; et y par sa 
nature y elle tend h devenir l élément premier de toute civilisa- 
tion y c'est-à-dire une croyance. 



vj DEDICACE. 

Le présent^ le passée t avenir^ relativement à la société en 
général^ peuvent donCj à toutes les époques ^ et sur-tout aux 
époques de fin et de renouvellement, offrir le sujet de trois épo- 
pées réunies par une pensée unique , ancienne dans un ordre de 
choses et d'idées y nouvelle dans un autre ordre y et néanmoins 
toujours identique et toujours homogène; et ces trois épopées 
ainsi réunies ne formeraient qui! une seule et vaste trilogie. Cest 
ce que j ai entrepris pour la société actuelle y héritière elle-même 
de tant de sociétés antérieures y façonnée par tant d! états prépa- 
ratoires^ et qui subit y en ce moment y la douloureuse épreuve 
dune immense transformation. 

Le génie audacieux du Dante conçut un projet semblable à 
celui qui ni occupe. Pour peindre son siècle y il voyagea dans les 
trois mondes qui y pour lui y représentaient toute l'initiation du 
genre humain: tel fut le sujet de son triple cantique y monument 
si extraordinaire de Vimagination la plus féconde et la plus 
puissante y tableau passionné y énergique et sombre du moyen 
âge y dont le règne farouche expire h peine y sorte de cosmogonie 
-sociale et poétique , qui a créé y dans toutes nos littératures mo- 
démeSy ce quelles ont de spontané et d'indépendant des imita- 
tions classiques. 

Ainsi que le Dante , je veux visiter les lieux infréquentés de 
la foule y les lieux qu habitent les intelligences y où est le ber- 
ceau mystérieux de toutes les destinées humaines. Mais je dois 
écarter de moi ces terribles évocations qui jettent t épouvante 
dans les âmes : le moyen âge se retire avec ses rigueurs et ses 
servitudes; le christianisme, loi d! émancipation et de grâce, a 
conquis la sphère civile tout entière; t initiation y dépouillée de 
ses terreurs y de ses mythes redoutables y désormais y sans doute, 
sera douce et pacifique. 

Les idées gouvernent les esprits avant de gouverner les corps: 
ces reines immortelles , que V œil ne peut voir y dont le sceptre 
ne peut être brisé y régnent long-temps sur nous y à notre insu, 
car un temps s'ignore ; et lorsqu'elles viennent dans le monde 
réalisé se saisir de t empire légitime qui leur appartient, elles 
restent encore, pour le plus grand nombre y obscurément en- 



DEDICACE. vij 

fouies au fond des choses. Cest pourquoi le spectacle du monde 
réalisé ne dit rien à ceux qui nont pas pénétré dans le monde 
des idées; Platon le savait bien, 

Béatrix abaissa^ en quelque sorte ^ les gloires célestes^ afin 
de pouvoir y introduire un être doué de toutes les facultés de 
la poésie y mais en qui ces facultés éminentes étaient compri- 
mées par des organes mortels; et y pour rendre accessibles les 
faits divins aux sens trop grossiers d'un enfant de la terre , il a 
fallu les enfermer dans la forme admirable du symbole. Au 
reste ^ le symbole primitifs tel qu il fut à V origine des choses ^ 
témoigne magnifiquement des condescendances paternelles de 
la Providence divine à Fégard de sa faible créature. 

S'il fut donné au Dante de se rendre l'expression puissante 
de son temps ^ qui me donnera d'être t expression vraie du mien? 
qui rendra moins téméraire le projet que f ai formé? qui abais- 
sera pour moi les gloires célestes ? de qui tiendrai-je le rameau 
d'or de tinitiation? qui me présentera les faits divins sous la 
forme accessible du symbole ? Toutefois le symbole actuel ne 
peut plus être le symbole primitif y les condescendances divines 
devant changer selon les progrès du genre humain. 

Un artiste entouré d'une grande renommée, un statuaire qui 
naguère jetait tant d'éclat sur la patrie illustre du Dante , et 
dont les chefs-d'œuvre de P antiquité avaient si souvent exalté la 
gracieuse imagination y un jour y pour la première fois y vit une 
femme qui fit y pour lui y comme une vive apparition de Béa- 
trix. Plein de cette émotion religieuse que donne le génie , aus- 
sitôt il demande au marbre , toujours docile sous son ciseau , 
d'exprimer la soudaine inspiration de ce moment; et la Béatrix 
du Dante passa du vague domaine de la poésie dans le domaine 
réalisé des arts. Le sentiment qui réside dans cette physionomie 
harmonieuse y maintenant est devenu un type nouveau de beauté 
pure et virginale y qui y à son tour, inspire les artistes et les 
poètes. 

Cette femme y dont je veux taire ici le nom y que je veux 
laisser voilée y comme fit le Dante, est douée de toutes les sym- 
pathies généreuses de ce temps. Elle a visité y avec le petit nom- 



J . 



viij DEDICACE. 

brcy le lieu qu habitent les intelligences: c'est dans ce lieu de 
paix immuable, dUnaltérable sécurité , qu'elle a contracté de 
nobles amitiés , ces amitiés qui ont rempli sa vie, qui y nées sous 
dUmmortels auspices , sont également à Cabri du temps et de la 
mort y comme de toutes les vicissitudes humaines. 

Je m'adresse donc à celle qui a été vue comme une viue ap- 
parition de Béatrix. Puisse-^-eUe m encourager de son sourire, 
de ce sourire sérieux d amour et de grâce, qui exprima à- 
la-fois la confiance et la pitié pour les peines de l'épreuve , 
pour les ennuis d'un exU qui doit finir; présage douxet serein, 
où se lit, dès à présent, la certitude de nos espérances infinies, 
la grandeur de nos destinées définitives ! 



4 
4 



PRÉFACE. 



Un savant laborieux et modeste, dont le nom est resté 
cher à toutes les âmes religieuses, et qui a été justement 
appelé le bramine de l'histoire naturelle, Charles Bon- 
net, a écrit un traité pour montrer comment, dès le 
temps même de son existence passagère, Têtre mortel 
peut manifester en lui l'être immortel, comment letre 
impérissable et incorruptible est contenu dans l'être 
corruptible et périssable; et, voulant que le titre seul 
du traité qu'il méditait représentât tout de suite l'idée 
de cette glorieuse évolution, de cette grande métamor- 
phose de l'homme, il a cru devoir nommer son livre la 
Palingénésie philosophique. 

Ce que Charles Bonnet a essayé pour l'homme indi- 
viduel, je l'ai tenté pour l'homme collectif: l'ouvrage 
que j'imprime aujourd'hui a été écrit tout entier dans 
cette vue. Ainsi les divers essais dont il se compose, 
très distincts quoique très analogues entre eux, ont 
été inspirés par le même sentiment, celui de la sympa- 
thie sociale; ils sont dominés par la même pensée géné- 
rale, celle de la condition imposée à l'homme de vivre 
en société, de n'être que par elle; enfin ils sont égale- 
ment consacrés à retracer, sous des formes variées et 
quelquefois symboliques, la peinture de toute transfor- 
mation des sociétés humaines. 

Uhonmie, hors de la société, nest, pour ainsi dire, 



TOL. I. 



rr il 






10 ' PRÉFACE. 

qu'en puissance d être. Il n'est progressif et perfectible 
que par la société. 

L'homme est destiné à lutter contre les forces de la 
nature, à lés dompter, à les vaincre: si, durant «ette 
lutte pénible, il veut prendre quelque repos, c'est lui 
qui est dompté, qui est vaincu; il cesse, en quelque 
sorte , d'être une créature intelligente et morale. 

Cette lutte contre les forces de la nature est une 
épreuve et un emblème; le véritable combat, le combat 
définitif, est une lutte morale. 

Enfin la providence de Dieu, qui n a jamais cessé de 
veiller sur les destinées humaines, a voulu qu'elles fus- 
sent une suite d'initiations mystérieuses et pénibles, 
pour qu'elles fussent méritoires comme foi et comme 
labeur. 

Tels sont les principes dont je désire établir la con- 
viction intime, affermir et fortifier le sentiment profond. 
En un mot, le haut domaine de la Providence sur les 
affaires humaines, sans que nous cessions d'agir dans 
une sphère de liberté; l'empire de lois invariables régis- 
sant éternellement, aussi bien que le monde physique, 
le monde moral, et même le monde civil et politique; 
le perfectionnement successif, l'épreuve selon les temps 
et les lieux, et toujours l'expiation; l'homme se faisant 
lui-même, dans son activité sociale comme dans son 
activité individuelle : n'est-ce point ainsi que l'on peut 
caractériser la religion générale du genre humain, dont 
lies dfbgmes plus ou moins formels, plus ou moins obs- 
curcis, reposent dans toutes les croyances? 

Ce n'est point là ce qu'on a voulu appeler la religion 



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PRÉFACE. II 

naturelle. La religion naturelle du déiste est une erreur 
analogue à celle du contrat primitif dans Imstitution 
sociale. 

JcTpîends toujours mon point de départ dans les tra- 
ditions. 

Platon, après avoir peint à sa manière l'origine des 
choses , dit qu'il est impossible d'expliquer cette origine 
et la nature de la cause, et qu'il faut s'en rapporter 
à ces hommes divins qui étaient plus près du commen- 
cement; alors il se saisit des cosmogonies traditionnelles. 
Lorsque Platon parle du système du monde , il se sert 
d une expression qui revient à celle-ci , quelqu'un m'a 
dit. Ce quelqu'un est, sans doute, le personnage inconnu 
qui, pour lui, aussi bien que pour nous, est Je repré- 
sentant ou le dépositaire de toute tradition. 

C'est tme formule de ce genre, et l'analogie de cer- 
taines doctrines , qui donnèrent lieu , dans les premiers 
siècles de notre ère, à considérer Platon comme appar- ! 
tenant à un christianisme antérieur, préparatoire pour 
la gentilité. Au reste, les mythes et les systèmes in- ( 
diens n'ont été inconnus ni à Pythagore ni à Platon. 1 
Cela est prouvé par leurs brillantes excursions vers un 
monde contemplatif; et par la nature même de leurs 
symboles. 

Sans doute il ne peut m'être donné de dévoiler le 
plan de la Providence, son dessein sur la grande famille 
humaine ; car ce plan est caché dans des profondeurs 
inaccessibles à nos yeux, et ce dessein ne nous sera 
complètement révélé qu'après cette vie; mais du moins 
il me sera petmis de montrer qu'il y a un plan et un 



^ ■ 






12 PREFACE. 

dessein. Ce que nous voyons nous racontera une partie 
de ce que nous ne voyons pas; et toujours serons^nous 
autorisés à croire, de toutes nos forces religieuses les 
plus intimes, quune créature intelligente et mjjralene 
peut être condamnée à subir une fin ignoble et misé- 
rable. 

J ai un autre but que je ne dois pas signaler d'avance : 
le lecteur saura bien le découvrir. D'ailleurs il est des 
choses qui ne s'expriment point, qui se font sentir. 

Ce but, qui est le plus réel de tous, qui marque le 
plus les besoins de la société actuelle en Europe, ce but 
sera manifesté à-la-fois par toutes les parties de cette 
composition successive , qui forment une sorte d'épopée 
cyclique, et dont les principales, celles pour qui les 
autres ont été faites, sont Orphée, la Faille des expiations, 
une Elégie. 

Mais il ne me suffisait pas de réunir tant d'objets si 
divers, je voulais encore les comprendre tous dans 
lexpression d'un titre général qui caractérisât , par lui- 
même, une telle unité de sentiment, de pensée, de 
peinture; il me fallait donc un nom qui, en s'appliquant 
à rbomme collectif, contînt à-la-fois l'idée de mort, et 
l'idée de résurrection, ou de restitution de l'être; car, à 
moins de quelque grande catastrophe qui les abolisse 
à jamais, les sociétés humaines, malgré leurs change- 
ments de formes, conservent aussi leur individualité , la 
conscience de leur identité morale. Le titre de Palin- 
génésie sociale s'offrait naturellement à moi; je l'ai 
adopté. 

Servius attribue à Platon la doctrine de la métem- 



PRÉFACE. i3 

psycose, et à Pythagore celle de la palingénésie. Ce té- 
moignage unique, à mon avis, est assez singulier pour 
qu'il vaille la peine d être remarqué. Il serait possible 
en effet, mais ce n'est pas ici le lieu, il serait possible 
de démontrer que la philosophie italique primitive, 
cette reine de toutes les philosophies élevées, cette ad- 
mirable héritière des théosophies antiques et des my- 
thographies cosmogoniques, fut fondée sur la palingé- 
nésie. Il paraîtrait que le dogme de la palingénésie est 
le même que celui de la métempsycose, lun ésotérique, 
et l'autre exotérique; ou plutôt, que le second est une 
transformation du premier. Platon a jugé à propos de 
revêtir le second des couleurs de sa brillante imagina- 
tion. Ce dogme sert d'enveloppe à une idée philoso- 
phique très ancienne quoiqu'elle n'appartienne point 
encore à la poésie primitive; c'est celle de la vie consi- 
dérée comme uner épreuve. Toutefois, il faut bien en 
faire ici la remarque , la poésie qui fut réellement primi- 
tive nous est absolument inconnue; et, plus tard, nous 
chercherons s'il n'est pas possible d'en retrouver quel- 
que trace. En un mot , la métempsycose est une exten- 
sion du système des épreuves et des purifications, une 
transformation plus accessible à l'intelligence populaire. 

En effet, sous un certain rapport, le genre humain 
pourrait être considéré comme le même individu pas- 
sant par une suite de palingénésies. 

Le génie d'un peuple, c'est ce qui fait que ce peuple 
est lui, et non tel autre : un peuple aussi est, en quel- 
que sorte, un individu; il en est de même d'une race 
humaine. 



i4 PRÉFACE. 

Le génie d un peuple résulte d'un fait primitif, d'un 
fait mystérieux analogue à un fait cosmogonique; s'il y 
a quelque possibilité de le signaler, il y a impossibilité 
absolue à l'expliquer: dans tous les cas, ce fait pri- 
mitif, caché dans le secret des origines, gouverne un 
peuple tout le temps de son existence, et même après 
qu'il a cessé d'exister comme peuple. 

Le génie d'un peuple et le génie de sa langue sont 
choses identiques. 

IjCS principes généraux des langues, les principes gé- 
néraux des sociétés humaines sont également choses 
identiques. 

La nature du patriciat romain, signalée avec soin 

/ dans une des parties de cet ouvrage, jettera, je l'espère, 

un jour nouveau et immense sur ce qu'il y a de plus 

primitif dans les sociétés humaines, dans l'essence, si 

j'ose parler ainsi, des peuples et des races. 

Ainsi donc, quoique ma pensée, en apparence, soit 
plus vaste que celle de Charles Bonnet, elle est cependant 
moins difficile peut-être à réaliser et à montrer aux 
autres; car, soyons-en convaincus, l'unité et l'homo- 
généité se manifestent bien plus, comme je viens de le 
faire entrevoir, lorsqu'on les cherche dans le genre hu- 
main, plutôt que lorsqu'on s'obstine à les chercher dans 
l'homme isolé , dépouillé à-la-fois de tous ses liens de 
sympathie , de solidarité , de perpétuité indéfinie , de ce 
qui est enfin au-delà de son existence passagère. Cette 
unité et cette homogénéité, si évidentes pour ceux qui 
veulent les obsei^ver, nous fourniront sans doute quel- 
ques heureuses explications de toutes les croyances 



PRÉFACE. i5 

religieuses, et, par conséquent, des systèmes philoso* 
phiques, de ceux toutefois qui ne nient point les croyan- 
ces religieuses. 

Si l'analogie intime des divers ouvrages qui compo- 
sent mon épopée cyclique m'a engagé à chercher un 
titre général, j ai ensuite, par la même raison, été 
conduit à faire des prolégomènes, pour diriger le lec- 
teur dans une route où ses propres pensées doivent 
toujours servir ^e complément aux miennes, et j oserai 
dire, de lumière pour les éclairer, pour leur donner de 
la vie et du relief. On le sait, un livre na de réalité / 
qu autant qu'il ne fait que dévoiler ce qui existe ; il n'a \ 
d'influence qu'à proportion qu'il développe dans chaque 
lecteur ce qui déjà est en lui plus ou moins ohscuré^ 
ment; tant il est vrai qu'un homme n'est rien par lui- | 
même, qu'il n'est rien tout seul, qu'il n'est quelque \ 
chose que par les sympathies qui sont en lui, et par ; 
celles qu'il réveille dans les autres ! tant il est vrai enfin \ 
qu'il faut que l'homme consente à faire partie d'un tout, 
et que ce n'est qu'à ce prix qu'il peut entrer en pleine / 
jouissance de son individualité morale ! 

Les prolégomènes dont je viens de parler méritent 
spécialement le titre de Palingénésie , que je donne à 
l'ensemhle lui-même : on sait que plusieurs tragédies, 
grecques ont reçu leur nom du chœur qui en fait partie, 
et qui fut, pour le spectateur, comme le génie vivant 
de la conception du poète. Pour continuer cette com- 
paraison avec les tragédies grecques, je dirai que li^ 
Palingénésie sociale présente une sorte de trilogie, sous 
le rapport de l'unité générale, et par la raison encore 



i6 PRÉFACE. 

que si ce nest pas la même action continuée, cest la 
même pensée, le même sentiment, à divers degrés , re- 
vêtus de formes différentes. 

C'est donc ainsi que l'ouvrage qui a été conçu le der- 
nier, qui n'a été fait qu'à l'occasion des autres, se trou- 
vera ici le premier, et leur imposera un nom collectif.* 
Toutes mes méditations reposaient sur la vérité, 
mais sur une vérité philosophique ; il leur fallait une 
base incontestable, un point d'appui Cjâ]:tain et histori- 
que. Par de bonnes raisons, que j'aurai soin d'expliquer, 
j'ai cru devoir choisir les faits providentiels et généra- 
teurs dont la série continue forme la véritable indivi- 
dualité du peuple Romain. La série de ces faits, tirée 
de monuments incontestés , ou d'analogies si puissantes 
qu'elles sont égales à la certitude historique la mieux 
démontrée, m'a fourni, comme la preuve écrite de mes 
pensées, la réalisation de ce qui n'était que spéculatif. 
C'est le sujet d'un autre ouvrage , également en dehors 
de ma trilogie, telle que je l'avais conçue d'abord, et 
qui est, pour ainsi dire, le corollaire et le résumé de 
mes idées, de la même manière que mes prolégomènes 
en sont le théorème et la préparation; et il m'a offert, en 
même temps, l'occasion de les concentrer davantage, de 

, les présenter sous une forme nouvelle plus précise ; il 
__L se nonune : Formule générale de [histoire de tous les 

] peuples, appliquée à [histoire du peuple Romain. Un tel 
titre paraîtrait peut-être ambitieux, si je ne pouvais affir- 
mer qu'il est vred dans toute Fénergie du mot. J'espère 
en effet y présenter le tableau exact du monde civil 
depuis sa naissance obscure et son berceau mystérieux 



PRÉFACE. 17 

jusqu a son plus haut développement de force et de puis- 
sance; c'est Finitiation imposée par la Providence; 
c'est la destinée elle-même s'expliquant par des faits 
accomplis. La véritable place de cet écrit devrait être 
à la fin; mais j'ai cru plus convenable de l'intercaler 
entre l'Orphée et la Ville des expiations. 

Les notes que j'ai rejetées à la fin, et qui sont fort 
considérables, je dois en prévenir, sont identiques avec 
* toutes les compositions qui forment l'ouvrage général. 
Elles sont indispensables pour le compléter, pour rap- 
procher les différentes parties entre elles, et pour les as- 
similer ; quelquefois elles servent à faire disparaître des 
contradictions apparentes, introduites par la succession 
même des pensées; souvent aussi elles offrent des ex- 
plications d'autant plus utiles qu'elles s'appliquent à tous 
les objets, en les éclairant, en les résumant, en justi- 
fiant mes données et jusqu'à mes hypothèses; plus sou- 
vent encore, elles mettent sur la voie de nouvelles ana- 
logies et de nouvelles inductions. 

Toutefois je suis loin d'avoir employé tous les maté- 
riaux que j'ai rassemblés; j'ai dû faire un choix ;^ peut- 
être, un jour, tirerai-je de ceux que je n'emploie pas 
aujourd'hui un volume semblable, pour la forme, aux 
Stromates de saint Clément. 

Un tel ensemble de choses n'a point été improvisé, il 
a été fait successivement; mais l'inspiration en est aussi 
complètement spontanée que possible: il est donc par- 
faitement un , parfaitement identique , parfaitement ho- 
mogène ; il doit donc faire naître dans tous les lecteurs 
une impression générale parfaitement une, parfaitement 

VOL, I. 3 



i-^ 



i8 PRÉFACE. 

identique, parfaitement homogène. C'est dans cette im- 
pression générale que se trouvera la manifestation du but 
dont je parlais tout-à-Flieure, et que je ne puis signaler 
d'avance, puisque c'est là qu'il est tout entier. Chaque 
lecteur est donc en effet tenu de faire le livre que je 
n'ai point fait. 

Ainsi mon véritable livre, qui ne sera point écrit, 
f résultera de l'impression générale qui doit rester à 
chaque lecteur. En cela je ressemble aux initiateurs des 
Mystères et aux fondateurs d'écoles philosophiques an- 
ciennes. Eux non plus n'écrivaient point , ils disaient. 
Ijcnr doctrine se faisait elle-même. Selon le témoignage 
de l'antiquité, la sibylle qu'à Thébes on nomma Sphinx 
s'adressait à ceux seulement qui pouvaient, qui devaient 
deviner ses énigmes. 

Les temps et les circonstances ont changé souvent 
autour de moi pendant que j'ordonnais les différentes 
parties qui composent la Pahngénésie sociale; il sera 
facile de s'en apercevoir. Je n'ai cependant aucune rai- 
son pour modifier ces différentes parties, ni dans leur 
ensemble, ni dans leurs détails. Tout restera ce qu'il est, 
c'est-à-dire avec sa forte empreinte de spontanéité, et 
avec les légères inflexions qui peuvent résulter soit de 
la succession de mes propres idées, soit de la mobilité 
des événements et des systèmes. 

Encore à présent, lorsque l'on réimprime Amyot, on 
a soin de conserver les orthographes successives des 
quatre régnes sous lesquels ce traducteur a vécu. En 
vérité, les légères inflexions que l'on pourra remarquer 
dans la suite de mes idées, oirplutôt dans la manière 



PRÉFACE. 19 

de les exprimer, ne sont guère plus que cela , et méri- 
taient peut-être autant d'être respectées. Quel inconvé- 
nient y a-t-il à ce que ces écrits conservent quelque 
trace des hommes, des temps, et des choses au milieu 
desquels j'ai vécu? Ce n'est point un fruit de la soli- 
tude que j'offre à mes lecteurs, c'est précisément le con- 
traire. 

Cette succession dans la composition a mis une sorte 
d'irrégularité dans la marche graduelle des idées; mais 
cette irrégularité n'est qu'apparente, parceque l'inspira- 
tion générale est toujours une et identique. Il en résulte 
toutefois la nécessité de tout lire d'un bout à l'autre, non 
seulement pour me juger, ce qui est fort peu important, 
mais afin que ceux dont j'ai eu la volonté d'exprimer les 
pensées et les sentiments puissent s'en rendre compte à 
eux-mêmes. 



• • 



'à 



•! 



PALINGÉNÉSIE 



SOCIALE. 



PROLÉGOMÈNES. 



Une entreprise immense pèse sur moi, sans 
m'effrayer. Ce n'est point en mes> forces que je 
me confie; je ne puis me reposer que sur la puis- 
sance et la vérité des sympathies générales dont je 
vais me rendre l'interprète. Et cependant que 
l'on ne s'alarme pas ; je ne veux point parler aux 
passions; je ne dois m'adresser qu'aux nobles in- 
stincts, aux sentiments élevés, aux intérêts de 
l'intelligence et de la morale. 

L'Essai sur les institutions sociales, que je pu- 
bliai en 18185 contient déjà un germe fécond; ce 
germe s est développé avec les événements et avec 
mes propres méditations. Plusieurs années d'é- 
tudes historiques, d'observations de tout genre; 



'J: 



. %' 



22 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

les circonstances extraordinaires qui, depuis 1 8 1 4 , 
ont mûri à-la-fois toutes les populations de notre 
Europe, demeurée jusqu'alors à différents âges de 
la société, circonstances qui ont si prodigieuse- 
ment accéléré la marche de l'esprit humain ; sans 
doute aussi un voyage que je viens de faire en 
Italie; tout a réagi sur moi. 

Une nouvelle ère se prépare; le monde est en 
travail , tous les esprits sont attentifs. 
^ Le champ de la civilisation s'est agrandi; la 

Grèce a soulevé son suaire de mort et de servi- 
tude, et a prouvé que la bannière du Christ est 
aussi le drapeau du patriotisme et de la liberté ; 
l'Italie parle avec gémissement de ses anciennes 
• gloires, de ses espérances si souvent et si cruelle- 
ment trompées; et tous les coeurs généreux sont 
vivement émus et irrités de ses longues douleurs; 
leS: Espagnes ont frappé aux barrières qui les 
tiennent séparées de l'Europe : ces barrières fa- 
tales et caduques sont trop fortement ébranlées 
pour qu'elles ne finissent pas bientôt par s'écrouler 
avec fracas ; les jeunes Amériques se sont précipi- 
tées dans la pensée émancipatrice qui fait les peu- 
ples; mais elles se sont placées tout-à-fait en-de- 
hors de nos traditions, et je n'aurai point à m'oc* 
cuper de leurs destinées quelque grandes qu'elles 
soient^ quelque influence qu'elles doivent exer- 
cer sur les nôtres. 



PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 23 

La vieille Europe, qui a des traditions, des sou- 
venirs, des ancêtres, veut se régénérer sans re- 
noncer à ses traditions, sans fouler à ses pieds ses 
souvenirs, sans renier ses ancêtres. 

Les jeunes Amiériques entrent tout-à-coup dans 
le monde civil sans avoir passé par les initiations 
successives que l'Orient nous imposa ; nous avons 
vu commencer cette histoire si nouvelle, qui ne 
présente ni les origines incertaines des autres his- 
toires, ni leurs temps fabuleux, ni leurs cycles cos- 
mogoniques, et qui, à cause de cela, nous paraît 
dépouillée de tout un ordre de choses , la poésie 
dans la littérature et les arts. 

Ainsi donc les Amériques, colonies violentes et 
exterminatrices, qui se sont si entièrement substi- 
tuées aux nations indigènes, qui nont eu ni les 
castes organisatrices, ni les théocraties fondant 
un ordre primitif, ni les sacerdoces dépositaires 
et conservateurs jaloux de croyances sociales, qui 
n ont rien eu enfin de ce qui forme les premiers 
âges de tous les peuples, ont dû marcher rapide- 
ment vers le christianisme développé dans la 
sphère civile , vers ce christianisme qui réduit à 
sa juste valeur la solidarité, la communauté des 
destinées humaines. Toute science archéologique 
de législation et de jurisprudence leur est étran- 
gère. Montesquieu est, pour eux, un ancien; c'est 
leur Aristote : Delolme et Bentham sont leur Jus- 



24 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. "^ 

} tinien. Toutefois, ils auront bien, un jour, leur 

j poésie, une poésie qui finira par animer d'un sou- 

•; fie de vie leurs langues importées, qui reposera 

; sur le spectacle d'une nature toute nouvelle , sur 

î^A# les sentiments éternels du cœur, sur les investi- 

Vjiv gâtions de la pensée, sur les traditions générales 

"'n du genre humain, consignées, pour eux comme 

j pour nous, dans la Bible. Dans ce moment, ils 

I font à-la-fois leur sol et leur état social : la science 

philosophique et la poésie viendront après. 

Ce n'est donc qu'à l'Europe que nous devons 
nous adresser-, c'est elle seulement que nous de- 
vons avoir en vue dans les considérations qui 
composent la Palingénésie sociale. 

PREMIÈRE PARTIE. 

Les hommes, dont les méditations habituelles 
ont pour objet les hautes spéculations de la philo- 
sophie, la puissance merveilleuse de la religion, 
bienfaisante selon les uns, terrible et funeste se- 
lon les autres, se divisent en sectes nombreuses; 
mais toutes ces sectes peuvent naturellement être 
rangées en deux classes: les hommes du Destin et 
les hommes de la Providence. 

Les hommes du Destin voient le mal répandu 
sur la terre; ils voient les fléaux et les maladies; 
ils voient les calamités générales, les misères et les 



PREMIÈRE PARTIE. 25 

infortunes de chaque individu; ils voient enfin 
tout ce qu'il y a de lamentable dans la condition 
humaine; ils |ie voient que cela. Alors ils se met- 
tent à accuser Dieu , ou à le nier. L'homme, à les 
entendre, est sous le joug inexorable d'un destin de ,\g 
fer; il n'a point de liberté ; il est emprisonné dans. 
ses organes, dans les limites de ses facultés, limites 
qu'il sent plus étroites à proportion que ses facul- 
tés elles-mêmes sont plus étendues; l'esprit s'use 
dans les obstacles de tout genre, se brise contre la 
force des choses ; la vie n'est qu'une longue dou^ 
leur, un rêve pénible, une cruelle maladie. Nous 
n'existons que pour souffrir ou faire souffrir. La 
société, dans une si triste hypothèse , est une chose 
mauvaise et factice ; c'est une malheureuse inven- 
tion de l'homme. Cette philosophie du décourage- 
ment et du désespoir revêt plusieurs formes, selon 
les temps , les lieux , l'âge des peuples ; mais le fond 
est toujours le même. 

Les hommes de la Providence voient aussi le 
mal, mais ils sont pleins de confiance, et ils croient 
fortement que si l'économie des desseins de Dieu 
pouvait être manifestée dans tout son majestueux 
développement, elle satisferait à toutes les plain- 
tes, elle répondrait à tous les doutes, elle apaise- 
rait tous les troubles de la pensée. Toutefois, se- 
lon eux, nous en savons assez pour comprendre la 
raison de ce qui nous est caché. Ils croient, à-la- 

TOL. I. i 



/ 



26 PALINGÉNÉSIE SOCtALE. 

fois et de la même façon , à Faction continue de la 
Providence, et à la liberté de Ictre intelligent. Dans 
leur conviction intime, Finstitution sociale est une 
institution divine ; c'est par elle que Fliomme se 
perfectionne et s'élève. Il ne sépare jamais les 
destinées dont il jouit dans cette vie de celles qui 
lui sont assurées dans une autre vie, assurées par 
toutes ses croyances primitives et traditionnelles , 
assurées par sa nature même de créature intelli- 
gente et morale. C'est là qu'après une nouvelle 
série d'épreuves et d'expiations, car il ne doit 
entrer rien que de parfait dans les royaumes im- 
muables de Dieu-, c'est là que se trouve enfin le 
dernier terme de toute palingénésie ; c'est là 
seulement que s'accomplissent nos destinées 
définitives. 

Mais ne parlons, quant à présent, que de la vie 
préparatoire qui nous est accordée, du monde pas- 
sager qui a été livré à nos recherches immortelles. 

Au lieu de la fatalité tragique des anciens, ou 
de cette autre fatalité, également inflexible, qu'on 
est convenu d'appeler la force des choses, il faut 
bien admettre Fenchaînement merveilleux des 
causes et des effets, les effets, à leur tour, deve^ 
naut causes , pour entretenir la génération sans 
fia des destinées humaines. Cette chaîne non in- 
terrompue de causes et d'effets , dont le premier 
et le dernier anneau restent éternellement dans 



r 



PREMIÈRE PARTIE. 27 

la main de Dieu, forme Finstrument mystérieux 
de sa prescience; et, en ce sens, la prescience 
divine est un attribut insondable de celui qui ëta* 
blit une fois, pour qu elles subsistassent toujours^ 
les lois universelles , les lois auxquelles obéissent 
les esprits et les corps ; qui créa l'intelligence de 
Thomme à son image, et lui donna la liberté, pour 
qu'il méritât ; qui le fit, en quelque sorte, colégisla-^ 
teur d'un monde où il semble cependant n'avoir ^ 
que des obstacles à vaincra? 

Si nous interrogeons les doctrines mystiques 
unies à toutes les religions, et répandues, de toute 
antiquité, dans le monde, nous y trouverons une 
triste et terrible unanimité sur ces points princi- 
paux, la punition d'une première faute, le besoin 
d'une expiation, le travail imposé à l'homme, la 
science acquise au prix du malheur; nous y trou- 
verons toujours une funèbre commémoration de 
quelque épouvantable catastrophe où le genre 
humain a péri; nous y trouverons encore, sous 
mille formes diverses, la peinture d'un être supé- 
rieur qui subit la mort, dont les membres déchi- 
rés sont dispersés par toute la terre, et d'un autre 
être supérieur cherchant aussi par toute la terre 
les membres épars de la grande victime, pour re» 
composer son corps. Mais remarquez bien la suite 
et l'ensemble du mythe universel que je viens 
de signaler. Durant cette course douloureuse, qui 



4 






28 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

a pour but la recomposition de l'être primitif, ou 
de l'être emblématique et typique, l'agriculture 
et les arts sont enseignés aux hommes, la civilisa- 
b tion commence , les lois du mariage et de la pro- 

* priété sont établies, enfin la société s'organise. 
Remarquez sur-tout que la source des générations 
humaines reste frappée d'une sorte de réprobation 
et d'opprobre ; la honte est telle que je n'ose la 
dire, parceque les mots et les images qui servirent 
à l'exprimer trop naï^ment n'existent plus dans 
nos langues devenues pudiques à l'excès. Bossuet 
^ cependant, pour mieux briser les séduisantes illu- 
sions, dont, à force de poésie et de roman, nous 
avons fait les instincts perfectionnés et délicats de 
notre nature, Bossuet n'a pas craint d'effaroucher 
nos susceptiblités modernes. Dans les traditions 
juives, qui sont aujourd'hui l'héritage inaliénable 
des nations chrétiennes, il n'a pas fallu moins que 
la grande promesse d'un Médiateur pour nous af- 
franchir de l'antique anathème. Tous les peuples 
de la gentilité ont également cherché un remède 
à la flétrissure originelle. Ce fut, en effet, le but 
de plusieurs institutions diverses dont nous au- 
rons à nous occuper, tant fut universel le senti- 
ment que nous venons de signaler! 

La manifestation de l'homme sur la terre et 
dans le temps est donc un châtiment qui lui est 
infligé, puisque, selon toutes les religions, il doit 



PREMIÈRE PARTIE. 29 

se purifier de sa naissance, et que sa vie tout en- 
tière est une épreuve j ou plutôt , c'est ce qui fait 
que sa vie mortelle est une épreuve. Nous trouve- 
rons par la suite d'autres explications de ce dofjme. 
primitif; mais ici nous devons le prendre dans * 
toute sa sévère nudité. 

Et cependant, il faut bien le dire dès à présent, 
l'essence humaine, en soi, ne peut être avilie; la- 
sphère d'activité où elle agit maintenant avec de 
si pénibles entraves est la prophétie de la sphère 
d'activité où elle doit agir un jour avec gloire et 
liberté. Seulement l'homme est tenu de conquérir 
d'abord sa dignité, ensuite la gloire de ses grandes 
destinées. Nous trouverons cette loi écrite dans 
le tableau du plébéianisme primitif, tel que je 
compte le foire sortir de mes recherches sur les 
antiquités du monde civil , et sur-tout de mes étu- 
des sur cette partie si long-temps voilée de l'his- 
toire romaine. 

Les deux points de vue sous lesquels on peut \ 
considérer les choses humaines sont donc, en der- 
nier résultat , le Destin et la Providence. 

De là deux sortes de poésie ; elles sont expri- 
mées toutes les deux dans le poëme antique \ 
de Job , tableau admirable et immortel de notre 
haute et de notre misérable condition. 

De là deux sortes de philosophes politiques; 
ceux qui s'attachent au feit divin, et ceux qui ne 



;>N, 



3o PALINGÉNESIE SOCIALE. 

s attachent qu au fait humain; ceux qui se bornent 
à signaler le fait positif et, pour ainsi dire, maté- 
riel, et ceux qui recherchent le fait métaphy- 
sique et moral, ou, en d'autres termes, le fait reli- 
gieux. 

De là encore deux ordres de jurisconsultes, 
ceux qui font reposer le juste et le droit sur des 
idées de convention , sur des idées acquises ou im- 
posées, et ceux qui les font reposer sur des idées 
primitives et inconditionnelles. Selon les uns, le 
droit, c'est le juste; selon les autres, c'est là force 
sous des noms divers. Les jurisconsultes positifs 
n'ont pas fait attention que la souveraineté de 
l'homme ramène le Destin en écartant la Provi- 
dence, et qu'alors la loi est dépouillée du caractère 
qui fait sa légitimité. Dieu n'a pu vouloir se lais- 
ser exiler de son ouvrage. 

Voici une autre sorte d'impiété qu'il est à pro- 
pos de signaler ici, et de flétrir en l'énonçant: il 
semble, disent quelques uns, que tout soit com- 
biné pour produire je ne sais quel résultat, ou 
même je ne sais quel spectacle, pour manifester à 
elle-même la puissance infinie de je ne sais quelle 
cause suprême, de je ne sais quelle immense unité 
que l'on pourrait appeler le moi de l'univers. 
Dieu, despote afbsolu; toutes les créatures vi- 
vant, se perpétuant, travaillant à vivre; l'homme, 
comme les autres créatures, machine et instru- 



PREMIÈRE partie; 3i 

ment, pièce du mécanisme général; sa vie, phé- 
nomène brillant et fugitif, partie d'un plan in- 
connu , mais partie passive et sans importance en 
soi. Il est évident quici on donne au Destin le nom 
de Dieu. Cela ne pourrait être vrai qu autant qu'il 
n y aurait point de créature intelligente et morale, 
et alors nul ne connaîtrait une telle vérité, et 
Dieu aurait pu demeurer dans son repos. 

Heureusement il n'en est point ainsi. Dieu doit 
à l'homme, car il lui a promis; le Créateur a pro- 
mis à sa créature, par les facultés qui sont en elle, 
et qu'il y a mises originairement; le Créateur a ' 
promis à sa créature, par les sentiments qu'elle re-^ \ 
çoit ou qu'elle inspire, par la nature même de son : 
être. Ce que l'homme espère, uniquement parce^ \ 
qu'il l'espère; ce qu'il attend, uniquement parce^ ■ 
qu'il l'attend. Dieu le doit à l'homme. 

La foi est un lien entre Dieu et l'homme. 

Lord Byron n'a pris, pour le développer, 
qu'une partie du poëmë de Job; je le prends 
tout entier. 

Lord Byron ne croit qu'au Destin, et je cçois à / 
la Providence. C'est là, ainsi que nous venons de 
Je dire, le fond des pensées et des doctrines des 
deux écoles opposées qui , sous mille formes va-? 
nées, marchent parallèlement dans le monde de- 
puis le commencement. Il y a constamment de& 
philosophes et des poètes qui prennent leur inspi-* 



32 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ration dans ces deux vastes systèmes, dans ces 
deux grandes hypothèses. Seulement la manifes- 
tation est plus sensible à de certaines époques. 

On peut comparer lord Byron à Lucrèce. Tous 
les deux grands poètes, chacun de leur siècle, et 
les deux siècles analogues. Tous les deux nés au 
milieu des sophistes qui ont succédé aux philoso- 
phes. L'un attaquant la religion générale, l'autre 
attaquant la religion universelle; tous les deux ef- 
frayés des destinées humaines, privés de toute foi 
et de toute confiance. Les traditions chrétiennes 
sont un élément de plus dans le champ de la poé- 
sie, et cet élément de plus élève prodigieusement 
lord Byron , car l'attaque doit être proportionnée 
à la chose attaquée, car la plainte doit être égale 
à la majesté du malheur. 

Je dois justifier à-la-fois la race humaine et la 
Providence. 

Un moyen de justifier la Providence cest de 
réhausser la destinée humaine. 

Sans liberté point d'imputabilité. 

Je m'explique, et toujours dans le sens des tra- 
ditions antiques. 

L'homme, c'est-à-dire l'intelligence, l'essence 
humaine, a été tiré du domaine de l'éternité 
pour passer dans le domaine du temps. La pen- 
sée alors est devenue successive. C'est ainsi que 
l'homme est devenu perfectible, c'est-à-dire sus- 



PREMIÈRE PARTIE. 33 

ceptiblede s'avancer jusqu'à ce qu'il soit arrivé au 
degré relatif de perfection qui lui est propre. Nulle 
créature humaine n'échappe à cette loi. Tous ten- 
dent au même but, et tous doivent finir par y at- 
teindre. Les hommes en avant de leur siècle, ou 
au-dessus des autres hommes, soit par l'intelligence, 
soit par le sentiment moral, sont des hommes qui, 
sans doute, ont mérité d'être dispensés d'un grade 
dans la grande initiation; ceux qui sont en arrière 
et au-dessous des autres seraient alors soumis à 
une épreuve de plus. 

L'homme individuel et l'homme collectif sui- 
vent des progrès analogues. 

Je dis l'homme individuel et l'homme collectif, 
afin de faciliter l'explication de mes idées; mais il 
est bien entendu que l'un n'est point séparé de 
l'autre, que l'homme n'est progressif que par l'état 
social, ou plutôt qu'il n'est homme que par sa 
coexistence sympathique avec les autres hommes, 
avec le genre humain tout entier. 

Dieu est bon et juste. Dieu est bon; il a voulu le 
bonheur de ses créatures : Dieu est juste ; il a voulu 
que ses créatures méritassent d'être heureuses. Il 
a voulu être glorifié par des créatures glorifiées 
elles-mêmes. 

L'apparition de l'homme sur la terre n'est qu'un 
mode de son existence; le reste nous est caché. 
Nous savons seulement qu'une créature intelH- 



VOL. I. 



34 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

gente et morale ne peut avoir que de grandes et 
nobles destinées. 

Une foule de considérations importantes pour- 
raient se rencontrer sur notre route, si nous vou- 
lions nous y arrêter. D'un côté, l'étude des monu- 
ments géologiques nous montre une succession 
d'êtres animés, qui ont été entièrement détruits, 
et nous montre en même temps un progrès dans 
l'organisation de ces différentes espèces d'êtres 
animés, qui ont précédé l'homme sur la terre; 
d'un autre côté, l'inspection du fétus humain, à 
ses différentes époques de développement, offre 
une analogie frappante avec cette succession d'ê- 
tres animés et avec ces progrès dans l'échelle de 
la vie. Chaque être, à mesure qu'il s'élève dans 
cette hiérarchie de l'organisation, présente les mê- 
mes analogies avec ceux qui lui sont inférieurs ; 
l'homme seul parcourt, avant de voir la lumière, 
tous les degrés, et rappelle ainsi à lui seul suc- 
cessivement, comme pour les compléter, tous les 
actes de la création des êtres qui vivent sur la 
terre, tels que ces actes de la puissance divine 
sont énumérés dans la Genèse; lui seul enfin a 
reçu l'empreinte de la ressemblance du Créa- 
teur: et cette ressemblance sera définie et expli- 
quée. De plus, dans les profondeurs du ciel, nous 
croyons remarquer avec nos télescopes des mondes 
à plusieurs âges d'existence; les uns semblent en- 



PREMIÈRE PARTIE. 3S 

çore se dégager d'une vaste vase de lumière , pen- 
dant que d'autres, dans leurs ellypses accoutu- 
mées, ne roulent plus que des mondes éteints. 
Notre tour arrivera sans doute aussi. Un jour 
viendra, qui sera le dernier de cette terre; et cette 
grande catastrophe, cette immense agonie, qui 
frappera de stérilité un point de la création, ne 
sera pas même soupçonnée par quelques habi- 
tants des autres globes. Des milliers de créatures 
intelligentes et morales souffriront des maux 
étranges; et ces habitants des autres globes conti- 
nueront de regarder avec indifférence le chétif 
météore perdu dans l'espace. Il sera cependant 
arrivé un grand événement dans le monde infini , 
à savoir que la manifestation de l'homme, dans le 
temps et sur la terre, aura cessé. Mais quels que 
soient les systèmes philosophiques que nous ayons 
embrassés, ou les croyances dans lesquelles nous 
soyons nés, toujours il est vrai de dire que la Genèse 
n'a reçu aucun démenti par nos découvertes mo- 
dernes. La suite de nos méditations nous offrira au 
contraire bien des sujets d'affirmer la Genèse, et 
nous y trouverons sans contestation l'histoire pri- 
mitive du genre humain écrite dans un langage 
mythique et général dont le voile mystérieux 
commence à se soulever. En effet nqus marchons 
vers un temps où l'identité des cosmogonies sera 
prouvée. Déjà nous savons qu'il y a, dans tous les> 



/ 



36 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

cas, des traditions irréfragables ; et ces traditions, 
uniformes lorsqu'on vient à les comparer, ne dif- 
férant les unes des autres que par quelque chose 
d'analogue à la différence des langues, indiquent 
qu'à une époque très reculée, l'histoire primitive 
du genre humain a été connue, du moins dans ce 
qui n'excède pas les limites de la sphère où se meut 
notre intelligence. Sommes-nous destinés à refaire 
cette histoire à force de travaux et de méditations? 
Sommes -nous appelés à recomposer avec mille 
douleurs la science perdue? Nos anciennes facul- 
tés instinctives nous seront-elles rendues, ou bien 
aurons-nous le moyen d'y suppléer? et de plus, 
l'acte de la création est-^il un acte éternel? Y a-t-il 
une opération continue et infinie sur la matière, 
qui tende perpétuellement à l'organiser et à l'ani- 
maliser, j usqu'à ce que chaque molécule ait parti- 
cipé de quelque manière à la vie? Reste toujours 
l'impénétrable mystère de la vie dans tous les de- 
grés de l'organisation. 

Résumons quelques faits nouveaux dont vien- 
nent de s'enrichir la physiologie et l'histoire natu- 
relle. En prenant notre point de départ dans l'a- 
nimalité seulement , les formes embryonnaires 
des classes supérieures, permanentes dans les 
classes inférieures , et transmissibles dans cet état 
d'infériorité. Image et mythe. L'homme , dernier 
terme du progrès de l'organisation, après en avoir 



PREMIÈRE PARTIE. 37 

lui-même parcouru tous les degrés. Lliomme , 
ainsi, centre, sommet, but de la création, sur 
cette terre. 

L'unité de composition organique. Un seul ani- 
mal diversement modifié. C'est l'intelligence qui 
fait la différence réelle. L'organisation ne sert qu'à 
manifester l'être. La liberté, c'est Thomme même, y 

Les anciens pythagoriciens ont été sur la voie. 
D'après Mélissus, une substance unique. Ainsi la 
vie et l'intelligence seraient tout. 

Xénophane aussi admettait une substance uni- 
que, et il niait la certitude du témoignage des 
sens. 

Rien n'est, dit Heraclite, tout se fait. Tout est 
évolution et développement. Tout a le mouve- 
ment palingénésique. Dieu crée éternellement, et 
se repose éternellement; tout est nécessaire et 
contingent: c'est là que se trouve l'accord de la 
prescience de l'être nécessaire et inconditionnel 
avec la liberté de l'être intelligent, conditionnel, 
contingent, produisant lui-même des nécessités et 
des contingences. 

Tant qu'on ne considérera pas la Genèse comme 
la cosmogonie primitive, spontanée et progressive, 
successive et éternelle-, tant qu'on ne la considé- 
rera pas comme l'histoire à-la-fois mythique et 
phénoménale de la création éternelle et succes- 
sive, les liens de l'orthodoxie effraieront nos intel- 



38 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

licences, ou produiront la réaction de Fincrédu- 
lité. Voyez dans quel abyme cette prétendue or- 
thodoxie, cette orthodoxie matérielle de la lettre, a 
conduit lord By ron , lorsqu'il a composé ce prodi- 
gieux mystère de Caïn. N'était-ce pas elle qui je- 
tait Galilée dans les cachots de l'inquisition? 

Puisque nous avons été entraînés à dire quel- 
ques mots de la Genèse, approchons de plus près 
cette source de toute tradition. Nous aurons au 
reste souvent occasion de puiser dans cette source 
éternellement sacrée. 

Les traductions actuelles de la Bible, à l'époque 
où elles furent faites, ont satisfait, sans doute, 
aux besoins du temps. Une nouvelle traduction 
devient nécessaire , depuis que les connaissances 
géologiques ont fourni d'autres explications , de- 
puis que l'astronomie a fait de tels progrès. La 
Bible, rendue plus accessible par les sciences 
entrées dans le domaine de l'esprit humain, ne 
peut que gagner en autorité. La science est venue 
confirmer le témoignage au moment même où 
l'on pouvait croire que la foi ne suffirait plus. 

La Providence divine, qui prévoyait la science, 
puisqu'elle avait livré le monde à nos curieuses 
investigations, savait bien l'antique identité du 
livre de la Genèse et du livre de la Nature. Cette 
identité maintenant doit être établie de manière à 
réfuter toute récusation. 



PREMIÈRE PARTIE. 39 

Les traditions orientales sont devenues les pro- 
légomènes indispensables delà Bible, non que ces 
traditions soient antérieures, mais parcequ'elles 
contiennent aussi, sous une autre forme, les véri- 
tés primitives. 

Une exégèse, à-la-fois hardie et respectueuse, 
doit donc finir par dégager le mythe, et constater 
la révélation qui nous fut accordée. 

Il en résultera l'identité des cosmogonies mys- 
tagogiques et des cosmogonies scientifiques. 

Ainsi la révélation et Tintuition auront dit au 
commencement les mêmes choses que la science 
nous a dites ensuite d'une autre façon. 

Le récit de la Genèse est une forme admirable 
employée par l'écrivain inspiré pour expliquer 
historiquement les premiers phénomènes qui ré- 
sultèrent des lois générales établies de Dieu dès 
l'origine. Ces premiers phénomènes sont ceux de 
chaque jour. Ils commencèrent une première fois 
pour l'homme. 

Ce récit est successif pour s'accommoder à la 
pensée successive de l'bomme. Les phénomènes 
successifs ne peuvent se manifester en même 
temps, ou, s'ils sont simultanés, ils ne peuvent 
être vus que successivement par une intelligence 
successive, assujettie à la loi du temps. 

L'idée des planisphères se trouve dans les pre- 
miers versets de la Genèse, où les corps célestes 



PREMIÈRE PARTIE. 4i 

cile établissait déjà la communauté des Éthiopiens 
et des Égyptiens, sous ce rapport; n oublions pas 
l'identité non moins remarquable des idées méta- 
physiques qui reposent au fond des doctrines in- 
diennes avec celles qui sont enfermées dans les 
écrits de nos théosophes modernes, quoique cer- 
tainement aucun de nos théosophes, c'est-à-dire, 
aucun de ceux qui ont commencé l'ère actuelle, 
n'ait connu l'esprit, peut-être même l'existence 
de ces doctrines. C'est depuis bien peu d'années 
que ce sol primitif commence à être fouillé avec 
un esprit de critique religieuse. La première 
identité, ainsi qu'une multitude d'autres rapports, 
est due, nous ne pouvons en douter, à l'origine 
commune de toutes les familles humaines ; la se- 
conde, aux idées pythagoriciennes et platoni- 
ciennes, puisées aussi à une source commune, 
qui se sont mêlées immédiatement à la grande 
pensée du christianisme, et qui lui ont préparé 
les voies chez les nations païennes. Toutes ces 
identités, au reste, toutes celles qui peuvent se 
présenter à l'esprit du lecteur, ne sont peut-être 
autre chose que les formes mêmes de l'intelli- 
gence humaine manifestées diversement selon la 
variété des langues, qui sont, ainsi que je l'ai dit 
ailleurs, une sorte de cosmogonie intellectuelle; 
ajoutons-y maintenant l'analogie et l'identité des 
cosmogonies, dont nous parlions tout-à-l'heure , 



VOl. I. 



■b. 



42 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ce qui est toujours le même fait. Enfin, l'unifor- 
mité des emblèmes astronomiques, et la confor- 
mité des divers calendriers entre eux, sont un 
signe toujours subsistant des traditions primitives 
du genre humain. 

En effet, les planisphères sont non seulement 
identiques, ils sont semblables. Le planisphère 
est un livre qui contient les éléments des con- 
naissances traditionnelles : ceux qui l'ont écrit, en 
ont fixé les caractères symboliques dans le cieJ , 
parceque tout périt sur la terre; de plus, il paraît 
qu'il a été écrit immédiatement après le déluge. 
Qui a écrit ce livre? Noé, Thot, Atlas, sans par- 
ler ici des personnifications indiennes, représen- 
tent également cet âge où viennent se confondre 
et se perdre toutes les origines du genre humain 
sauvé des eaux. 

Cette idée si primitive de placer dans le ciel , 
je ne dirai pas l'image ou le mythe de ce qui est 
sur la terre, mais de prendre possession du ciel 
même, cette idée, qu'on peut croire antérieure à 
toute institution sociale, méritera tous nos éton- 
nements. Ainsi le temple augurai, circonscrit par 
le lituus, ne reposait point sur le sol; et il n'é- 
tait que le souvenir sacré d'une chose plus pri- 
mitive encore. J'expliquerai ailleurs, dans ce sens, 
le péplum de Minerve à Athènes, et la courtine 
du temple de Delphes. J'expliquerai aussi que la 



PREMIÈRE PARTIE. 43 

bande Zodiacale fut le lieu des apothéoses; que 
l'état de cette zone a été, pour les anciens, la re- 
présentation de l'état social même; que, en de- 
hors, étaient placés les types des sociétés détrô- 
nées, les êtres allégoriques en qui fut personnifié 
le passé du genre humain; et cette observation, 
que je crois entièrement nouvelle, nous ouvrira 
la voie pour étudier ce que j'appelle les mythes 
civils. Mais ce qui est non moins merveilleux, 
c'est que les limites des peuples, et même les bor- 
nes des héritages furent fixées dans le ciel avant 
d'être marquée ssur la terre. Ce fut là aussi que 
le patriciat romain voulut placer la source de son 
droit. 

Ajoutons ici renonciation de deux faits qui 
sont l'un et l'autre de la plus haute importance. 

Les cosmogonies commencent toutes par le ré- 
cit de révolutions opérées dans les royaumes de 
l'intelligence, et ces révolutions dues, par consé- 
quent, à des substances intelligentes. 

Les généthliaques et les astrologues, si anciens 
dans le monde, dont la science tient à des tradi- 
tions si primitives, appliquèrent toujours les mê- 
mes formules aux peuples comme aux particu- 
liers. Lorsque le plus savant des Romains, Varron, 
voulut fixer d'une manière certaine l'époque de 
la fondation de Rome , le résultat qu'il obtint de 
ses longues et laborieuses recherches,, se trouva 



44 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

coïncider parfaitement avec le jour assigné par 
un astrologue, qui avait construit son thème fatal , 
indépendamment de toute science chronologique, 
et en appliquant à cette ville les régies assignées 
pour composer la destinée d'un homme. 

Il ne serait peut-être pas difficile de laisser en- 
trevoir ce que nous sommes en droit d'attendre 
des efforts parallèles qui se font à présent pour 
éclairer les merveilles de la filiation des langues , 
et pour étudier les monuments géologiques du 
globe. Il serait moins facile de constater ce qu'il 
y a d'incomplet dans nos connaissances actuelles, 
car il faudrait consigner, en même temps, les mo- 
tifs légitimes de nos espérances à cet égard, et 
sur-tout assigner les bornes qu'il nous sera tou- 
jours impossible de franchir : tout cela serait peu 
conciliable avec le cadre de considérations aussi 
générales que celles-ci, et avec mes propres igno- 
rances que je n'hésite point à confesser. Au reste, 
les différents travaux que de telles investigations 
rendent si nécessaires pourraient être fort facilités 
par une discussion approfondie et lumineuse des 
documents qui nous sont parvenus sur les pre- 
miers siècles de notre ère, et dont le nombre est 
beaucoup plus grand qu'on ne croit; il serait 
temps aussi de ne pas s'en tenir uniquement aux 
I traditions latines et grecques ; nous ne devons pas, 
non plus, perdre dé vue que c'est de l'Orient que 



PREMIÈRE PARTIE. 45 

partit la lumière, à Forigine, et que c'est encore 
dans le vieil Orient qu'il faut aller la rechercher. 
Les traditions grecques, nous le savons assez, ne 
sont que des transformations; par conséquent, 
elles ne sont point originales; de plus, après avoir 
passé par les enchantements de la poésie et des 
arts, elles n'avaient pas attendu l'époque floris- 
sante d'Alexandrie pour être fortement ébranlées, 
puisque déjà elles avaient successivement subi les 
discussions des philosophes, les dénudations et 
les sarcasmes des sophistes. Quant aux traditions 
sur lesquelles le christianisme a voulu être enté, 
celles-là même ont besoin d'être éclairées par un 
flambeau allumé au même foyer de l'Orient. Les 
premiers Pères de l'Église le savaient bien. 

Le moment pàlingénésique où nous nous trou- 
vons à présent, ressemble, sous beaucoup de rap- 
ports, aux premiers siècles de notre ère. Lorsque, 
en faisant abstraction de la tourmente politique 
et de l'agitation des intérêts individuels, on re- 
porte sa pensée vers le troisième siècle, on ne 
peut s'empêcher de trouver une sorte de ressem- 
blance philosophique entre ce siècle et notre 
temps. Alors le monde assista à la plus belle dis- 
cussion qui ait jamais occupé les esprits. Alors 
toutes les traditions étaient encore vivantes, et 
les livres qui en contenaient les témoignages 
existaient pour tous, à l'usage de toutes les sectes 



. . ' . 



46 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

et de toutes les écoles. Alors les systèmes enfouis 
dans les vieux sanctuaires de la mystagogie ésoté- 
rique parurent au jour, pour y subir le même 
genre d'examen que ceux de la philosophie exoté- 
rique. Alors les Esséniens se mêlèrent, dans le 
célèbre musée d'Alexandrie, aux pythagoriciens 
et apx stoïciens, et ne redoutèrent ni les poétiques 
contemplations de Platon, ni les formules sa- 
vantes de l'universel et pénétrant Aristote. Alors 
le christianisme, déjà divisé en sectes nombreuses, 
car, puisqu'il était fait pour l'homme, il devait 
revêtir aussi les différents modes de l'esprit hu- 
main, le christianisme, qui n'était point resséré 
dans les liens d'une rigide orthodoxie, ne dédai- 
gnait pas de s'appuyer lui-même sur d'antiques 
traditions, dont les plus importantes n'avaient ja- 
mais cessé d'être plus ou moins répandues parmi 
les nations. Alors les mythes furent expliqués, 
autant qu'ils pouvaient l'être, sur-tout en leur 
restituant leur pureté primitive, et en les débar- 
rassant de ce que la brillante fantaisie des Grecs y 
avait ajouté. Alors les pères de l'église, les chefs 
des différentes écoles, étaient quelquefois éton- 
nés de se rencontrer sur les mêmes routes , à la 
^ recherche de la vérité. Certainement le troisième 
1 et le quatrième siècle. sont l'époque où le plus 
d'idées ont été en présence. Si nous avions pu 
conserver tous les éléments de cette éclatante 



PREMIÈRE PARTIE. 47 

controverse, elle recommencerait aujourd'hui, 
sans doute avec moins d'étendue quant à la cir- 
conscription géographique, peut-être avec moins 
d'intensité dans les croyances exprimées par des 
symboles; mais elle serait mieux préparée par les 
travaux scientifiques, par la variété et le nombre 
des esprits, par la lumière rationnelle des médita- 
tions. Le temps est venu , je n'en doute point, d'in- 
troduire la science dans le domaine des croyances 
religieuses, comme il faut l'introduire dans le 
domaine de la poésie. La plupart des documents 
dont je parle ont été détruits par les barbares, ou 
falsifiés par un zélé mal entendu et fanatique. La 
nuit du moyen âge a été la nuit non seulement 
pour le temps où elle a régné, mais encore pour 
les siècles antérieurs, et pour ceux qui ont suivi. 
Il fil ut le dire, ce n'est pas au farouche Omar qu'on 
peut attribuer, si toutefois même il n'a pas été 
calomnié, la funeste invention de vouloir effacer 
le passé, de vouloir déshériter l'avenir; et l'exem* 
pie qu'il n'avait pas besoin de recevoir, il l'a légué 
à des successeurs en barbarie qui, à leur tour^ 
se seraient sans doute passés du sien . On ne s'est 
pas même toujours borné à anéantir des livres ou 
des monuments; il a fallu verser le sang humain 
par torrent, et le mot martyr a voulu dire à-la- 
fois victime et témoin. Nous savons que, depuis 
les pythagoriciens, tous égorgés en un jour, jus- 



48 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

qu'aux Albigeois, anéantis d'un seul coup, on n'a 
jamais été avare de ces sortes d'exécutions où le 
génie de la plus féroce cruauté emprunte des 
armes sacrilèges à la superstition ou au fanatisme 
du prétendu bien public. Les collèges des druides 
ont ainsi péri, ensuite les Bardes. L'école d'A- 
lexandrie a fini misérablement; et la belle et sa- 
vante Hypathie ne trouva pas grâce devant un 
peuple furieux. De notre temps, les Turcs ont tué 
jusqu'au dernier Vahabi. La vérité, ou ce qu'on 
croit la vérité, pourrait avoir d'autres arguments 
pour triompher. La persécution n'éteint pas les 
croyances; un principe n'est pas étouffé dans le 
sang, même lorsque, comme dans les faits que je 
viens de citer, on veut épuiser tout celui des 
hommes qui professent la doctrine suspecte ou 
condamnée : l'islamisme reproduira un jour la 
secte dont il se croit si bien débarrassé, comme 
Luther et Calvin ont reproduit plus tard les Vau- 
dois et les Albigeois. Toute doctrine renferme en 
soi la raison de ses développements et de ses écarts, 
comme tout principe doit produire inévitable- 

r ment toutes ses conséquences. Une opinion est 
dans le monde, pour ainsi dire, indépendamment 
des hommes qui la professent, et toujours ils 
en ignorent toutes les profondeurs : on peut donc 
tuer les hommes sans tuer les opinions, sans y 

( porter atteinte. Pour pénétrer les opinions, pour 



PREMIÈRE PARTIE. 49 

arriver aux croyances, il faut d'autres moyens et 
d'autres forces que le fer et le feu. La persécution 
peut faire des lâches et des apostats ; elle ne peut 
rien sur l'intimité de la conscience; elle ne peut 
produire une conviction. Lorsque le christianisme 
parut, l'univers était dans la paix, mais dans la 
paix de la servitude. Il vint troubler cette paix 
qui était la paix des tombeaux ; il réveillait dans 
l'homme toutes les facultés nobles et généreuses 
de sa nature. Les pouvoirs de la société s'alarmè- 
rent tous en même temps. On n'a pas assez remar- / 
que que les princes bons et les princes méchants \ 
vinrent à s'entendre pour chercher à l'anéantir : ( 

Titus et les Antonins furent aussi atroces que / 

> 

Dioclétien. Le christianisme est resté debout mal- \ 
gré tout ce qu'on a feit pour le renverser ou pour 
le comprotnettre. 

Mais tout en suivant la série de nos idées, nous 
ne devons pas négliger les enseignements qui 
s'offrent à nous, et qui peuvent s'appliquer à notre 
temps. Il est évident que le dix-neuvième siècle 
est las du funeste héritage que lui a légué le siècle / 
précédent. Il cherche à se dégager de ce suaire 
d'incrédulité dont il est encore à moitié enveloppé. 
Il veut entrer dans le christianisme; et comme, 
ainsi qu'il en est averti par son propre instinct, et 
qu'il serait facile de le démontrer, les véritables 
traditions chrétiennes, jamais séparées des tradi- 



YOL. I. 



•■». 



I 



l 
" i 



5o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

tions primitives générales, reposent toujours dans 
la même majestueuse unité, c'est au sein de cette 
unité catholique que le dix-neuvième siècle veut 
entrer. Aidez-le donc à déposer le suaire de mort, 
qui le gène dans Faccomplissement de i'acte de sa 
résurrection. 

Tous les anciens peuples qui appartiennent à 
notre ordre de civilisation, et même ceux qui ny 
appartiennent pas, comme les Chinois, admet- 
tent qu'un changement dans le ciel est un mal- 
heur, ou le signe et l'avertissement d'un malheur. 
Ceci revient à ce que nous disions tout-à-l'heure 
du ciel et de la bande zodiacale , considérés comme 
histoire allégorique des sociétés humaines, et tient 
aussi à la tradition qui racontait à tous que le dé- 
luge avait été produit par un changement dans 
le ciel. L'apparition d'un météore nouveau est 
donc un mauvais présage. Les gouvernements 
n'aiment pas les météores nouveaux. Ils sont, 
comme Hérode, effrayés de l'étoile qui conduit 
les mages, et qui éclaire les bergers. Ils aiment à 
se réveiller le lendemain avec les idées et les ha- 
bitudes de la veille. Ils aiment à s'endormir 
paisibles dans la pensée que le jour suivant n'a- 
mènera aucune mutation, aucun événement à 
prévoir. S'ils se disent les images de Dieu, ils ne 
devraient pas oublier qu'un des attributs de Dieu 
est la prescience. Cependant les peuples gran- 



PREMIÈRE PARTIE. 5i 

* dissent comme les individus, et le genre humain 
grandit aussi. 

Les périodes cycliques ont été appliquées aux 
révolutions de l'univers et aux révolutions du 
genre humain. Les phénomènes du monde phy- 
sique, et ceux du monde moral ont été liés dans 
la pensée des pères de la race humaine. Le monde 
intellectuel a ses lois comme le monde physique 
a les siennes. Toute l'antiquité, par ses monu- 
ments, par les usages qu'elle nous a transmis, est 
pleine de cette analogie et de cette identité: c'est 
donc une forme primitive de l'esprit humain. 

Je me suis un peu écarté de mon sujet; j'y re- 
viens. 

Les matériaux qui nous manquent, et que les 
siècles avaient entassés, seront retrouvés ou de- 
vinés , lorsque nous serons sortis de l'état de 
transition qui exige, en ce moment, l'emploi de 
toutes nos forces morales; on les retrouvera, 
comme on parvient à déchiffrer des hiéroglyphes, 
comme on parvient à lire, par les étymologies, 
dans les débns d'une langue qui a péri sans laisser 
de monuments, comme on parvient à reconstruire 
l'ancien monde par des détritus et des fossiles, 
comme j'espère moi-même retrouver un jour la 
raison de la société romaine dans des fragments 
épars, rongés par la rouille des siècles. Lorsque les 
expositions des systèmes ou des doctrines n'existent 



52 PAUNGÉNÉSIE SOCIALE. 

plus, il reste encore quelques unes des objections 
qui ont été faites dans le temps de la controverse; 
il reste, au moins, les outrages et les calomnies du 
parti qui a vaincu, il reste enfin ses chants de 
triomphe. On suit la route du char, à la trace in- 
certaine qu'il a laissée sur la poussière. L'esprit 
humain est toujours en quête de la nourriture qui 
lui est nécessaire, et il la trouvera toujours. Il se 
guide admirablement par l'instinct qui est en lui, 
et que Dieu lui a donné. 

J'avais encore à faire remarquer combien fut 
forte et puissante l'organisation des premières so- 
ciétés humaineSi.Dr, comme la limite des temps 
historiques est ffiès voisine de nous, sur-tout si 
nous restons toujours en-deçà des traditions trans- 
formées, si nous prenons ces traditions pour notre 
point de départ; et, comme il est prouvé qu'il fau- 
drait des siècles entassés aur des siècles, pour pro- 
duire une con texture si savante, une si grande 
cohésion dans l'accord de tant de volontés régies 
par les mêmes lois, je ne puis me refuser à ad- 
mettre le fait divin pour les premières associations 
humaines. Il est bien certain que la doctrine du 
contrat ou de la convention est inapplicable à ces 
premières associations, et, par conséquent, qu'elle 
est inapplicable d'une manière absolue. De plus, 
elle est historiquement fausse, et cela ne pouvait 
être autrement. Je me suis assez expliqué, à cet 



PREMIÈRE PARTIE. 53 

égard, dans FEssai sur les institutions sociales. 
Cette puissance des organisations primitives de la ] 
société tint sans doute à la division de l'espèce hu- 
maine en castes, sorte d'initiation sévère, que j'es- 
père expliquer par la suite, et qui fut un décret 
de la Providence, car l'homme n'aurait pu ni le 
rendre, ni le sanctionner. Nous voyons que, 
dans rinde, une origine divine est attribuée aux 
castes; et Euripide, dans la tragédie d'Ion, assigne 
également une origine divine aux classes ou tri- 
bus de FAttique. Mais les documents que je pro- 
duirai sur ITiistoire romaine seront notre véritable 
appui dans cette route si nouvelle. La distinction 
des castes était fondée sur une division naturelle , 
celle qui résulte de l'inégalité dans la dispensation 
des facultés humaines; mais elle perpétuait elle- 
même l'inégalité, puisque chacun s'appropriait 
les idées et les sentiments de sa caste, sans aller 
au-delà. Si donc elle fut nécessaire à l'éducation 
sociale, maintenant elle est devenue aii;ifîcielle. 
L'inégalité dans le partage des facultés humaines 
n'a point cessé, seulement elle est individuelle ; 
tous doivent suivre le mouvement progressif; 
nulle race ne peut plus être stationnaire. Les 
noirs eux-mêmes, peut-être en arrière de notre* 
race de tout un cycle pàlingénésique, sont desti- 
nés à entrer dans le monde civil, d'où ils ont été si 
long-temps exilés, et qu'ils habiteront à leur tour 



/ 



54 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

avec nous. Cette révolution commence déjà par 
les populations noires que l'Europe transporta avec 
tant d'inhumanité dans les colonies de FAmérique. 
Ce ne sont plus quelques hommes, c'est le genre 
humain tout entier qui est dépositaire des tra- 
ditions générales; la solidarité reçoit une appli- 
cation différente, elle n'est plus restreinte aux 
familles et aux peuples. L'ancien décret de la 
Providence a été aboli par le nouveau décret 
contenu dans la promulgation de l'Évangile. 

Ceci ne serait-il point une image et une pro- 
phétie d'un autre ordre d'épreuves réservé au 
genre humain dans un autre ordre d'existence? 
N'est-ce point l'emblème d'une hiérarchie tou- 
jours progressive jusqu'à l'entière consommation 
des plans éternels? 

Dans le principe, la division des castes, à ce 
qu'il paraît, était morale et religieuse; elle avait 
des rapports avec les divers degrés de l'initiation, 
et s'accordait avec le dogme des existences succes- 
sives, comme je viens de le faire entrevoir. Disons, 
en passant, que la préexistence des âmes fut ad- 
mise par quelques uns des premiers pères de 
l'Église, dogme qui est le même que celui des exis- 
• tences successives: il vient de l'Orient, et expli- 
querait lui seul l'institution des castes. Ajoutons 
que la rigueur de la solidarité est en harmonie 
avec cette antique hiérarchie sociale. 



PREMIÈRE PARTIE. 55 

N oublions pas que les nobles et les plébéiens, à 
l'origine, n'avaient pas les dieux communs entre 
eux, c'est-à-dire, que la multitude était sous le 
poids d'une excommunication religieuse. Cela est 
prouvé par l'histoire romaine, la seule qui ait réel- 
lement des documents certains de ses premiers 
temps. La loi des XII Tables exclut formelle- 
ment les plébéiens du droit des auspices, privation 
qui entraînait nécessairement celle des noces re- 
ligieuses, et, sans doute, celle des noces légales. 
Nous mettrons, plus tard, hors de toute contes- 
tation ce fait fondamental de l'histoire romaine, 
qui est aussi le fait fondamental de toutes les au- 
tres histoires. C'est ce droit civil que l'Évangile a - 
aboli, aboli à jamais, en établissant l'égalité reli- 
gieuse ; car de l'égalité religieuse à l'égalité civile , 
il n'y a que la conséquence à tirer. 

Faisons une autre remarque non moins impor- 
tante. 

Jadis les vaincus perdaient leurs dieux. Par 
cela seul qu'il a donné à tous le même dieu , le 
christianisme a fondé un autre droit des gens. 

Les inégalités, l'esclavage, le droit de guerre, 
le droit de vie et de mort , tout était fondé sur la 
religion : je ne veux pas, pour le moment, entrer ♦ 
dans les détails; souvenez-vous seulement des hé- 
rauts , des auspices, des obsécrations, des for- 
mules antiques de jugement, toutes choses de 



56 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ïordre politique et civil, et qui se trouvent dans 
tous les rituels religieux. 

Il y a donc un droit public tout entier, qui a 
été frappé de mort par le christianisme, et qu'on 
ne peut ressusciter sans abolir le christianisme 
lui-même. 

' Il ne faut pas que l'on s'y trompe, et il est temp^ 
que cette vérité retentisse dans le monde, le 
christianisme, loi si parfaite de l'humanité reli- 
gieuse, est éminemment antipathique à la loi ini- 
tiatrice de la théocratie. J'aurai même occasion 
d'établir que les institutions juives furent une pre- 
mière lutte contre ce redoutable pouvoir; mais 
toujours l'empire de la Providence divine reste 
immuable. 

Pour rappeler ce qui vient d'être dit, il serait 
donc aussi permis d'affirmer que le christianisme 
a été l'initiation du genre humain , comme la loi 
de Moïse avait été, pour l'enseignement prépara- 
toire, l'initiation d'un seul peuple, mais d'un peu- 
ple tout entier. 

La hiérarchie des castes est sans objet, puisque 
désormais tous sont appelés au même genre d'é- 
preuves. 

Sitôt que l'inégalité cesse d'être religieuse, elle 
n'a plus de base réelle, car l'homme n'aurait pu 
l'inventer, et il ne pourrait lui prêter l'appui de 
son assentiment volontaire et raisonné. 



PREMIÈRE PARTIE. 67 

La loi des castes a été abolie par Jésus-Christ, 
puisqu'il venait donner à tous également la loi 
morale et la confraternité du même culte. 

Nous allons poursuivre le cours de ces ré- 
flexions, en les dirigeant plus spécialement sur 
chacun des trois ouvrages que j'ai énoncés, et 
^4ont l'ensemble doit former la Palingénésie so- 
ciale. 

DEUXIÈME PARTIE. 

S I. 

Prolégomènes pour Orphée. 

J'ai besoin de commencer par prévenir que 
cette composition n'a pas été conçue d'après des 
données scientifiques : les études d'archéologie et 
même de géologie , qui eussent été les études pré- 
paratoires absolument nécessaires pour entrer 
dans le fond d'un tel sujet, ont toujours eu beau- 
coup d'attrait pour moi, mais je n'ai point eu le 
loisir de les cultiver d assez bonne heure, ni as- 
sez exclusivement, et je ne pourrais en tirer tout le 
parti qu'on aurait le droit d'attendre, si je ne me 
hâtais de m'expliquer à cet égard. Les poètes an- 
ciens, les premiers philosophes, étaient tenus de 
savoir toute la science de leur temps, toute la 
science des temps antérieurs, d'être entrés dans 

TOL. I. 8 



58 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

l'intimité des choses, s'il est permis de parler ainsi. 
Toutefois, je n'ignore point qu'en mille occur- 
rences une érudition de seconde main peut main- 
tenant suppléer à l'érudition essentielle 5 de plus, 
il est vrai de dire qu'ici sur-tout les recherches 
déjà faites, et les résultats déjà obtenus, m'au- 
raient peut-être facilement dispensé de remonteij^ 
péniblement jusqu'aux sources. Alors le travail 
aurait été complètement à ma mesure, mais il 
n'aurait point satisfait les habiles; il ne m'aurait 
point satisfait moi-même; il aurait manqué d'a- 
bandon et de franchise d'expression; enfin, il 
aurait été, dans certaines parties, aride, chargé 
de détails techniques, et, dans certaines autres, 
tout plein de lacunes. Il me serait loisible, en ef- 
fet, d'affirmer, non sans raison, que nous sommes 
encore très peu avancés dans l'investigation des 
faits primitifs ; que nous en sommes réduits , le 
plus souvent, à conjecturer et à deviner; qu'un 
jour nouveau ne tardera pas de se lever sur l'im- 
mense horizon des origines; que jusque-là nous 
pouvons, sans inconvénient, négliger des con- 
naissances imparfaites, connaissances dépourvues, 
quant à présent, d'autorités suffisantes, et qui 
tendent seulement à se dégager de mille préjugés 
divers; que nous sommes sur-tout obligés à une 
plus grande réserve , lorsque la nature et la forme 
d'un ouvrage ne nous permettent pas de soumet- 



DEUXIÈME PARTIE. 59 

tre à la critique et à la discussion ces connais- 
sances imparfaites, et qu'ainsi nous serions dans 
la nécessité de les adopter comme établies et prou- 
vées, au lieu de les considérer comme incertaines 
et provisoires , destinées à s'acci;oître et à se ré- 
former de jour en jour, puis à disparaître pour 
^ faire place à l'édifice dont elles ne seront peut- 
être long-temps encore que le laborieux échafau- 
dage. Toutes ces allégations plus ou moins fon- 
dées ne seraient, de ma part, qu'un prétexte 
puéril pour m*excuser auprès de mes lecteurs; 
j'aime mieux, au hasard d'être accusé de présomp- 
tion et de témérité, énoncer tout simplement la 
raison qui m'a rendu l'ignorance commode et li- 
cite. Je me suis confié à cet instinct que j'ai cru 
trouver en moi, et qui, au jugement de plusieurs, 
m'a fait rencontrer quelquefois l'expression juste 
des sentiments de l'antiquité. Peut-être aussi que 
les préoccupations de la science m'auraient rendu 
moins propre à un certain ordre de méditations. 
Les mots et les témoignages m'ont moins caché 
les choses. Quant à l'absence des connaissances 
géologiques, elle m'oblige à m'abstenir de faire 
de l'ancien monde des peintures qui toujours au- 
raient été aventurées et conjecturales, et nos étu- 
des cosmogoniques ne font que commencer. Ainsi 
donc, si j'ai dû désespérer d'atteindre à l'intimité 
delà science,j'ai été loin de renoncer à l'espoir de 



6o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

{)énétrer dans Fintimité des choses. Je n'ai point 
cherché à restituer des monuments d'histoire ou 
de poésie d'après des médailles effacées, d'après 
des ruines de ruines, d'après des conjectures ou 
des documents incertains ; j'ai évoqué directement 
l'esprit des traditions anciennes, et je me suis fa- 
miliarisé quelques instants avec cette sorte de^ 
vie nécromancienne. 

D'ailleurs, comme je l'ai expliqué plus haut, 
d'après l'autorité de Platon, la science de ces 
hommes primitifs, vers lesquels je voudrais re- 
monter, ne fut point une science acquise; ils 
écoutaient la voix encore retentissante de la tra- 
dition, ou bien, se repliant sur leur nature émi- 
nemment sympathique, ils obéissaient à l'entraîne- 
ment de leurs facultés intuitives, ou peut-être, 
plus heureux que nous ne le croyons, ils étaient 
loin d'être complètement délaissés de toute révé- 
lation : en effet, cette voix toujours retentissante 
de la tradition n'était sans doute autre chose 
qu'un son égaré ou affaibli d'une première révéla- 
tion, dont le témoignage, au reste, n'a jamais cessé 
de gouverner le genre humain. 

J'ai dit la situation où je me suis placé pour 
construire ma fable d'Orphée, et voici ce que j'ai 
voulu faire. 

Je me suis borné à essayer de peindre les trans- 
formations des traditions égyptiennes en tradi- 



DEUXIÈME PARTIE. Çi 

tions grecques, devenues, à leur tour, traditions 
romaines. Ce n'est point ainsi quliistoriquement 
la succession des faits a eu lieu ; mais c'est ainsi 
qu'elle a été consacrée par de très anciens préju- 
gés- Si je n'ai pas cru devoir m'en affranchir, c'est 
qu'ils sont loin d'être dissipés, et que la discussion 
commence seulement sur cet objet comme sur 
tant d'autres; et je dirai tout-à-l'heure où nous en 
sommes à cet égard. Pour les autres traditions, 
les traditions ou antérieures ou contemporaines 
aux unes et aux autres, je ne pouvais qu'en faire 
soupçonner l'existence , sans la déterminer d'une 
manière précise. Enfin, j'ai voulu donner une 
idée d'une des filiations de la pensée humaine, et 
je n'ai voulu que cela. Je ne prétends pas, au reste, 
accréditer plus qu'il ne doit l'être le système de 
cette filiation, tel que je l'ai retracé; car il a dû 
prendre la forme de mon esprit, modifié lui-même 
par le temps où je vis, par le milieu social dans le- 
quel je me trouve placé ; et, de plus, il doit bien 
être convenu que la contexture de l'ouvrage est 
toute de mon invention. Quoi qu'il en soit, toutes 
les autres transformations, ou antérieures ou con- 
temporaines , primitives ou secondaires , relative- 
ment à ces temps fabuleux, offrent un champ 
vaste à qui voudra le parcourir désormais; c'est 
une des mille routes nouvelles ouvertes à ce que 
j'ai nommé quelque part la poésie de la pensée. 



62 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

■ 

Ceux qui ne craindront pas de s'y engager après 
moi verront bien vite que j'ai pris la partie la 
plus facile de la tâche, et qu'encore je m'y suis 
dispensé des plus grandes difficultés, ou plutôt 
que j'en ai été dispensé par la nature et la forme 
de ma composition, et j'oserai dire par le fond 
même de mes idées. En un mot, je ne voulais ni 
ne pouvais faire un tableau dont le mérite fût 
l'exactitude des détails, mais tracer un dessin où 
l'on sentît la physionomie des contours. Je laisse 
aux autres tous les trésors de l'archéologie et d'une 
philologie profonde, trésors qui s'amassent pour 
tous, et dont nul, à présent, ne pourra refuser 
l'usage. 

Ces moyens s'offriront d'eux-mêmes, lorsque, 
plus tard, au sujet de l'histoire romaine, je vou- 
drai produire une autre sorte de conviction: 

L'époque où l'on place généralement l'appari- 
tion d'Orphée est un peu antérieure à la guerre 
de Troie, événement qui est considéré, en géné- 
Jral, comme la limite des temps fabuleux et des 
temps historiques, et qui même participe des uns 
et des autres. Orphée et Hercule sont contempo- 
rains; ils entrent tous les deux dans le dénombre- 
ment que l'on fait des Argonautes. Au reste, à 
cette distance, quoique si peu éloignée, tous les 
temps sont encore confondus, comme pour dé- 
router à plaisir les chronologistes scrupuleux. 



DEUXIÈME PARTIE. 63 

Dans ce passage de TOrient à rOccident, de l'Asie 
à rEuropejJUXMïf moment, la perspective change, 
et tronip&>çur les plans de la scène que le poëte 
voudrait peindre, que l'historien voudrait retra- 
cer. D'une part, cette direction de la poésie pri- 
mitive à tout vouloir tourner en allégories, ou 
plutôt à vouloir constater le fait providentiel ou 
fatal au lieu du fait humain, c'est-à-dire à re- 
monter de l'effet à la causer d'une autre part, cette 
disposition des peuples à localiser, chacun chez 
lui, les mythes étrangers, et à se les approprier 
par la transmutation des noms, des lieux, et des 
temps, ont fait un brillant chaos qui se refuse à 
la lumière philosophique de . notre temps , mais 
oui réside cependant une grande lumière, où se 
trouve un grand foyer de croyances. C'est ainsi 
que les aventures arrivées à des personnages my- 
thologiques, et qui furent des types d'allégories, 
furent appliquées ou attribuées à des personnages 
héroïques, c'est-à-dire demi - historiques ; c'est 
ainsi qu'une des premières expéditions nautiques, 
celle des Argonautes, pour les Grecs, a été l'em- 
blème d'une révolution astronomique. C'est ainsi 
que les divers planisphères ont été, à-la-fois ou 
tour-à-tour, des archives hiéroglyphiques des auy 
nales du genre humain, des pages d'un poëme 
cosmogonique. C'est ainsi, et seulement ainsi, que 
s'expliquent Hercule, Osiris, Bacchus. La Thébes 



64 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

de Bëotie est une ville symbolique aussi bien que 
Troie; cependant ces deux villes ont réellement 
existé. Les Dioscures, divinités cabiriques, et par 
conséquent pélasg^ennes , sont devenus les deux 
frères d'Hélène; Hélène elle-même, avant d'être 
la perfide épouse de Ménélas, fut un emblème de 
la lune. Mais je n'ai point à faire l'énumération des 
personnages, des lieux, des villes, qui sont incon- 
testablement identiques, pour la vue de l'esprit, 
et qui dififèrent, quant à l'existence historique, 
chronologique, géographique, et astronomique. 
J'aurai trop souvent occasion de m'en occuper, 
par la suite, pour qu'il soit nécessaire d'entrer 
ici dans les détails, de chercher à concilier les 
écrivains qui ont embrassé le système historique, 
et ceux qui se sont efforcés à faire entrer les faits 
dans un système allégorique. Tous ont raison, 
lorsqu'ils ne veulent pas s'exclure mutuellement. 

Voici néanmoins quelques explications sur ce 
sujet, et ces explications peuvent être considérées 
comme des points de doctrine : 

Un type de l'homme, c'est Thomme même, 
l'homme d'un temps, l'homme accomplissant une 
mission providentielle. Hercule, c'est tout l'hom- 
me, l'homme défrichant la terre, se l'appropriant 
par la culture, assainissant les marais formés par la 
retraite des eaux après quelque grand cataclysme, 
c'est l'homme enfin domptant les forces rebelles 



DEUXIÈME PARTIE. 65 

de la nature. Chaque grand peuple de Tantiquité 
a eu, son Hercule; chacun eut sa sibylle. 

Les hommes universels, c'est-à-dire les hom-^, 
mes typesy sont toujours transformés en hommes 
nationaux. 

Toute la science fut Mercure ou Hermès; tout 
législateur fut Zoroastre. 

Les premiers oracles furent, en Grèce, ceux de 
Thémis, etThémis ne fut autre chose que Cérès 
législatrice; les lois primitives de l'Egypte furent 
les poëmes d'Isis. 

Les faits universels ont été traduits de la même 
manière que les hommes universels. Chaque peu- 
ple a eu, si l'on peut parler ainsi, une traduction 
des traditions générales du genre humain, qu'il 
s'est appliquées. La géographie a subi de sembla- 
bles transformations. Tous les lieux ont eu des 
noms tirés de leur position réelle, ou de leur po- 
sition relative. Les désignations d'Hyperboréens , 
de Cimmériens, et même de Pélasges, furent d'a- 
bord des désignations générales de ce genre, qui 
ont été attribuées ensuite à plusieurs peuples dif- 
férents. La Méditerranée fut tantôt la mer Egée , 
tantôt le grand Océan. Deux Hercules, les plus 
anciens de tous, dont l'un ouvrit les barrières du 
véritable Océan, dont l'autre forma la vallée que 
l'homme devait illustrer par tant de créations, 
nous offriraient peut-être l'emblème d'une grande 



TOL. I. 



66 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

catastrophe, célèbre dans l'histoire du monde pri- 
mitif, le naufrage de l'Atlantide; et, toujours par 
des raisons analogues à celles qui viennent d'être 
énoncées, le fleuve merveilleux qui descendit pour 
féconder cette vallée des prodiges, fut appelé tour- 
à-tour Océan, Aigle, Egypte, Nil. Le nom d'Hes- 
périe fut successivement porté par l'Epire, par 
l'Italie , par l'Espagne. Enfin la géographie positive 
produisit une géographie poétique et idéale; et 
chaque nation en qui s'éveilla ou l'instinct de la 
domination , ou celui de la direction des affaires 
humaines, voulut que la contrée où elle était 
établie fût, en quelque sorte, le centre, et comme 
la représentation du monde entier. 

Cette théorie explique beaucoup de choses , et 
nous aurons souvent Occasion d'y revenir , de nous 
en servir comme d'une clef. 

~ Ne soyons donc point étonnés de voir Or- 
phée, si rapproché de la guerre de Troie, puis- 
qu'il passe pour être un des Argonautes , être mis 
cependant au nombre des génies civilisateurs. Or- 
phée , c'est la raison de ce qui a précédé ; c'est 
la naissance du monde civil. Cicéron doutait de 
son existence, et nous savons qu'elle avait été 
consacrée, même à Rome, par un monument sur 
le mont Cœlius; nous savons encore que sa sta- 
tue en bois d'olivier fut présentée à Alexandre. 
Remarquons toutefois^ mais uniquement pour en 



DEUXIÈME PARTIE. 67 

faire la remarque, qu'Orphée na pu être de 
Thrace, que les Thraces ont été le peuple le plus 
réfractaire aux idées sur lesqueUes repose la vé- 
ritable civilisation , que les tragiques grecs les pei- 
gnent comme des barbares, qu'ici sans doute le 
nom de Thrace est un nom symbolique, ou un 
nom relatif, appartenante cette géographie idéale 
dotat nous venons dé parler, et qui sera souvent, 
pour nous, un sujet d'instruction. 
' L'ère de Nabonassar, la fondation de Rome, 
l'institution des olympiades , l'Egypte connue des 
Grecs, et visitée par eux, tout ce concours de 
choses forme un synchronisme général, assez ex- 
traordinaire , que l'on s'est accoutumé à prendre 
pour l'aurore du monde historique, et qui mani- 
feste, à lui seul, une sorte de spontanéité dans tout 
le genre humain. Pour le temps qui précède, celui 
qui doit attirer notre attention, en ce moment, 
nous trouvons un autre genre de spontanéité, et 
notre chronologie n'est pas obscure sans quelques 
points lumineux. Le Protée d'Hérodote et éés 
tragiques, c'est-à-dire le Protée despoëtes, et 
le Cétès de Diodore, sont les souverains de l'E- 
gypte, désignés comme contemporains de la 
guerre de Troie. Ainsi, j'ai pu adopter Protée 
pour un personnage palingénésique de cette épo*- 
que, et lui appliquer même, non sans motif, ce 
qui a été dit plus formellement au sujet d'Horus^ 



68 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

w Horus, selon Diodore, paraît avoir été le dernier 
roi participant de la d ivinité , qui ait gouverné 
l'Egypte.)) Le Protée, au reste, ancien mythe civil, 
trouvera son analogue, sous une forme plus rude 
et plus sauvage, dans celui de Servius TuUius, 
que nous aurons à retracer, quand il en sera 
temps; comme l'inflexible Appius Claudius sera, 
pour nous, l'Orphée romain, mais un Orphée 
d'une nature cyclopéenne, contenant des hommes 
indomptés, par les durs liens dix nexus, au lieu 
de les adoucir par les sons harmonieux de la lyre 
civilisatrice. Je ne sais, mais ilme semble quel- 
quefois que l'antiquité tout entière m'apparaisse 
comme un songe infini, formé de mille réminis- 
cences. 

Quoi qu'il en soit, j'ai dû peu m'inquiéter de tou- 
tes les incertitudes que je viens de signaler relati- 
vement aux premiers temps de la Grèce; j'ai dû 
prendre les mythes pour des mythes, tout en ren- 
dant à ce mot son acception primitive, qui est em- 
blème de la vérité. «L'univers est lui-même un my- 
the, )) a dit excellemment Salluste le philosophe. 
Un autre philosophe, dont la crédulité dérive 
quelquefois d'une source bien haute, Plutarque 
a dit quelque part un mot d'un sens profond : « La 
religion est l'histoire allégorique de la nature. )> 
C'est dans le même sens que les premiers philoso- 
phes chrétiens établissaient un parallélisme des 



DEUXIÈME PARTIE. 69 

règnes de la nature et de la grâce, d'où résultait 
une magnifique harmonie. Néanmoins, j'ai dû peu 
m'inquiéter aussi de l'institution des Mystères dans 
la gentilité. Je les ai pris pour un fait, sans en creu- 
ser l'origine, et sans chercher à en présenter un 
spectacle exact. Une description poétique de l'ini- 
tiation est toute faite dans le sixième livre de 
l'Enéide; une description technique, autant qu'elle 
est possible , et qui a le grand défaut de ressembler 
à des illusions de théâtre, se trouve dans le Sethos 
du savant abbé Terrasson; enfin une description 
indiscrète, mais mêlée d'une théurgie moderne , 
est consignée dans le livre d'Apulée. Orphée avait 
chanté la descente aux enfers; ce poëme, qui sans 
doute aussi était une peinture de l'initiation , n'é- 
tait peut-être pas encore perdu au temps de Vir- 
gile. 

Orphée, tel que je l'ai conçu, n'est ni un 
personnage mythologique , ni un personnage his- 
torique; cest le nom donné aune tradition, à un 
ordre de choses; peu importe donc la question de 
son existence. Cette manière de considérer un 
sujet paraîtra nouvelle; je désire qu'elle ne pa- 
raisse que nouvelle : elle résulte, au reste, de l'en- 
semble même de mes idées. 

Quant à ma fable, elle est placée, pour le 
temps, entre l'Iliade et l'Enéide. Cette commu- 
nauté de généalogies, qui unit les rois de la 



70 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Troade, ceux de la Grèce, et ceux du Latium, 
n'est point de mon invention : la souche , d après 
Virgile, remonte à Atlas, et ce sont les Atlantes 
qui ont donné aux peuples les dynasties de cet 
âge du monde. Bailly, dans ses Lettres sur FAtlan- 
tide, tia point fait usage de ces traditions obs- 
cures, il est vrai, et qui eurent cependant assez 
de crédit sur l'esprit de Virgile, ou qui étaient 
encore assez répandues, de son temps, pour qu'il 
se crût en droit de les employer. Notre savant his- 
torien de l'Astronomie craignait peut-être qu'elles 
n'eussent contredit son système, relativement au 
lieu assigné par lui au peuple primitif. Tous les 
historiens romains, sans exception, tous les mo- 
numents de la poésie latine, et même ceux de la 
poésie grecque, suffisent bien pour autoriser ma 
fable, si toutefois elle a besoin d'être autorisée. 
Virgile, nous devons bien y prendre garde, n'est 
ni mythographe, ni théosophe; il n'affirme au- 
cune croyance, ni ne la constate-, ce n'était pas le 
temps de telles choses : son merveilleux est tout- 
à-fait ce que nos rhéteurs ont désigné sous le 
nom de machines épiques. Les poëtes primitifs 
étaient d'un autre ordre. Virgile était cependant 
de cette race divine; car, une fois, il a réelletnent 
vaticiné : que l'on veuille bien souffrir cette ex- 
pression qui unit la pensée de l'inspiration à celle 
delà prophétie, c'est-^Klire l'enthousiasme doué 



DEUXIÈME PARTIE. 71 

de la vue la plus élevée et de la seconde vue. Il y a 
dans rioa de Platon une admirable comparaison 
de la puissance magnétique, qui se transmet d an- 
neau en anneau jusqu a l'extrémité de la chaîne, 
avec l'inspiration primitive et l'inspiration secon- 
daire : c'est par cette comparaison que j'explique- 
rais Virgile. Il paraît avoir eu l'impression confuse 
de ces deux inspirations successives, lorsqu'il a fait 
dire à la sibylle : 

Quse Phœbo pater omnipotens, mihi Phœbus Apollo 
Prâédixit. 

Au reste, si Virgile a pu prendre le rameau 
d'or de l'initiation , il est fort à remarquer que 
rien, dans Homère, n'indique l'institution des 
Mystères, ou n'y fiait allusion : chez lui, l'é vocation 
des mânes n'est que de la nécromancie. J'oserais 
presque: affirmer que les compilateurs du canon 
homérique, tel que nous l'avons à présent, furent 
dirigés dans leur travail par une prudence poli*- 
tique, ou par des scrupules religieux. Peut-être 
cette prudence et ces scrupules, avaient-ils com- 
mencé par les rhapsodes. Les voyages de Jupiter 
chez les;sages Éthiopiens sont la seule trace d'une 
pensée pu d'une allégorie qui puisse se ilapportér 
aux Mystères : c'est sans doute une tradition d'uà 
monde antérieur, d'une religion précédente. Re?^ 
marquez encore que,^ dans Virgile, poëte d'une 



72 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

civilisation parvenue à son extrême maturité, c'est 
la science qui produit l'inspiration, lorsque tou- 
tefois le poëte est original relativement à son 
temps, et qu'il n'est pas dans le chemin battu de 
l'imitation . 

Je puis dire à présent que, sous ce point de vue, 
l'Antigone que je publiai il y a quelques années, 
l'Iliade, TOdyssée, l'Orphée, que j'imprime au- 
jourd'hui, et l'Enéide, forment une sorte de cycle 
épique. J'ajouterais volontiers à cette série le 
poëme si profondément historique de Lucain -, 
mais alors je devrais y comprendre aussi le ta- 
bleau des sécessions plébéiennes qui fera partie de 
la Formule générale annoncée dans la préface de 
cette Palingénésie. Nul, en effet, ne saurait dis- 
puter à Lucain la science intime de la chose ro- 
maine, même dans l'acception la plus primitive; 
car son inspiration, qui porte l'empreinte d'une 
telle douleur pour la cause de la liberté, est, en 
même temps , l'expression la plus énergique d'un 
sentiment tout patricien. La comparaison de Vir- 
gile et de Lucain, non sous le rapport des formes, 
ce qui appartient aux rhéteurs, mais sous le rap- 
port de cette science intime , qui est à la fois une 
philosophie et une poésie; la comparaison, dis-je, 
de Virgile et de Lucain ne serait pas sans impor- 
tance et sans intérêt; seulement elle m'entraîne- 
rait dans une trop longue digression. 



DEUXIÈME PARTIE. 73 

Homère passe généralement pour avoir fait une 
Thébaïde: le temps nous a envié ce poëme, qui 
devait être le premier de la plus merveilleuse tri- 
logie, et que Stace est loin d'avoir remplacé. L'An- 
tigone ne se lie en aucune manière à la pensée de 
ressusciter la Thébaïde perdue; j'avais cédé à une 
autre inspiration. Voilà pourquoi le Tirésias de 
cette première composition est resté fort au-des- 
sous de son rôle d'Hiérophante, de fondateur, de 
législateur religieux, rôle qui aurait pu lui ap- 
partenir à aussi juste titre qu'à Orphée, rôle 
qu'Homère lui avait sans doute conservé, et que 
les tragiques grecs n'ont pas craint d'altérer. On 
retrouvera ici une partie du véritable Tirésias, le 
scrutateur du mystère et de l'inconnu. 

Le vieillard Nautès, que Virgile fait paraître 
un instant, est un personnage initiateur, tout 
semblable à notice Thamyris; c'est le prophète de 
la fable virgilienne, comme Enée en est le pontife.* 
Il paraîtrait que Nautès fut, chez les Romains, le 
fondateur d'un collège de prêtres. Mais toujours 
un fondateur trouve quelque chose d'établi ; tou- 
jours il trouve un dieu Terme, qu'il n'est pas en 
sa puissance de déplacer -, et c*est toujours là-des- 
sus qu'il est tenu d'élever son édifice : cette né- 
cessité est le grand obstacle pour assigner un 
commencement à une institution quelconque. 
Voyez aussi le. désespoir des archéologues, lors-' 

VOL. 1. • 10 . 









74 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

qu'ils croient pouvoir convertir la poésie en his- 
toire, lorsque, par exemple, ils cherchent à expli- 
quer le conseil des Amphictyons et l'Oracle de 
Delphes. 

Il est évident que Virgile a voulu consacrer, par 
la poésie, les origines romaines; mais il a trouvé 
d'autres origines antérieures. Il dut être arrêté sur- 
tout par l'antiquité des traditions de l'Étrurie, 
traditions dont l'esprit était peut-être mal connu de 
SQn temps, qui fut celui où la philosophie épicu- 
rienne et incrédule commençait ses ravages ; et 
n'oublions pas qu'il avait à-la-fois pour secours et 
pour obstacle les ouvrages du prince des archéo- 
logues, de Varron, le plus savant des Romains. 
Les poètes qui ont eu à consacrer les origines 
grecques n'ont pas éprouvé le même embarras , 
car ils ne songeaient point à arranger un plan , à 
" faire un livre, à concilier des traditions entre 
elles. Ils disaient à la Muse de chanter. Le temps 
de ces traditions arrangée, qui même quelquefois 
mériteraient plutôt le nom de pseudo-traditions, 
a commencé sur-tout aux poètes Alexandrins. Vir- 
gile, sous ce rapport, peut être dit notre contem- 
porain ; il choisit dans les faits et les traditions , il 
les ordonne dans sa pensée ; enfin, il dispose, il exé- 
cute un travail, très beau, il est vrai, mais c'est 
une production de l'art* Il nous reste une preuve 
des difficultés que rençoatra ce grand poëte pour 
la construction d'une fable, qui ne s'offrajt pas à 



.\- 



j> 



V. 



DEUXIÈME PARTIE. 7$ 

lui toute faite. Dans une lettre qu'il écrivait, à ce 
sujet, à Auguste, il avoue qu'il craignait d'en de* 
venir foii : vitio mentis laborare mihi videor. Telle 
fut, sans doute, la cause qui, au moment de sa 
mort, lui fit désirer que l'Enéide fût livrée aux 
flammes. Quoi qu'il en soit, j'ai encore dû pren- 
dre mon parti à cet égard , et le palladium enlevé 
à Troie, le feu sacré de Vesta, Numa, la nymphe 
Égérie, les livres sibyllins, tout cet ensemble a 
suffi pour motiver une filiation de traditions, 
que j ai ensuite prise, comme tant d'autres objets, 
pour un fait, pour mon point d'appui, pour mon 
dieu Terme. 

Les Romains, qui ont eu si tard des poètes, ont 
laissé leur histoire primitive en proie à des poè- 
tes grecs émigrés, où plutôt à des poètes restés 
étrangers au mystère profond et incommunicable 
de la cité, car les patriciens, austères et jaloux 
gardiens de ce mystère, ne consentirent jamais à le 
divulguer; déplus, ils ne voulurent que très tard 
cultiver les lettres humaines; mais ces traditions, 
quoi qu'il en soit, étaient devenues nationales, 
et avaient été adoptées par le gouvernement 
même, puisqu'il y a des stipulations de traités 
qui en font foi, des inscriptions de colonnes, 
des monuments de différents genres. Je citerai 
deux faits seulement entre tous ceux qui seraient 
à ma disposition. Dans un traité avec la Macé- 



76 PALINGENESIE SOCIALE. 

doine, on trouve des clauses favorables aux habi- . 
tants d'Ilion , parcequllion . est considéré comme 
le berceau de la race romaine; et lorsque les Sci- - 
pions, quinze ans après, passent l'Hellespont, le ^ 
consul va ofFrir un sacrifice dans l'antique cita- , 
délie d'Ilion. Toutefois il paraît certain que le 
culte de Vénus était inconnu sous les rois. Ce . 
n'est point ici le lieu de chercher à fixer les diver- 
ses phases du mythe romain. 

Pour bien comprendre à quel point Rome a été 
long-temps privée de ces sortes de chants natio- 
naux, dont rien ne peut remplacer les imposants . 
témoignages, et qui, par-tout ailleurs, chez les 
peuples anciens, ont été une histoire vivante, 
transmise d'âge en âge, il faudrait d'abord bien 
comprendre ce que fut l'état des plébéiens, ce que 
fut l'énergique institution du patriciat, dans les 
trois premiers siècles. Gardons-nous de croire néan- . 
moins que les documents aient absolument man- 
qué; car s'il en était ainsi, nous n'aurions aucun 
espoir de parvenir à quelque certitude à cet 
égard; mais comme je l'ai déjà dit, je dois m'abs- 
tenir, quant à présent, d'entrer dans tous ces dé- 
tails, puisque nous.devons, spécialement, explorer 
les véritables sources de l'histoire romaine. 

Quelques personnes pourront trouver que j'ai 
été bien hardi, en donnant aux prêtres de l'E- 
gypte la magistrature du monde. Quoique ceci 



DEUXIÈME PARTIE. 77 

soit entièrement une vue de mon esprit, j'y ai ce- 
pendant été amené par une forte et puissante in- 
duction. Cette direction que s'était arrogée le sa- 
cerdoce égyptien, pourrait, au reste, s'appuyer 
facilement sur des preuves historiques. Virgile a 
fait initier son héros: en cela, sans doute, il a 
obéi à un préjugé qui retentissait encore de son : 
temps, à savoir, que les législateurs et les institu- ^ 
teurs des peuples avaient besoin d'être initiés pour 
accomplir leur haute mission. Serait-ce aussi le 
motif qui aurait porté Auguste à recevoir l'ini- 
tiation d'Eleusis ? Il est certain qu'il a fallu long- 
temps être initié ou inspiré, pour que les hommes 
destinés à l'obéissanCe eussent une raison de leur 
docilité. Je ne sais même si, à ce sujet, il ne serait 
pas permis de disculper Virgile de l'accusation 
qui lui a été souvent faite d'avoir composé son 
poëme dans une intention de flatterie. Nous exa- 
minerons ailleurs le fait primitif, le fait qui a 
précédé le droit, qui l'a précédé par-tout. 

Je disais tout-à-l'heure que Virgile n'est ni un 
poëte mythographe ni un théosophe j je ne le mets 
point non plus au nombre des hommes spontanés : 
qu'il me soit permis d'affirmer que l'inspiration 
à , laquelle j'obéis est plus près des inspirations 
primitives; oui, j'ai plus que Virgile, incompa- 
rablement plus, le sentiment de ces choses que 
j'oserai appeler divines ; car enfin , il ne faut pas 



78 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

craindre de manifester sa propre justification, 
lorsqu'on est entré dans la voie difficile où je 
me trouve engagé. Et qui croirait en moi, «i je 
n'y croyais pas moi-même ? Virgile fut atteint par 
les philosophies douteuses et incrédules de son 
temps, et jamais aucune de mes convictions inti- 
mes n'a été ébranlée. Dieu, sanis doute, voulait 
quelque chose de moi ! 

Une remarque à faire ici, c'est que l'ère Alexan- 
drine, qui est une ère d'imitation, a marqué par 
la poésie les premiers pas d'une carrière nouvelle 
pour les facultés humaines cessant d'être intui- 
tives. L'âge de la poésie spontanée était donc 
fini depuis long- temps lorsque Virgile entreprit 
son épopée : de plus, il était un homme nouveau , 
étranger à ces sympathies patriciennes qui survé- 
curent à tant de calamités, et qui, dans Lucain , 
exhalèrent les derniers accents d'un farouche pa- 
triotisme. Toutefois, rattachant la chose religieuse 
romaine aux traditions de l'Orient, ainsi qu'il y 
était autorisé, comme nous l'avons vu plus haut, 
il s'est rendu l'historien de la cité, de la même 
manière que Tite-Live est l'historien de la ville. 

La chose romaine, au reste, lorsque nous au- 
rons à nous en occuper, nous signalera mieux 
cette sorte de mythe que nous avons désigné sous 
le nom de mythe civil , et que, par induction , noué 
devons retrouver plus ou moins chez tous les peu- 



DEUXIÈME PARTIE. 79 

pies, aux diverses époques, correspondantes entre 
elles, d'une chronologie générale dont les cycles 
successifs sont des temps indéterminés, des pério- 
des de civilisation, sans mesure fixe. 

J'ai encore à dire, au sujet des prêtres de l'É-* 
gypte: Les destinées humaines n'auraient-elles eu 
une direction que chez le peuple hébreu? Le reste 
des nations aurait-il été abandonné à l'incertitude 
de la pensée humaine, ou plutôt à l'ignorance qui 
constitue la pensée humaine, lorsqu'on la consi- 
dère séparée de sa source, dégagée de son prin- 
cipe, c'est-à-dire dépouillée à-la-fois de toute ré- 
vélation et de toute tradition ? Tous les documents 
de l'histoire, tous les témoignages des siècles, se- 
raient-ils menteurs en ce point? Ceux à qui fut 
attribuée l'éminente fonction de civiliser les hom- 
mes, voulez-vous les faire descendre de la sphère 
élevée ou ils dominent, pour les changer, de votre 
propre autorité, en de vils et d'heureux imposa 
leurs? Voulez- vous que votre dédain aille ensuite 
des jongleurs au genre humain lui-même, qui 
toujours se laisserait abuser? Voulez-vous enfin 
substituer les aveugles contingences du hasard au 
gouvernement régulier, à la conduite initiative 
de la Providence? Voulez - vous encore donner 
un démenti formel à la plupart des premiers Pè- 
çes de l'Église , qui n'ont pas hésité à reconnaître 
des missions dans la gentilité? Et sur-tout n'est-il 



>- 



n 



< 



8o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

pas écrit, dans les Actes des Apôtres, que Dieu ne 
s'est jamais laissé sans témoignage? N'est-ce pas 
en cela que consistent les traditions générales du 
j^ genre humain, traduites dans toutes les langues, 
acclimatées chez tous les peuples , selon le génie 
des peuples et des langues , transformées dans toiis 
les cultes, selon les temps et les lieux? Pour ne pas 
sortir de la thèse particulière où nous sommes en 
ce moment, n'est-il pas écrit, dans ces mêmes Ac- 
tes des Apôtres, que Moïse s'était instruit dans 
toute la science des Égy tiens? Or la science dès 
Égyptiens entrait donc au moins dans les voies 
préparatoires pour nos propres traditions^ N'est-il 
pas naturel, de plus, de penser que ceux qui, 
parmi les nations, occupaient alors le point cul- 
minant de la civilisation devaient être attentifs au 
mouvement de toutes les affaires humaines? Mais 
ici, il faudrait entrer dans l'essence des Mystères, 
et ce n'est point mon but. Qu'il me soit permis 
seulement de transcrire quelques lignes du comte 
Ouvaroff, sur ceux d'Eleusis. 

« Le grand principe sur lequel reposait le po- 
«lythéisme, était, comme Warburton l'a sa va m- 
«ment démontré, l'admission de toutes les idées 
«religieuses.)) «Le Maître de l'univers, dit Thé- 
«mistius, semble se plaire à cette diversité des 
«cultes. Il veut que les Égyptiens l'adorent d'une 
«manière, les Grecs, d'une autre, les Syriens, 



■_*, 



A- 

V 







DEUXIÈME PARTIE. 8i 

w d'une troisième ; encore tous les Syriens n'ont-ils 
« pas le même culte. » 

J'ajouterai que l'esprit des prêtres de l'Egypte 
fut d'accueillir tous les systèmes, toutes les opi- 
nions , à-peu-près comme les Romains adoptèrent 
tous les dieux des nations. L'influence qu'ils exer- 
cèrent fut donc toujours relative à l'esprit, aux 
mœurs, aux traditions plus ou moins accréditées 
de chaque peuple. Si cette conjecture a quelque 
fondement, la direction que se serait arrogée le 
sacerdoce égyptien serait, en quelque sorte, une 
imitation hardie et philosophique du gouverne^ 
ment même de la divine Providence. 

Les enseignements, les doctrines des Mystères, 
venaient saisir ceux que l'incrédulité aurait pu 
entraîner au sortir du sein de tant de croyances 
superstitieuses que nous ne pouvons apprécier. 
Il fallait bien un appui au sentiment religieux. 

Toutefois , je ne partage point l'opinion de War- 
burton sur le principe du polythéisme. J'admettrais 
plus volontiers cet autre principe: l'insondable 
unité de Dieu a besoin d'être dispersée, ou détaillée, 
pour être saisie ; c'est ainsi que nous analysons 
l'homme, pour chercher à le comprendre. Par la 
pensée humaine, Dieu est dispersé dans ses attri- 
buts, parceque la pensée humaine est condamnée 
à être successive. Les hymnes d'Orphée, dont il ne 
s'agit point ici de discuter ni l'authenticité, ni l'ori- 

VOL. I. . II . 



82 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

gine traditionnelle, Içs hymnes attribuées à Orphée 
sont des sortes de litanies lithurgiques , qui con- 
tiennent des énumérations dattributs. Tous les 
attributs de la puissance suprême, créatrice, sont 
donnés à chaque divinité, comme si chaque divi- 
nité était le Dieu suprême, créateur, ordonnateur, 
unique; car, en effet, Dieu est tout entier dans 
chacun de ses symboles. 

Dans les Mystères , on aurait donc rétabli l'u- 
nité de Dieu. 

Les Mystères étaient encore, sous une forme 
évocatrice, le passé et l'avenir du genre hu- 
main par les traditions générales, plus ou moins 
conservées, plus ou moins altérées, plus ou 
moins transformées. 

Il paraît bien qu'on y enseignait les retours cy- 
cliques, la misère des familles humaines primi- 
tives : c'était, sans doute, une manière emblémati- 
que et mythique d'inculquer l'idée fondamentale 
de la perfectibilité successive de Famé humaine , 
à la condition des épreuves; cette perfectibilité 
et ces épreuves représentées, dans les divers gra- 
des de l'initiation, par la terreur ou le charme des 
spectacles dont on frappait les sens. 

Quan t aux paroles de Thémistius, citées parle 
comte Ouvaroff , il faut exclure de cet assenti- 
ment les cultes immoraux, les croyances qui ne 
sont qu'une dépravation des idées religieuses. 



DEUXIÈME PARTIE. 83 

entendues dans l'acception la plus générale ; et 
cependant soyons toujours un peu en garde contre 
de telles accusations d'immoralité, parcequ'en ef- 
fet, nous pouvons être fort égarés par la nature 
même et la forme des emblèmes. Les traditions, 
soyons-en bien convaincus, ne peuvent jamais 
être entièrement perverties. Sous ce point de vue 
élevé, la diversité des cultes a quelque analogie 
avec la diversité des langues : on a peine à suivre 
la pensée divine dans les enveloppes que lui prête 
la pensée humaine; mais c'est toujours la pensée 
divine. Je ne sais si l'opinion de Thémistius ne 
pourrait pas être prise aussi pour l'expression 
d'une tolérance universelle; mais, dans tous les 
cas, souvenons-nous que l'Egypte était loin d'a- 
voir adopté un régime de tolérance. 

Cicéron dit que les Mystères ont civilisé les 
hommes: «Les Mystères, ce sont ses expressions, 
nous ont donné la vie, la nourriture; ils ont en- 
seigné les mœurs et les lois aux sociétés; ils ont 
appris aux hommes à vivre en hommes. )> 

Parmi les nations de la gentilité, celles qui ont 
été privées de l'institution des Mystères sont res- 
tées plus long-temps en arrière de la civilisa- 
tion. 

Les anciens disaient que les initiés seuls par- 
venaient à la vie heureuse de FÉlysée, et que les 
autres étaient plongés dans le Tartare: dans le 



84 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

langage de l'initiation, cela voulait dire sans doute 
que le reste serait appelé à de nouvelles épreuves ; 
car, si Ton n'admettait pas un tel sens, il y aurait 
injustice. Servius explique, et il y était autorisé, 
que l'Enfer, la région inférieure, c'est notre mon- 
de. Cette hypothèse s'accorde parfaitement, ainsi 
' que nous venonsde le voir, avec les idées antiques, 
avec les doctrines primitives et traditionnelles de 
l'épreuve et de l'expiation. 

C'est bien le moment de répéter que, sous cer- 
tains rapports, le christianisme a été l'initiation 
devenue générale et populaire. 

De tout ce qui a été dit plus haut, et d'autres 
documents qu'il serait facile d'accumuler, il ré- 
sulte que la civilisation de la Grèce est une civili- 
sation secondaire, extérieurement imposée; c'est 
un fait qui n'est point contesté, quoique presque 
tous les peuples de cette contrée se soient dits 
autochtones. La même chose peut s'affirmer des 
diverses populations italiques. Nous savons à 
présent que toujours la civilisation est imposée à 
un peuple, par des moyens extérieurs à ce peuple, 
et quelquefois très violents, ce qui détruit de 
fond en comble tous les systèmes du siècle der- 
nier sur la convention et sur le contrat primitif; 
et c'est là, pour le dire ici d'avance, une des pre- 
mières données qui m'ont conduit à la pensée de 
la Ville des Expiations, dont nous aurons bientôt 



1* 



DEUXIÈME PARTIE. 85 

à exposer le dessein. L'éducation de l'homme, l'é- 
ducation d'un peuple, celle du genre humain, sont 
toujours pénibles et souvent douloureuses. Nous 
avons commencé à en entrevoir les raisons, et 
nous en trouverons quelques développements 
dans la suite des différents écrits qui composent 
la Palingénésie sociale. 

Nous devrions, à ce sujet, examiner la ques- 
tion importante des civilisations spontanées et des 
civilisations transmises. Mais, si l'on m'a bien 
compris, on sait que je suis loin de croire aux 
premières, dans un sens absolu. 

Selon moi, immédiatement après la dernière 
révolution qui changea la surface de la terre, dès 
qu'une contrée fut habitable, elle fut habitée. Un 
instinct analogue à celui des oiseaux voyageurs, 
inspiré par la Providence divine, convia les fa- 
milles humaines primitives à se disperser sur tout 
le gloBe, à mesure que les eaux se retiraient, à 
mesure que les volcans cessaient de brûler, et, 
dans cet antique partage du monde désert, dont 
nous trouvons les premières traces dans la Ge- 
nèse, chaque chef àe l'essaim emporta avec lui 
une partie des traditions, héritage commun de 
ces familles humaines primitives. 

Ensuite un autre instinct, analogue à dfelui qui 
dirige l'abeille dans la construction de sa ruche, 
présida par-tout à l'établissement des villes pri- 



1 
* 



86 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

mitives; la forme même de ces villes primitives 
fut comme un hyéroglyphe, une sorte de mythe 
plastique de l'institution sociale. 

Les colonies régulières, les conquêtes, les mé- 
langes de races, les diverses modifications de l'in- 
stitution primitive, ainsi spontanée et tradition- 
nelle à-la-fois, appartiennent aux âges suivants. 

Appuyons notre pensée, et que ce soit avec 
quelque vigueur et quelque indépendance, sur 
l'analogie évidente de toutes les histoires sacrées 
et de toutes les histoires profanes, primitives, 
nous trouverons que toutes suivent les mêmes dé- 
veloppements dans l'origine, les mêmes évolutions 
dans leurs crises, sont soumises aux mêmes pé- 
riodes, ont les mêmes suites et les mêmes retours; 
c'est en quelque sorte un grand cycle, toujours 
semblable, toujours analogue, toujours identique. 
En d autres termes, c'est toujours la même suc- 
cession d'épreuves, et qui ne varie que dans les 
applications. Maintenant que nous avons affermi 
nos pas, nous pouvons entrer avec plus d'assu- 
rance dans de nouvelles considérations-, ce qui 
précède et ce qui suit se serviront d'explication 
mutuelle. 

Pour en revenir donc au sujet dont nous nous 
occujHons tout-à-l'heure, que savons-nous enfin 
s'il n'y a pas toujours eu deux centres de direction, 
l'un, de la pensée divine, et l'autre, de la pensée 



DEUXIÈME PARTIE. 87 

humaiue? Qu'il me soit permis de faire, à cette 
occasion, une remarque incidente, qui se rapporte 
au temps où nous vivons. Les deux centres de di- 
rection luttent lun contre l'autre, avec des forces 
puissantes^ mais tout-à-fait distinctes entre elles. 
C'est le signe le plus caractéristique de toutes les 
époques palingénésiques; et il arrive à présent ce 
qui arrive toujours, c'est que l'on se trompe sur 
le centre religieux. La pensée divine n'est plus là 
où on la croit, et n'est pas encore dans le centre 
opposé. Enfin , pour achever ma pensée, ne peut- 
on pas croire à deux volontés produisant chacune 
un destin différent? 

En voyant une foule agir , quelquefois non en 
vertu d'un ordre, mais par une impulsion puisée 
en elle-même, on prend une idée de ce qu'est le 
genre humain dans l'ensemble de ses destinées, 
dans l'identité de l'être individuel et de l'être col- 
lectif. La pensée humaine serait-elle donc une 
des puissances de ce monde? Une volonté seule est 
douée sans doute d'une grande puissance, mais 
elle ne devient, en quelque sorte, toute puissante, 
que dans le moment où elle exprime le sentiment 
du grand nombre, dans l'instant où elle repré- 
sente la multitude des autres volontés. Alors c'est 
Hercule prenant possession de la terre. 

Dieu qui a fait l'homme a su qu'il faisait une vo- 
lonté libre et indépendante; et il a voulu que ce 



88 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

fût ainsi. Il en est de même des autres intelligences 
qui ont été placées dans les autres mondes; car, 
sans doute, chaque monde a sa créature supé- 
rieure, qui est un sommet, un perfectionnement, 
un but, peut-être même une cause. Les livres sa- 
crés des Indiens accordent à la pensée humaine 
une puissance dont nous aurions peine à com- 
prendre l'inconcevable étendue, parceque nous 
sommes restés bien loin de leurs doctrines mysti- 
ques. 

La volonté humaine peut créer un destin, par 
la raison qu'un fait, en soi, est une chose irréfra- 
gable; mais le destin créé par l'homme, à son tour 
est brisé par le destin qui résulte des lois généra- 
les de la Providence ; et Prométhée est cloué sur 
le Caucase, événement qui , plus d'une fois, est 
arrivé dans le monde. 

La Providence a des lois successives, qui for- 
ment des destins successifs; et, lorsque le temps 
est venu, Prométhée est déchargé de ses fers. 

Prométhée, c'est l'homme se faisant lui-même 
par l'énergie de sa pensée. 

La liberté des êtres intelligents a été prévue 
dans les lois qui gouvernent l'univers. Dieu s'est 
imposé, s'il est permis de parler ainsi, le devoir 
de la respecter; mais il s'est, en même temps, ré- 
servé la faculté de la réprimer, car elle aurait 
pu aller jusqu'à troubler l'harmonie des mondes. 



■i* 



DEUXIÈME PARTIE. 89 

L'homme ayant été créé libre, et Dieu lui ayant 
donné, dans la conscience, un guide, le mal qui 
résulte de la liberté, et qui est un mal nécessaire, 
ne peut être attribué à Dieu. Cette conscience 
se développe et s'éclaire par les moyens que Dieu 
nous a fournis, et qu'il nous dispense en raison 
de nos progrès; voilà ce qui fait que l'apprécia- 
tion même du mal peut varier, selon les temps et 
les lieux. Il y a donc une conscience que j'oserais 
dire primitive, et une conscience que j'oserais ap- 
peler acquise. Ces deux consciences doivent en- 
trer dans la mesure de l'appréciation. Enfin cette 
vie est une épreuve à laquelle succéderont d'au- 
tres épreuves, selon les besoins de chacun, car il 
faut que toute créature parvienne à la perfection 
à laquelle elle est propre, à laquelle elle a droit 
par son essence même; et alors, mais seulement 
alors, elle entre dans la plénitude de son état dé- 
finitif. La durée des épreuves successives prend 
plus ou moins de temps; mais le temps nous im- 
porte fort peu, quand il s'agit des plans de Dieu, 
puisque Dieu a les trésors de l'éternité. Ainsi donc 
nous ne pouvons pas juger la question de l'intro- 
duction du mal, puisque nous ne connaissons 
qu'une partie d'un plan, qui ne doit être jugé que 
dans l'ensemble; et la vie actuelle n'est autre chose 
^ qu'une des épreuves que nous avons à subir. Le 
système des purifications, dogme primitif et uni-^ 

VOL. I. 12 

• ••« ■ 



\ 






90 PALINGÉNÉSIE SOCIALE, 

versel, admettrait donc un état définitif bon ou 
mauvais, selon que l'être aurait résisté ou cédé à 
la purification. Il viendrait donc un moment où 
il n'y aurait plus lieu ni à mériter, ni à démériter. 
Ce n'est point là le dogme si profondément chré- 
tien du purgatoire. Aussi me crois-je complètement 
autorisé à penser que la substance intelligente 
finira par être bonne, mais d'une bonté acquise 
par elle-même ; car le bonheur auquel elle est ap- 
peilée, il faut qu'elle le mérite. 

(( Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, 
« et parviennent à la connaissance de la vérité, w 
C'est saint Paul qui parle ainsi. 

Une courbe, comme on le sait, peut s'étudier 
dans une de ses parties : notre existence actuelle, 
le monde où nous sommes placés, sont une fort 
petite partie d'une immense parabole, d'un cycle 
palingénésique infini dont il nous est permis, 
sans doute, peut-être même prescrit de chercher 
à connaître quelques lois, d'après les moyens, soit 
d'intuition, soit de révélation, qui nous ont été 
accordés. 

Reprenons quelques unes de nos propositions, 
pour les présenter sous un jour un peu différent, 
et ne craignons même pas de nous servir quel- 
quefois des expressions que nous venons d'em- 
ployer; ce n'est point ici le cas de trop céder à 
des délicatesses de langage. 



DEUXIÈME PARTIE. 91 

En voyant une fouie, on est porté à croire que 
Ja pensée humaine est une des puissances de ce 
monde. 

La pensée humaine, en effet, a une puissance 
de création. Elle fait le monde ce qu'il est pour 
nous. 

Selon des sectes indiennes, selon quelques com- 
mentateurs de la Bible, elle a participé à la créa- 
tion. 

Les Élohim, c'est l'intelligence humaine, dans 
son essence primitive, selon ces mêmes commen- 
tateurs. 

Nommer une chose, dans la force de la préro- 
gative qui donne la faculté dénommer, c'est con- 
naître l'essence de cette chose; et c'est dans ce 
sens que le nom de Dieu est Dieu même. Les 
païens ont nommé les attributs de Dieu, et ces at- 
tributs ont été des dieux. 

La prérogative de nommer est donc, en quel- 
que sorte, une participation à la création. 

Dans la Genèse, l'homme reçoit le pouvoir de 
nommer les animaux: quels que soient les inter- 
prétations* et les commentaires, ceci a un sens im- 
mense, sur-tout si l'on examine les paroles dont 
se sert l'écrivain sacré, et qui toutes indiquent, 
dans celui qui nomme, une connaissance intime 
de la nature, des facultés, de l'essence de l'être 
nommé.La faculté de nommer, accordée à l'homme. 



92 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

est donc, au moins, une prise de possession de la 
création. 

Si les animaux, et cette supposition gratuite 
peut servir à m expliquer mieux, si les animaux 
avaient ce qu'il faut d'intelligence pour considé- 
rer, sans les comprendre, des choses qui, au reste, 
sont également hors de notre portée, pour lier 
sur-tout des idées de causes et d'effets, nul doute 
que ceux dont l'intelligence serait encore plus 
développée, ne prissent l'homme pour le maître 
et l'ordonnateur, peut-être même pour le créa- 
teur de la terre. 

Les Indiens croient qu'un pénitent peut s'élever 
jusqu'à être une des puissances créatrices et con- 
servatrices, jusqu'à détrôner un Dieu. Une mysti- 
cité si audacieuse n'a point pénétré chez nous; 
mais qui sait ce qu'eût été l'homme sans l'état de 
déchéance? Qui sait ce qu'il est destiné à devenir, 
puisque la réhabilitation doit, tôt ou tard, le re- 
placer dans l'état où il serait sans la déchéance ? 

Pourrait-on se faire une idée de ce qu'est la vo- 
lonté humaine? Elle n'a que deux forces au-des- 
sus d'elle: la Providence et le Destin. Le Destin, 
dans le sens le plus étendu et le plus général, 
c'est l'irrévocabilité d'un acte de volonté, produit 
au-dehors. Le Destin est donc tantôt le résultat de 
la volonté divine, ou de la Providence, et tantôt 
l'ouvrage de l'homme. 



. jt^:.. 



» 



DEUXIÈME PARTIE. gS 

La foi est, si l'on peut parler ainsi, une assimi- 
lation de la volonté divine dans une volonté hu- 
maine; elle est forte par elle-même; elle est forte 
aussi, en ce qu'un homme qui a la foi a toujours 
une armée derrière lui. 

Nous parlerons peut-être, plus loin, de quel- 
ques individus qui sont, ou qui se rendent les 
représentants, l'expression vivante d'un système 
d'idées, d'un principe, d'une opinion, d'une 
croyance. Cette rare faculté d'assimilation, c'est 
une idée identifiée dans un individu humain, de- 
venue, en quelque manière, son moi : certaine- 
ment il y en a de plusieurs sortes. 

Prométhée, et ce personnage allégorique doit 
s'offrir souvent à nous, Prométhée, c'est la vo- 
lonté humaine luttant à4a-fois contre la Provi- 
dence et contre le Destin; s'il n'eût lutté que 
contre le Destin, il n'aurait point été puni, car 
c'est précisément là un des actes exigés de l'hom- 
me. Prométhée, c'est aussi, comme nous le disions 
tout-à-l'heure , l'homme se faisant lui-même. Epi- 
méthée représente une cosmogonie antérieure à 
l'homme; Prométhée représente une cosmogonie 
postérieure : ce double mythe méritera, plus tard, 
toute notre attention. 

Nous ne saurions trop l'établir comme un des 
points de la religion du genre humain; une créa- 
ture intelligente, par sa nature de créature intelli- 






94 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

gente^ est une puissance libre et indépendante, 
une puissance dans l'ordre général. 

Dieu qui a fait l'homme, a su, ainsi que nous le 
disions encore, qu'il faisait une volonté libre et 
indépendante. Il en est de même des autres intel- 
ligences, qui peut-être sont dans les autres mon- 
des. L'homme fait la terre et son horizon. Les au- 
tres font les autres mondes et leur horizon. Puis 
peut-être créent-elles hors du monde où elles 
sont. Il est en nous des choses qui nous conduisent 
à concevoir une telle prérogative, ce qui prouve 
beaucoup. Le philosophe qui demandait de la ma- 
tière et du mouvement pour faire un monde, 
connaissait le pouvoir de l'intelligence. Mesurer 
la terre et la profondeur des eaux, parvenir à 
connaître quelques unes des lois de l'univers, c'est 
une sorte d'association avec le créateur lui-même : 
cette divine ressemblance de l'homme, racontée 
par la Genèse , n'est donc pas une expression vaine 
et ampha tique de l'Orient. 

Ainsi deux Destins, l'un produit par Dieu , l'au- 
tre par l'homme. La conséquence inévitable de 
principes une fois adoptés et la force des choses 
formeront toujours un Destin. Ainsi donc l'hom- 
me ferait un destin par sa liberté , et ce destin se- 
rait prévu de Dieu. Ainsi encore, Dieu achèverait 
ses plans, par le libre arbitre de l'homme, dans la 
sphère où l'homme a reçu le pouvoir d'agir. 



DEUXIÈME PARTIE. 95 

Ne nous perdons pas plus long-temps dans de 
si difficiles méditations; d'ailleurs nous aurons 
souvent occasion d'y revenir. 

Quand on dit que Dieu, prévoyant que tel être 
abuserait de sa liberté, aurait dû s abstenir de 
créer cet être, c'est comme si l'on disait que Dieu 
aurait dû s'abstenir de créer des intelligences li- 
bres. Ensuite, si l'on vient à élaguer, par la pen- 
sée, les hommes que, dans cette vue, Dieu aurait 
dû s'abstenir de créer, on sera étonné de voir que 
tous les hommes peut-être auraient dû être re- 
tranchés de la création, car tous les hommes abu- 
sent de la liberté, ou en usent mal. Ceux qui nous 
paraissent le plus parfaits ont des imperfections 
que nous n'apercevons point. Et souvent même 
des génies sublimes qui ont charmé ou éclairé les 
hommes sont tombés dans les plus déplorables 
égarements. Souvent encore, le flambeau de la 
science a brillé dans la main d'un impie ; et celui 
dont la vie privée était un outrage à la vertu et à 
la morale, plus d'une fois, alluma dans les âmes 
le feu céleste de la morale et de la vertu. Oui, nous 
ne connaissons qu'une partie des plans de la créa- 
tion, et de l'ensemble des destinées humaines, ainsi 
que de l'ensemble de chaque destinée humaine, en 
particulier. Les abus de la liberté, lorsqu'ils nuisent 
aux autres, sont des épreuves pour les autres, com- 
me ceux de tous sont des épreuves pour chacun. 



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96 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

L'espèce humaine tend à un but unique, à un 
principe unique. Tous les hommes y concourent 
comme individus, et tous les peuples comme réu- 
nions sympathiques d'individus. Les sentiments 
; -individuels et les sentiurents collectifs sont néces- 
saires à l'harmonie universelle. Qui connaîtrait le 
but et le principe connaîtrait la raison de l'his- 
toire. Ce qu'il y a de manifeste, c'est le développe- 
ment, l'évolution. Le tableau des destinées hu- 
maines serait donc le tableau du plan général de 
la Providence marchant à l'accomplissement de 
ses desseins sur nous. Ocellus appelait le monde : 
La cité des Dieux. 

Au reste, il suffit d'admettre qu'en sortant de 
cette vie, nous n'entrons pas dans un état définitif. 
Toute créature doit parvenir à sa fin, et tant 
qu'une destinée humaine a quelque chose à ac- 
complir, c'est-à-dire un progrès à faire, rien n'est 
fini pour elle. Or, pour elle, l'accompUssement, 
c'est la perfection, comme pour tous les ouvrages 
du créateur; car, dès le commencement, Dieu a 
trouvé que ses ouvrages étaient bons, parcequ'en 
effet chadun contient en soi la cause et le moyen 
de son développement. Seulement, c'est à l'hom- 
me, en raison de sa liberté, à parvenir à la perfec- 
tion ; car , encore une fois, il faut que l'intelligence 
mérite. Voilà ce qui rend impossible que tout fi- 
nisse avec cette vie ; voilà ce qui rend impossible 



-p.-^- ..^^: 

â^ 






DEUXIÈME PARTIE. 97 

aussi que, sitôt après cette vie, il ne se trouve pas 
un autre état de liberté où Thomme puisse conti- 
nuer de graviter vers sa perfection relative jus- 
qu'à ce qu'il y soit parvenu. D'un autre côté, ily 
doit venir un temps où chaque destinée n'aura 
plus à subir l'influence et le froissement des au- 
tres destinées. Ce sera le temps de l'indépendance 
et de l'individualité, chose que nous ne pouvons 
pas trop concevoir à cause des liens d'affection 
qui doivent toujours subsister; le sentiment de 
cette indépendance et de cette individualité est 
cependant, pour plusieurs, la pensée secrète et 
dominante qui nous agite en ce moment, mais 
elle ne se réalisera jamais dans ce monde. Pour y 
échapper, réfugions - nous dans la sphère reli- 
gieuse. En revenant, ailleurs, sur ce caractère 
d'affranchissement absolu, qui serait une véri- 
table dissolution sociale, et que je crois plus appa- 
rent que réel, nous trouverons peut-être que les 
lois de la sympathie et de la solidarité ne seront 
abrogées ni dans ce monde perfectionné, ni dans 
l'autre. Les lois fondamentales sont successives, 
et susceptibles , comme toutes les autres, d'arrtver * 
graduellement à la perfection, à mesure que les 
êtres auxquels elles s'appliquent arrivent eux- 
mêmes à la perfection. Ces lois qui ont servi à 
l'éducation du genre humain, à son avancement, 
subsisteront toujours. Le christianisme est la 

VOL. I. -^ * * l3 



rik 






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•.» 



-1. 



.98 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

grande expression de ces lois, pour tous les mon- 
des où l'homme doit pénétrer. 

La plus forte existence qui ait paru sur cette 
terre, depuis les temps primitifs, est incontesta- 
blement celle de Bonaparte. Chez lui l'intelligence 
fut portée à son plus haut développement. Le sen- 
timent moral était resté en arrière, non relative- 
ment peut-être aux autres hommes, mais, sans 
aucun doute, relativement à lui-même. Serait-ce 
un des inconvénients d'une intelligence telle- 
ment puissante et tellement concentrique? S'il 
eût été placé dans un milieu où il eût moins do- 
miné, où il eût été moins centre d'activité, il est 
vraisemblable que son sentiment moral se fût dé- 
veloppé en raison du développement de son intel- 
ligence, ce qui eût été une des plus belles harmo- 
nies de ce monde. L'existence où il est entré, 
depuis sa mort, et qui a si bien été préparée par sa 
chute éclatante, par son exil tout semblable au 
suppHcé long et douloureux infligé à un redoutable 
Titan , cette existence nouvelle est peut-être une 
épreuve destinée à mettre de niveau son intelli- 
gefice et son sentiment moral, et cette épreuve 
commença sur le rocher de Sainte-Hélène. Si cela 
est ainsi, c'est déjà un être bien grand devant le 
Créateur de tous les êtres. 

Soyons-en convaincus, nul homme n'emploie 
toutesles facultés qui sont en lui ; nul homme ne 



«i. 



f . 



DEUXIÈME PARTIE. 99 

peut les employer toutes ; elles ne sont pas perdues 
pour cela, puisqu'elles sont. La seule limite du 
temps est un obstacle pour l'emploi de toutes les 
facultés d'un homme qui en a beaucoup. La li- 
mite de ses organes est un autre obstacle invin- 
cible. Les facultés non employées se développent 
solitairement; elles ne s'anéantissent point, elles 
survivent aussi bien que la pensée qui n'a pu être 
réalisée dans le temps. Le temps est étranger à la 
pensée; il n'en est point une condition nécessaire. 
Nous arriverons dans la vie suivante, avec nos ri- 
chesses et nos pauvretés. Nous serons ce que nous 
nous serons faits. Nous aurons choisi notre nou- 
veau point de départ. Peu à peu les limites qui 
nous sont opposées, contre lesquelles nous sommes 
tenus de lutter, s'éloigneront, et finiront par dis- 
paraître. 

Raisonnons encore par analogie. 

Changez la stature de l'homme, il faudrait 
changer les lois par lesquelles l'homme gouverne 
la nature, par lesquelles il la modifie à son usage, 
par lesquelles il en dompte les résistances. Qui 
sait, par exemple, les rapports qu'il y a entre les 
lois du levier et le pouvoir physique actuel de 
l'homme? 

Nous sentons, en toutes choses, des limites, et 
ces limites sont incontestablement dues à de cer- 
taines proportions entre les facultés de l'homme 



*• 




loo PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

et les objets sur lesquels il exerce ses sens. Ces 
proportions ont une haute raison dans la sagesse 
suprême dont nous ignorons le but et les moyens. 

Voyez la voûte du ciel et l'immensité des mers : 
tout est restreint par la ligne du rayon visuel; le 
fini est toujours près de nous. Mais notre intelli- 
gence va bien au-delà; elle nous enseigne à faire 
l'éducation de nos sens, et à en rectifier continuel- 
lement le témoignage. 

Hercule posant les limites de la terre habitée, 
c'est l'homme dans la proportion de ses organes 
avec la planèt€i,qui est son domaine, qui est livrée 
ses travaux et à ses investigations, et qu'il peut 
parcourir en entier, durant sa vie mortelle. 

E'homme, au sortir de cette vie et de cette pla- 
nète, sera pourvu de facultés plus étendues, 
se trouvera placé dans un autre milieu, et verra 
changer les proportions de ses nouveaux organes 
avec les objets nouveaux qui se manifesteront à 
lui , qui seront l'occasion de ses pensées. 

Il y a peut-être, dans ce monde, des esprits qui 
ont déjà, si l'on peut parler ainsi, un pied dans le^ 
monde futur. Cela ferait comprendre l'ascensioii ^!!!|5i 
progressive des êtres intelligents, d'une sphère 
dans une sphère plus élevée. 

Les hommes, en passant d'une vie à l'autre, 
conservent leur individualité. 

Les peuples et les races, parmi tous les chan- 



; ■".■■ffi, 



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DEUXIÈME PARTIE. loi 

gemeiits auxquels ils sont soumis, conservent aussi 
leur individualité; enfin le genre humain lui- 
même conserve son immense individualité. 

Chaque être intelligent estjdestiné à s'élever 
graduellement; le terme de cette ascension pro- . 
gressive nous est inconnu. Si nous savions ce 
qu'est l'essence humaine, nous connaîtrions ce 
terane; ce qui, au reste, impliquerait contradic- 
tion, car nous serions autres, ou plutôt nous se- 
rions à présent ce que nous devons être un JQur. 

Lliomme, dès cette vie, est un être palingéné- 
sique. Il n'est jamais complet et fixe. Fétus, en- 
faut, jeune homme, homme mûr, et vieillard, i|^^' 
est toujours coulant et divers, comme "disent les 
philosophes. C'est l'homme universel qui est, qui 
porte en lui la ressemblance du créateur. 

Le monde est une création palingénésique et 
continue, dans tous les degrés de l'organisation. 
J\ous avons vu que l'homme était une image de 
cette création palingénésique; mais, ajoutons ici 
ju'il est tenu d'y coopérer par ses propres efforts, 
|pir des actes libres de sa volonté. 

Il y a des hommes, et en plus grand nombre 
qu'on ne croit, qui n'ont pas le sentiment de l'im- 
mortalité : il est certain qu'on ne peut être immor- 
tel qu'avec ce sentiment, c'est-à-dire avec la foi. 
Les hommes donc qui en sont privés, ceux en 
qui l'intuition et l'autorité générale du genre hu- 



i. 



102 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

main n'auront pas suffi, ou, pour parler plus 
exactement, ceux qui, pour fonder en eux une 
croyance assurée, exigent des conditions au-des- 
sus de nos facultés actuelles, ne peuvent man- 
. quer de parvenir un jour au sentiment de Timmor- 
talité , attribut nécessaire de l'être intelligent qui 
ne doit pas finir. Peut-être ceux-là ne sont-ils dans 
ce monde que pour éprouver la foi des autres; et, 
plus tard, eux-mêmes auront la foi. 

La chrysalide, qui fut une chenille rampante, 
devient l'éclatant papillon qui se joue avec tant de 
grâce dans le vague des airs , qui se repose à peine 
3ur le calice embaumé des fleurs; et cette méta- 
morphose si merveilleuse, mais toute organique, 
s'opère en elle, sans qu'elle ait besoin d'y concou- 
rir. Il n'en est point ainsi de la chrysalide hu- 
maine : il faut qu'elle se donne à elle-même les 
ailes brillantes sur lesquelles elle doit s'élever de 
région en région, jusqu'au séjour de l'immutabilité 
et de la gloire éternelle. 

Il me resterait encore beaucoup de choses à 
expliquer, ou plutôt à faire pressentir, relative- 
ment à la direction des affaires humaines, dont 
nous parlions tout-à-l'heure, et manifestant al* 
ternativement ou simultanément la volonté con- 
ditionnelle, contingente, secondaire de l'homme, 
et la volonté inconditionnelle, nécessaire, su- 
prême de Dieu ; mais alors je sortirais des bornes* 



DEUXIÈME PARTIE. io3 

de cet écrit; et peut-être aussi serais-je trop aven»- 
tureuxdaus un pareil sujet, si toutefois je ne lai 
pas beaucoup été jusqu'à présent, quoique au 
besoin je pusse appeler en témoignage quelques 
uns des premiers Pères de l'Église. Je suis donc 
forcé de m'arrêter. 

Qu'on me permette cependant quelques mots 
sur les sibylles, à l'occasion de celle que j'ai pla- 
cée en Samotlirace; et ce peu de mots suffiront 
pour solliciter de graves méditations sur un sujet 
si profondément mystérieux. 

Les sibylles sont des êtres fort extraordinaires, 
dont l'existence merveilleuse n'est point contestée. 
Dans les collèges de druidesses, chez le^ nations 
celtiques, il y avait des prophétesses qui exci- 
taient la confiance et l'enthousiasme des peuples : 
elles étaient de la même nature que les sibylles. 

Notre Jeanne d'Arc, dont l'existence est égale- 
ment merveilleuse et également incontestable, 
peut nous aider à pénétrer de tels phénomènes, 
non pour chercher à les expliquer, mais pour les 
' constater. 

Un sentiment intime, profond, puissant, s'a- 
gite dans un pays : ce sentiment se concentre dans 
une personne en qui réside une grande force d'as- 
similation; il s'identifie avec elle, il devient son 
moi, comme je l'ai dit. Remarquez que c'est pres- 
que toujours dans une femme que cette sorte d'i- 



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io4 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

dentifîcation est produite : la physiologie pourrait 
en dire la raison *, c'est par une faculté éminem- 
ment passive, semblable à la touche d'un clavier, 
que la Providence se met en contact avec la na- 
ture humaine , lorsqu'elle a résolu d'agir directe- 
ment sur nos destinées. 

La France était envahie par les étrangers. Le 
sentiment de la délivrance faisait frémir tous les 
cœurs généreux. Elevé à sa plus haute puissance 
d'exaltation par une foi vive en la religion du pays, 
ce sentiment de la délivrance devint l'ame et la vie 
de la magnanime Jeanne d'Arc. Elle fut à-la-fois 
une sibylle et un héros. Son interrogatoire, vé- 
^ritable monument de poésie et d'histoire, nous la 
montre complètement exempte de superstition, 
et pure comme un ange du ciel. Elle crut en sa 
mission , et elle eut raison d'y croire. 

Elle savait, comme on sait les choses que l'on 
veut de toutes les forces de son être, comme on 
sait encore celles qu'une intuition extatique fait' 
connaître, elle savait que le beau royaume de 
France était un royaume destiné à être indépen- 
^ dant, et à gouverner le monde. Toutes les fois, 
en effet, que la France manque à cette destinée, 
c'est, sous certains rapports, une perturba tion^de 
l'ordre général. La Providence n'a pas toujours en 
réserve une Jeanne d'Arc pour venir au secours 
d'un Charles VIL 



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DEUXIÈME PARTIE. io5 

A-t-il fallu Foccupalion de i8i5, par toptesles 
armées' de l'Europe, pour nous faire connaître 
Jeanne d'Arc? Un peuple sent le besoin de l'unité 
territoriale, de l'unité de langue, de l'unité de 
traditions. Ce besoin , lorsqu'il est contrarié aVec 
violence, se réfugie d'esprit en esprit, et finit ;«par 
trouver un asile dans une organisation de sibylle. « 
L'unité morale qui fait que tel peuple a son ipoi, 
son génie, cherche toujours à s'exprimer par l'é- 
tendue dans plusieurs, ou par l'intensité dans un 
seul individu. 

Le sentiment des destinées humaines pro- 
duisit les sibylles des nations grecques et des na- 
tions latines, la Voluspa des nations celtiques. 

Je comprends ces sorte,s de faits lorsqu'ils sont 
des faits providentiels, c'est-à-dire lorsque l'iden- 
tification a lieu pour une pensée générale, pour 
un sentiment général. Ainsi, par exemple, je con- 
çois la sibylle de Delphes guidant lé conseil 4es 
amphictyons ; celle de Cumes i:endant des oracles 
pour les destinées générales des nations latines ; 
la druidesse gauloise, puissante dans lés conseils 
et dans Jes armées. 

Il est donc fortement à présumer que, dans 
l'origine, ces êtres providentiels. ne ^'expliquaient 
que sur des faits providentiels, c'est-à-dire sur des 
faits généraux; que ce fut une dégénéra tion de 
ces sortes d'oracles, lorsqu'ils s'expliquèrent ^ur 

TOL. I. l4 



io6 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

des faits particuliers, sur des destinées indivi- 
duelles. Dans les destinées individuelles, il est 
bien entendu que je ne fais point entrer les desti- 
nées d'un législateur. Solon, Lycurgue, Numa 
étaient des hommes généraux, et non des hommes 
individuejs. 
ir Au reste, en parlant de tels objets, si mes ex- 
pressions annoncent quelquefois une sorte de cer- 
titude reposant sur une connaissance intime, il 
ne faut pas trop les prendre dans un sens pure- 
ment littéral j et sur-tout il ne faut pas les séparer 
de cette pensée dont la représentation est si diffi- 
cile, cette pensée féconde et instinctive qui pré- 
sida, selon ce qui a été dit , à la naissance des pre- 
mières institutions, qui forma, comme autant de 
ï*uches toutes les cités antiques. 

LeSiOracles ne furent point fondés par la fraiide, 
rien ne se fonde ainsi^ ils purent se perpétuer par 
elle: c'est dans ce point de vue qu'il faudrait lire les 
différents traités de Plutarque sur les oracles. Sa , 
crédulité nous instruirait beaucoup plus, à cet 
égard, que les doutes ou l'incrédulité des diverses 
sectes académiques, épicuriennes ou stoïciennes. 

Dans les temps d'affaiblissement des croyances 
particulières et transformées, il y a des esprits très 
élevés qui résistent à l'incrédulité, et qui cher-" 
chent un appui dans les croyances générales et 
primitives. La tendance des stoïciens devant être 



DEUXIÈME PARTIE, 107 

de résister aux envahissements de répicuréisme. 
il rie serait point impossible de trouver, en eux, 
la croyance aux oracles. 

Les voix des traditions primitives se font en- 
tendre de nouveau, dans les époques palingéné- 
siques. 

Il y a une telle puissance dans la foi, que ce 
qu'elle affirme être est. Une assertion aussi peu 
limitée ne saurait, non plus que les expressions 
dont je me servais tout-à-l'heure, être entendue 
dans un sens purement littéral; il ne faut donc 
pas l'isoler de ce que j'ai dit en plusieurs endroits; 
elle serait même une haute absurdité, si l'on n'y 
joignait comme une identification de la pensée 
humaine avec la pensée divine. L'historien qui 
vient après les âges de la foi ne doit point négli- 
ger d'en raconter les miracles. 

L'incrédulité dissout tout, en niant tout. On 
veut choisir dans les témoignages et dans les tra- 
ditions; et tous les témoignages sont infirmés, tou- 
tes les traditions sont ébranlées. 

Sitôt que la foi des peuples eut abandonné la 
pythonisse de Delphes, elle ne put plus que phi- 
lippiser, selon l'expression de Démosth^nes. Une 
institution qui se perpétue au-delà de sa mission 
ne peut plus que faire du mal. Le sens prophé- 
tique et le sentiment patriotique étaient identi- 

({ues dans cette femme qu'une loi dès choses avait 

4 



io8 PAI^INGÉNÉSIE SOCIALE. 

placée à-la tête des destinées des nations grecques. 
Lapytlionîsse, en cessant d'avoir le sens prophé- 
tique, devait cesser d'avoir le sentiment patrio- 
tique. 

La sibylle de Samothrace est une sibylle d'un 
gjenre particulier; je crois avoir été, dans cette 
invention, très fidèle aux lois de l'analogie, lois 
que j'ai si souvent besoin d'invoquer. Cette si- 
bylle est celle d'un ordre de choses qui finit, et 
•dont lé sens prophétique n'est plus en sympathie 
avec lés destinées qui commencent. Elle les sent 
naître, mais elle ne les comprend pas. J'ai pensé 
.qu'Orphée étant imprégné du sentiment de l'a- 
venir, n'avait pas besoin de l'inspiration d'une si- 
bylle des temps nouveaux. A cet âge du monde, 
sans parler même "des prophètes hébreux, des 
hommes sont souvent représentés comme doués 
de cette faculté, qui paraît avoir été plus particu- 
lièrement attribuée à des femmes. Le personnage 
d'Eurydice m'était donné; je n'ai pu faire que le 
rapprocher le plus possible de la nature de la si- 
bylle, san^ l'y faire entrer, puisqu'il n^ fut jamais. 
> Remarquez que* Cassandre avait le sentiment 
de l'avenir* mais comme ce sentiment portait sur 
des évènemetits de fin, sur des catastrophes de 
destructiqp, il ne fut point écouté. Il n'était point 
cru^ parcequ'il s'appliquait à des destinées qui su- 
bissaient la ipôrt. 



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DEUXIÈME ÇARTIE. 109 

Un Juif, au siège de Jérusalem, joua le rôle de 
Gassahdrë. 

L auteur d'une dissertation sur les sibylles, qui 
aurait de l'indépendance et de l'étendue dans Fes- 
çrit, dont l'imagination serait ornée, qui aurait 
fait les études philologiques nécessaires, et sur- 
tout qui aurait un grand éloignement pour tout 
système de pyrrhonisme ou d'incrédulité, un tel 
auteur aurait à examiner l'analogie profonde et 
intime de la fetnme avec cette faculté passive, 
pshychologiment et physiologiment sympathique 
et assimilatrice, qui consiste à s'imprégner soit d un 
sentiment général, soit d'une pensée universelle, 
soit des prévisions de destinées générales ou uni- 
verselles ; mais cette question, de l'ordre le plus 
mystérieux, ne serait pas la seule qui se présente- 
rait, et même ne serait pas la plus importante. Il 
aurait à étudier l'histoire, sous ce rapport, et à 
nous dire si, en considérant la longue vie attribuée 
aux diverses sibylles, il ne serait pas permis de pré- 
sumer que le nom de chacune fut celui d'un cycle 
de civilisation . Il aurait à chercher l'identité de la 
muse, de la sirène et de la sibylle, selon la base 
mythologique, héroïque ou historique des récits, 
primitifs. Mais la première de toutes les questions 
tiendrait à ce qu'il y a de plus obscur dans les voies 
de la Providence, c'est-à-dire à l'exanien de son 
action quelquefois immédiate sur les destinées hu- 



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iio PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

maines, sans toutefois attenter à la liberté de l'être 
intelligent. Il s'agirait de savoir ce que fut la mis-? 
sien, et j'oserai dire, le ministère du peuple hébreu, 
relativement aux autres peuples ; car il y a des peu-^ 
pl^ prophètes, des nations symboliques ; il s'agirait 
de savoir quelle fut la raison de l'anathème si ri-r 
goureux porté contre les nations Cananéennes , et 
dont ce peuple fut le terrible exécuteur. La mis- 
sion et le ministère du peuple romain seraient éga- 
lement à apprécier. 

Ceci nous ramènerait aux deux centres de di- 
rection > dont j'ai déjà dit quelques mots, en par-r 
lant de l'Egypte. 

Il serait téméraire d'entrer dans de si difficiles 
discussions; contentons-nous d'affirmer. 

Que le genre humain, sans acception de temps 
et de peuple, respire et ne peut respirer que dans 
une atmosphère de révélation générale ; 

Que, dans les temps où cette révélation génér 
raie devient insuffisante, il survient des révéla- 
tions spéciales, selon le besoin; que d'autres or- 
ganes se manifestent; 

Que la Providence a des moyens particuliers, 
des instruments en réserve , que quelquefois elle 
s'explique elle-même directement. C'est alors que 
la pensée divine consent à informer la nature hu- 
maine, pour la régénérer sans attenter à sa liberté. 
Le regard ne peut supporter de si éblouissantes 



DEUXIÈME PARTIE. m 

merveilles, la parole ne saurait les dire. Arrivé là, 
il faut se taire, ou s'enfuir sur des ailes de feu. * 

Nous voici bien loin des sibylles et de toutes les 
missions, chez les peuples autres que le peuple 
hébreu. Finissons sur Orphée. 

Je ne craindrai pas de le répéter une dernière 
fois, afin qu'on n'attende pas plus que je n'ai le 
dessein de promettre; je n'ai point la prétention 
d'avoir traité le sujet d'Orphée, considéré comme 
poëte my thographe, ou comme théocrate, ou enfin 
comme législateur, si toutefois on peut lui don-^ 
ner ce nom. 

Je n'ai jamais conçu un si vaste et si noble pro- 
jet; et même, pour éviter l'embarras que j'ai si- 
gnalé plus haut, relativement à ce personnage, 
tant à cause des faits qu'à cause de l'époque, j'a- 
vais d'abord inventé une fable, abstraction faite 
du nom. J'ai ensuite senti que je n'avais pas le 
pouvoir d'imposer un nom à une tradition, de 
consacrer un type ; et Salluste le philosophe , que 
j'ai lu depuis, m'a appris que les fables sont divi- 
nes. J'ai donc demandé à l'antiquité un nom, et je 
lui ai emprunté une fable pour exprimer ma pen- 
sée. C'est ainsi que faisaient les poètes, dans les 
temps où les poètes n'exécutaient pas un ouvrage^ 
mais obéissaient à une inspiration , dans les temps 
où les poètes gnomiques, par exemple, n'auraient 
pu concevoir la pensée de donner des préceptes 



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112 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

littéraires, comme ceux d'Horace ou de Boileau. 
jmir ce qu'on appelle la perfection de l'art. L'art, 
en effet, n'existait pas encore. 

J'ai exprimé, par mes personnages, des pensées 
rejêtues quelquefois d'une expression qui n'a pas 
pu être la leur , j'en conviens •, mais ils ont dû avoir 
ces pensées , oi| des pensées analogues, au moins 
d une.manière jconfuse. D'ailleurs, pour les écrits 
d'une haute antiquité, on a souvent senti le besoin 
* d'insérer un commentaire qui court dans le texte, 
et se confond avec lui ; c'est ce qui a été fait pour 
la Bible. D'ailleurs encore, il ne faut pas craindre 
.^ de le dire, mes personnages et ma fable. sont pro- 
phètes, plus ou moins. 

Jeue suis point entré dans lés détails du culte, 
car il eût fallu être païen. 

Mais si cette composition, comme je l'ai déjà 
dit, n'est pas fondée sur des données scientifiques, 
quoiqu'elle soit très loin d'y être étrangère, ainsi 
que je l'ai aussi fait en tendre,, elle porte sur d'au- 
^tres données beaucoup moins trompeuses, et sur- 
tout bien plus appropriées à notre temps , temps 
palingénésique où le sentiment intuitif des choses 
primitives cherche à se réveiller : si donc elle n'est 
pas l'exposition même imparfaite de traditions lo- 
cales transformées , et,pardonséquent, restreintes 
dans de certaines limites, elle est, selon qu'il a été 
également dit plus haut, une expression assez 




.*■;.; 



DEUXIÈME PARTIE. ii3 

vraie des traditions antiques les plus géDéralgs. 

J'aurais besoin d'établir ici plusieurs points iff - 
portants , pour j^ustifîer d'avance mes Tues sur 
l'origine et les progrès du monde civil ^ je préfère 
toutefois m'en abstenir, parceque je courrai^ le 
risque, quant à présent, de ne pouvoir être en- 
core suffisamment compris. Mes notes, plus tard , 
rempliront cet objet; j'y pourrai plus facilement, et 
avec plus de confiance, divulguer des idées, si- 
gnaler des analogies, pour lesquelles alors on sera 
préparé. 

Arrivé là , après tant d'excursions aventureuses, 
il me sera permis peut-être de montrer tous les 
faits providentiels généraux partagés en faits cos- 
mogoniques, faits héroïques, faits humains, et 
formant, par leur succession régulière, une chro- 
nologie universelle i de prouver, par d'irrécusa- 
bles déductions , par d'éclatants témoignages, que 
l'histoire du genre humain tout entier, comme 
l'histoire d'un peuple, contient les mêmes genres 
de faits, toujours ramenés dans le même ordre. 

J'indiquerai trois âges de Titans, trois âges de 
Cyclopes, trois âges d'hommes; et ces différents 
âges, tous correspondants les uns aux autres, tous 
analogues entre eux. 

J'expliquerai, par des faits historiques, ceux 
qui sont au-delà de l'histoire , ceux qui furent pré- 
sentés sous une forme théogonique, tels que les 



ii4 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

règnes successifs d'Uranus, de Saturne, de Ju»- 
pîter. 

Je parviendrai enfin à faire comprendre le plé- 
béiaiiisme, qui est l'humanité se faisant elld- 
même ; on saura qu ainsi le plébéianisme est la 
véritable tige de l'humanité ; et cette dernière 
conséquence de tout ce que je dois présenter ne 
peut être qu'un résultat graduellement préparé. 
Une loi de la Providence divine à l'égard des so- 
ciétés humaines sera donc manifestée. 

Je dirai aussi, toujours par la force des déduc- 
tions, ce qu'est, dans une telle hypothèse, le rè- 
gne de Bacchus, qui devait succéder à celui de 
Jupiter, régne toujours vainement annoncé, de 
siècle en siècle , parmi les nations de la gentilité : 
l'églogue de Virgile où Silène représente un per- 
sonnagecosmogonique,n'estpas le seul témoignage 
de cette antique tradition. Bacchus devant détrô- 
ner un jour Jupiter, sera , pour nous , le plébéia- 
nisme devant détrôner un patriciat qui ne renaîtra 
plus. C'est donc la pleine émancipation de l'hom- 
me, toujours attendue, et jamais arrivée, parce- 
que cette promesse, si long-temps égarée dans le 
monde, n'avait été conservée dans sa pureté pri- 
mitive que chez un peuple, et ce peuple, pro- 
phète par toutes ses annales, était le dépositaire 
ignoré des destinées futures du genre humain. 

Je ferai sortir nettement de toutes ces choses le 



DEUXIÈME PARTIE. u 5 

type d'Ulysse, création admirable, si peu appré- 
ciée jusqu'à présent, expression vivante d'un sen- 
timent général, qui ne put jamais être inventée 
par un grand poëtê, quelque doué qu'il eût été de 
la force de sympathie et d'assimilation. Ulysse^ 
c'est l'homme même, c'est-à-dire l'antique plé- 
béien, marchant vers des initiations successives. 
Les erreurs d'Ulysse , pour me servir du mot my- 
thique, ce sont les épreuves par lesquelles le plé- 
béien primitif s'élève à l'héroïsme primitif, en 
d'autres termes, à l'humanité d'une époque pri- 
mitive; car, dans la langue sociale d'une telle 
époque, homme, héros, patricien, sont des nom& 
exclusifs, donnés à ceux qui sont déjà pourvus 
des facultés et des prérogatives humaines, pour 
les distinguer de ceux qui ne les ont pas encore, 
ou qui les ont en germe non développé, et ne les 
ont pas en droit. La fable de l'Odyssée n'est donc 
qu'un vaste tableau de l'initiation humaine: voilà 
pourquoi cette antique épopée, qui tient son 
unité ^e l'unité même d'une tradition , est, d'a- 
près les idées que je viens d'exprimer, un livre ana- 
logue à celui des Politiques d'Aristote , l'un dans 
la sphère poétique et symbolique, l'autre dans la 
sphère philosophique et positive. 

Ainsi, pour me faire mieux comprendre, il est 
bon que je fasse passer mon lecteur par^ l'histoire 
romaine, pour le faire aller du connu à l'inconnu, 



^■.- 



» 



.*• 



ii6 ^LINGÉNÉSIE SOCIALE. 

et afin de pouvoir adopter, en même temps, la 
forme de l'analyse et celle de la synthèse. 

Je ne veux qu'ajouter un mot, et ce mot est 
une pensée qui doit se reproduire sans cesse : ex- 
primée ou non, elle doit être présente par-tout, 
se reproduire, en quelque sorte, dans toutes les 
phrases de la Palingénésie; c'est que le christia- 
nisme non seulement est lé but auquel doit ten- 
dre l'humanité, mais encore que ses mystères, 
contenus déjà dans toutes les traditions du monde 
primitif, n'ont jamais cessé d'être l'arôme incor- 
ruptible dont furent toujours, intimement et dans 
leur essence propre, imprégnées les traditions 
secondaires et même les religions successives. 
C'est ce qui me faisait dire plus haut qu'il fallait 
être fort réservé dans les accusations d'immoralité 
ou d'absurdité dont nous sommes portés à flétrir 
certains cultes anciens. 

Le christianisme était donc attendu. Qu'on ne 
s'offense point si,je dis ici, dès à présent, ce qui 
sera établi par la suite, à savoir, que leplébéia- 
nisme, expliqué dans son sens le plus général, 
étant la tige même de l'humanité , le christianisme 
est la religion éminemment plébéienne, la vraie 
religion de l'humanité. Ce n'çst pas ce qu'en avait 
fait le moyen âge vers lequel il serait impossible 
de nous faire rétrograder. Aii^si donc, par le chris- 
tianisme, plus de double religion, l'une pour le 



i. 



J^^ 



DEUXIÈME PARTIE^* 117 

peuple, et l'autre pour les sages; c'est là le der^ 
nier degré de l'émancipation du genre humain. 
L'institution même des Mystères que toute l'anti- 
quité considéra comme l'élément fondamental de 
la civilisation, ne fut-elle pas aussi un moyen em- 
ployé par les anciens patriciats pour retenir la 
science, ou la connaissance exclusive de la tradi- 
tion, à mesure que se développaient, dans le plé- 
béianismé, l'intelligence, le sentiment moral, 
toutes les facultés humaines? Cette conjecture, 
au reste , sera trop prouvée par cette histoire ro- 
maine vers laquelle nous serons si souvent obligés ;^ 
de tourner nos regards, et où nous verrons, en 
effet , les patriciens faire de continuels efforts pour 
conserver dans leur sein le dépôt de ce que Var- 
ron appelle la théologie civile. 

Enfin, j'aurai à établir, dans cet ensemble de 
doctrines, que les premières législations écrites 
ont souvent conservé les formes symboliques des 
législations traditionnelles, ce qui offre la possibi- 
lité de pénétrer pi us avant; et, à cet égard, nous 
aurons à tirer de la loi des XII Tables, si fortement 
empreinte encore d'un droit que l'on pourrait 
nommer cyclopéen, des inductions qui nous ser- 
viront, je l'espère, à mieux entendre l'antiquité: 
là nous trouverons des formules susceptibles d'ê- 
tre expliquées seulement par le symbole, en re- 
montant à la signification originelle de mots qui 




s 

■%■'. 



II. ^ 



n8 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

furent témoins d'un ordre de choses antérieur. 

Au reste, si j'ai fixé chronologiquement la fable 
de rOrphée, c'est uniquement à cause du mythe 
romain, et non à cause du mythe grec, qui de- 
vait m'intéresser peu, ne voulant et ne devant 
admettre que les données les plus générales. 

Je renvoie à mes notes ce que je croirai utile 
d'ajouter sur le personnage même : il suffit bien de 
savoir que, pour nous, Orphée est un nom donné 
à une tradition; c'est, comme il a été dit, la raison 
de ce qui a précédé. Il ne faut donc pas s'étonner 
de toutes les incertitudes qui existent à son égard. 
C'est ce qui arrive toujours lorsque la tradition 
veut devenir de l'histoire. 

Je pourrais m'arrêter ici, mais je ne saurais, 
avant de finir, m'abstenir de dire pourquoi cha- 
cun des livres d'Orphée est dédié à une muse. Ce 
n'est point, comme on pourait le croire, une imi- 
tation de ce qui a été fait pour Hérodote : l'enthou- 
siasme renouvela cet usage antérieur à lui; et il 
le mérita par l'harmonie de son style, et non 
par la nature du sujet qu'il avait traité. Le 
mien, au contraire, appartient essentiellement 
aux Muses ; et la forme ou Yexé^^on n'ont rien à 
réclamer dans cette distinction qui ftitviicc 
au père de l'histoire, par les peuples de la Grl^^ 
Diodore de Sicile explique les noms des muses 
d'une manière qui m'autoriserait assez; cette ex- 






■ t^ 






DEUXIÈME PARTIE. 1 19 

plication est un peu longue, et sur-tout elle est 
trop peu simple, pour que je la place ici. On y sent, 
au reste, l'intention de ramener tous les attributs 
des muses à l'unité. D'ailleurs les étymologies na- 
turelles de chaque nom ne sont point difficiles à 
trouver. 

La plupart des choses que j'ai dites dans ce pa- 
ragraphe peuvent convenir, ainsi qu'on le verra 
sans peine, à la Fille des Expiations y car toutes les 
parties de la Palingénésie sociale sont analogues 
et identiques. Je vais, en quelque sorte, ne faire 
que continuer mon discours, quoique l'application 
directe, pour la suite, en soit différente. 

L'écrit auquel se rapporte le paragraphe sui- 
vant, étant, pour ainsi dire, en dehors de mon 
épopée cyclique, ce paragraphe serait, pour ainsî 
dire, épisodique dans les prolégomènes, si l'écrit 
lui-même n'appartenait pas au système d'idées que 
j'ai à développer , s'il n'en était pas une confirma- 
tion. Il est donc nécessaire que nous nous arrê^ 
tions, quelques instants, sur la Formule générale 
(le l'histoire de tous les peuples, appliquée à l'histoire 
du peuple romain. . 

. ...■ . *i/. . .yx^-uS_ . 



¥ 






I20 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

SUITE DE LA DEUXIÈME PARTIE. 

S IL 

Prolégomènes de la formule générale. 

Si, pour rOrphée, j'ai pu m'élever, en quelque 
manière, au-dessus des données scientifiques, et 
prendre ensuite, sans la discuter, la fable virgi- 
lienne, je dois, au contraire, dans mes considéra- 
tions sur l'histoire romaine, chercher l'appui d'une 
base scientifique, incontestable, et rectifier ainsi, 
par l'histoire devenue positive, la fable historique 
de Virgile, que j'avais dû adopter comme con- 
venue. Tite-Live et Denys d'Halicarnasse, à leur 
tour, seront également rectifiés, lorsque je les sur- 
prendrai, méconnaissant les temps, et voulant 
faire de l'histoire avec de la mythologie, parcequ'ils 
ignoraient que la mythologie est l'histoire même , 
mais l'histoire d'une époque primitive. J'aurai 
donc à montrer sans cesse comment s'opère, dans 
les réalités intellectuelles, la transformation du 
fait mythique en fait historique, et du fait histo- 
rique en fait mythique ; car tout est fortement 
tissu dans la trame des destinées générales du 
genre humain ; et voilà ce qui explique pourquoi 
le premier germe de l'histoire romaine s'est trouvé 
tout naturellement dans la poésie d'Orphée. 



DEUXIÈME PARTIE, 121 

J'ai fait connaître ce que je pense sur le génie 
de Virgile, sur le genre d'inspiration qui lui fut 
départi ; j'aurais beaucoup de choses à ajouter, qui 
se trouveront ailleurs. Qu'il me suffise, quant à 
présent, de répéter que ce grand poëte fut l'histo- 
rien de la cité, comme Tite-Live fut l'historien de 
la ville; seulement ils sont venus l'un et l'autre bien 
tard recueillir pour la première fois des traditions. 
Aussi Virgile ne parle-t-il que d'un léger souffle 
de renommée; et c'est en son nom qu'il chante 

Le résumé d'histoire romaine qui me sert de 
formule générale , se compose d'une série de faits 
à peine aperçus dans les histoires écrites par les 
auteurs latins eux-mêmes, et par les auteurs grecs 
qui ont consacré leur vie à cette étude , parcequé 
trop livrés au soin de débrouiller d'anciennes tra-. 
ditipus ou d'obscures annales pour y chercheriez 
événements quelquefois épars et sans liaison, plus 
ou moins exactement consignés, en composer une 
Sruite, un ensemble, et leur donner de la vraisem- 
blance, ils se sont peu occupés de la raison pro- 
fonde, inûme, mystérieuse , qui a dirigé les évé- 
nements eux-mêmes, qui les a développés, qui 
les a fait naître les uns des autres; et pourtant 
ce^ événements ont toujours marché avec un or- 
dfç invariable, avec une régularité constante, 
comme dirigés par une intelligence unique, cette 
haute intelligence qui accomplit un plan, qui réa- 

VOL. I. 16 



122 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

lise un dessein , qui, dès le commencement d une 
chose, en sait parfaitement la fin. Dans les don- 
nées de la Providence, il n'y a point d effet sans 
cause; les affaires humaines sont contingentes, 
maïs elles ne sont ni fatales ni fortuites. 

Nos publicistes français, de même que les 
écrivains nombreux qui ont embrassé l'histoire 
romaine tout entière, ou qui en ont traité les 
différentes parties séparées, non plus que les anti- 
quaires, n'ont aperçu, ni les uns ni les autres, 
la série des faits , tous dépendants d'un fait primi- 
tif, et que je me propose de signaler; il était tout 
simple qu'ils fussent égarés par l'inadvertance des 
historiens anciens, par leurs^passions, par leurs 
préjugés, par des sentiments de nationalité ou 
d'esprit de parti, par la confusion des idées. Mais 
cette série de faits, dont j'avais eu la conviction 
bien avant d'en avoir eu la certitude, avait été 
fortement pressentie par plusieurs jurisconsultes 
napolitains du siècle dernier : leurs ouvrages, que 
j'ai connus depuis, ont pleinement confirmé toutes 
mes conjectures; j'y étais parvenu par la force 
des analogies, par la liaison et l'ensemble de mon 
système sur les origines sociales, et il m'a été per- 
mis d'aller ensuite beaucoup plus loin. Je me 
bornerai à citer Vico, parcequ'il est le premier, 
parceque son nom, qui vient à peine de ressusciter 
en Italie, est déjà répandu en Allemagne, et com- 



DEUXIÈME PARTIE. i23 

menée à se répandre chez nous; Vico, l'un des 
esprits les plus pénétrants qui aient jamais existé, 
l'honneur, dans nos temps modernes, de cette école 
italique, dont l'origine se confond avec l'origine 
de la poésie, et dont les traditions peut-être n'ont 
jamais été complètement abolies dans les lieux 
qui la virent naître. Si je devais exposer la 
doctrine de Vico, ainsi que j'en avais eu le 
projet avant d'avoir su que plusieurs personnes 
s'occupaient de cet utile travail, si je devais, dis- 
je, exposer la doctrine de Vico, comme ses excur- 
sions dans le passé souvent sont assez aventureu- 
ses, j'aurais besoin d'expliquer sa philosophie, et 
quelquefois même de la réfuter. Je ne suis point 
étonné, en effet, que Boulanger ait pu être regardé, 
à Naples, comme un plagiaire des idées fondamen- 
tales qui y sont contenues. Toutefois il y a cette 
différence infinie entre Y Antiquité dévoilée et la 
Science nouvelle, que le premier de ces livres pré- 
sente le tableau des destinées humaines sous l'as- 
pect le plus triste et le plus douloureux , au lieu 
que l'autre est plein de cette pensée consolante 
qui explique tout, celle d'une Providence tou- 
jours vigilante, toujours protectrice, s'expliquant 
par la loi inviolable du développement et du pro- 
grès. 

J'ai déjà eu occasion de parler de Boulanger, 
qui, à mon avis, a été jugé trop rigoureusement, 



■^*' 






124 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

^us le rapport religieux. Pour Vico, non seule- 
ment il est irréprochable, mais même il est resté 
dans les limites de la plus sévère orthodoxie ; ce qui 
na pas empêché, cependant, qu'il n'ait été vive-^ 
ment attaqué, en dernier lieu, dans sa propre 
patrie. Il a voulu à-la-fois réfiiter Hobbes et Gro- 
tius, contre-balancer l'ascendant de ces deux 
grands hommes sur son temps, et appliquer à 
l'étude de l'antiquité l'instrument que Bacon avait 
inventé pour remuer toutes les sciences. Cet in- 
strument est devenu , dans ses mains, une sorte de 
sonde géologique qu'il a enfoncée puissamment 
dans les entrailles de l'histoire; sans doute elle 
amène quelquefois sur la surface du sol des ma-» 
tériaux hasardés; mais elle peut servir à tirer de 
précieux débris de l'ancien monde civil. Je viens 
de donner à entendre que j'aurais souvent à con- 
tredire la philosophie de Vico. D'abord je ne pars 
point, comme lui, d'un abrutissement général de 
la race humaine dans la dispersion qui a suivi le 
déluge; ensuite, parla même raison, je n'admets 
point les efforts tout-à-fait spontanés et isolés les 
uns des autres, produisant par-tout les diverses 
civilisations de la gentilité. Je crois que jamais et 
nulle part le genre humain n'a été, d'une ma- 
nière si absolue, privé de toute connaissance bu 
de tout sentiment des traditions primitives. Au 
reste, dans mes notes, je m'expliquerai plus en 



■ ». .V. ► ■ ■■*. 



DEUXIÈME PARTIE. 126 

détail sur cet objet important. J'aurai .sans doute 
alors à faire comparaître , à-la-fois , devant le génie 
de l'humanité, Vico, Herder, le comte de Maistre^ 
et l'abbé de La Mennais. • 

Quoi qu'il en soit, il faut regretter amèrement 
que les jurisconsultes et les publicistes dont je 
parlais tout-à-l'heure aient été ou négligés ou 
ignorés dans le siècle dernier; ils auraient fait 
une heureuse révolution qui aurait pu peut-être 
prévenir le terrible orage de 89. Les véritables 
bases du pacte social auraient été respectées , et 
nous n'aurions pas à déplorer de si funestes ca- 
tastrophes. Rousseau n'aurait pas produit ses bril- 
lantes absurdités sur l'état primitif de l'homme , 
et aurait employé ce qu'il y a de si éminemment 
religieux dans son admirable talent à fonder une 
philosophie politique conforme à ses propres inspi- 
rations. Montesquieu passe, à Naples, pour avoir 
vu et connu Vico, pour avoir profité de ses entre- 
tiens. C'est, à mon avis, une erreur bien facile à 
démontrer. On ne trouve ni dans l'Esprit des Lois, 
ni dans les Considérations sur les Romains, au- 
cune trace des idées du philosophe napolitain, de 
ces idées qui, prises à leur source la plus pro- 
fonde, sont antipathiques à toutes celles du dix- 
huitième siècle. Et qu'il me soit permis de dire 
que ce fut up malheur pour Montesquieu aussi 
bien que pour nous. Si j'ose parler ainsi, ce n'est 



126 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

point pour atténuer les services que ce noble pu- 
bliciste a rendus à l'impérissable cause du genre 
humain, dont il n'a pas retrouvé, comme on l'a 
dit, les titres, mais, du moins, à qui il a appris 
que ces titres existaient: celui-là évidemment a 
été emprisonné dans son temps; c'était un aigle 
fait pour planer sur les hauteurs de ce monde. 
Voltaire enfin, en qui je me plais à reconnaître 
un amour ardent des hommes, Voltaire, si quel- 
que lumière de ce genre lui fût parvenue, ne se 
serait pas cru obligé, pour établir le régne de 
l'humanité, d'ébranler toutes les croyances reli- 
gieuses de tous les lieux et de tous les temps. Il 
aurait su que l'homme n'a de développements 
possibles que dans la société , et par la société, 
et que la société est une œuvre religieuse. 

Puisse l'esprit de recherche et d'investigation 
pénétrer de nouveau l'Italie! on y trouvera des 
merveilles inconnues. Les monuments de la na- 
ture et les monuments de ce peuple, qui eut de 
si grandes destinées, offrent une mine également 
inépuisable à exploiter; car, ainsi que nous l'a- 
vous remarqué, la science doit refaire la doctrine; 
la géologie et l'archéologie doivent se prêter un 
mutuel appui. Que des hommes tels que les Vico, 
les deux Schlegel , les Cuvier, marchent à la dé- 
couverte sur cette terre antique qui a été si pro- 
fondément labourée par la charrue des volcans, 



DEUXIÈME PARTIE. 127 

et par celle des révolutions. Il y a là des monu- 
ments cyclopéens de plus d'un genre. Il est certain 
que les érudits allemands si patients, si laborieux, 
si infatigables, manquent des ressources qui abon- 
dent en Italie. D'ailleurs, les Italiens ne sont 
point, comme on pourrait le croire, déshérités 
des hautes facultés qui les distinguèrent à toutes 
les époques. Une sève abondante, féconde et 
généreuse circule encore dans les veines de ce 
géant qui ne dort point, quoi qu'on en dise, sous 
le poids des montagnes dont on l'accable depuis 
plusieurs siècles. Qu'il y ait quelque part, dans 
cette contrée historique et poétique, à Rome, par 
exemple , ou plutôt à Naples , un centre d'érudi- 
tion analogue à celui de Calcutta, et nous verrons 
tout un monde sortir de ses ruines; ce sera comme 
une vraie apparition de l'antiquité. 

Mais revenons à l'histoire romaine. 

Le principe quelconque qui fonda Rome était 
tropviolentpour ne pas devenir, de suite, excen- 
trique. Montesquieu remarque très bien que la 
puissance romaine était insuffisante, et son terri- 
toire trop borné relativement à la force de ses 
institutions primitives. Une réflexion si juste, 
qu'il fait au sujet du règne de Numa, aurait dû 
le conduire à chercher hors de Rome, et anté- 
rieurement à Romulus, le principe des institu- 
tions romaines; et sur-tout il aurait dû dessiner 



128 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

le tableau de la lutte antique du plébéianisme et 
du patriciat, qui, nulle part, ne s'est montrée avec 
plus d'énergie et de persévérance, lutte, si sou- 
vent pénible, qui est celle même de l'humanité 
marchaiit vers son émancipation , et qui, ainsi que 
nous l'avons vu, au sujet d'Ulysse, le plébéien 
primitif, est la grande loi de l'initiation univer- 
selle. Ce qu'il n'a pas fait, je tâcherai de le faire, 
et, de prouver ainsi cette loi générale de la Provi- 
dence sur les sociétés humaines. 

Polybe dit, au sujet de la république ro- 
maine : (( Il n'y en a point qui se soit plus établie 
et plus augmentée selon les lois de la nature, et 
qui doive plus, selon les mêmes lois, prendre une 
autre forme. » 

L'extrême bon sens de Polybe lui avait fait 
apercevoir cet ordre et cette régularité que nous 
signalions tout-à-rheure dans la suite des événe- 
ments, et lui faisait pressentir qu'un tel ordre, 
une telle régularité devaient être le résultat des 
lois invariables de la nature. Mais il n'était point 
parvenu à cette loi unique de l'initiation par la 
Providence , loi dans laquelle se trouve l'accord 
de la prescience divine et de la liberté de l'homme, 
dont nous chercherons par-tout Tineffaçable em- 
preinte, et que le christianisme pouvait seul ré- 
véler. 

En faisant le résumé des séditions romaines. 






♦■. 



DEUXIÈME PARTIE. 129 

voici la marche et le caractère que Florus leur 
assigne. Les plébéiens voulaient conquérir nunc 
UbertaterUy nunc pudicitiam, tum natalium digni" 
tatem , honorum décora et insignia. Libertgtem ne 
peut s'entendre ici que d une liberté personnelle , 
une faculté limitée , il est vrai , mais enfin une 
faculté quelconque de disposer de soi ; toute pré- 
tention à la liberté civile et politique ne pou- 
vait se manifester qu'après l'établissement cer- 
tain du mariage légal, si bien exprimé par le 
mot pudicitiam. 

Voici ensuite comment le même Florus explique 
le cens fondé par Servius Tullius : Actus à Servio 
census quid ejjficit nisi ut ipsa se noscet respublica? 

Toute l'histoire civile de Rome est, en quelque 
sorte, contenue dans ces deux passages. 

Il est à remarquer que l'expression employée 
par Florus, pour caractériser le cens établi par 
Servius Tullius, est la même que celle dont se 
servit l'Oracle de Delphes dans cette maxime cé- 
lèbre : Nosce te ipsum. 

L'antique énigme du sphinx est, sous ce rap- 
port, le mythe primitif des races royales. 

La connaissance de soi-même est une condition 
imposée à l'homme individuel, à l'homme marqué 
pour représenter un état de la société, enfin à la 
société qui a aussi sa vie propre, qui a enfin ses 
destinées à accomplir. 

VOL. I. '7 



i3o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Je ne cliercherai point à concilier les écrivains 
entre eux , lorsqu'ils ne sont pas d'accord ; cela est 
peu important pour l'objet que je me propose. 
D'ailleurs, on le sait, les histoires ont toutes été 
écrites dans un temps où il a été facile de se mé- 
prendre, dans un temps où un cours de choses 
tout-à-fait différent détournait la pensée de ce 
qui fut dans l'origine, dans un temps enfin où les 
mots qui désignent les choses avaient graduelle- 
ment, par des modifications successives et insen- 
sibles, changé d'acception. Et sur-tout, les histo- 
riens, toujours soigneux de leur gloire littéraire, 
fort occupés de faire briller leurs talents oratoires, 
ont beaucoup songé à se faire admirer de leurs 
contemporains . 

Les harangues dont ceux d'un âge littéraire an- 
cien ont orné l'histoire se sentent plus ou moins 
des habitudes du Forum, elles sont faites pour don- 
ner plus de mouvement à la composition, et elles 
sont un moyen de faire connaître les moti& qui 
ont dû diriger les hommes; mais il faut les étudier 
avec sévérité pour y distinguer ce qui caractérise 
réellement les temps et les circonstances où elles 
sont censées avoir été prononcées d'avec les ima- 
ginations ou les présomptions, ou même les pré- 
occupations de l'habile écrivain. 

Toutes les fois que les historiens s'emparent de 
paroles consacrées par les traditions, ou consignées 



DEUXIÈME PARTIR i3ï 

dans des actes publics, ils sont vrais, et cela est 
facile à connaître. J'oserais affirmer que Tite-Live 
sur-tout a quelquefois employé des formules dont 
il ne connaissait pas toute la portée, et je ne se- 
rais pas embarrassé de le prouver. Souvent c'est 
dans une circonstance inopinée d'un temps posté- 
rieur que se trouve la manifestation ou l'explica- 
tion d'un fait antérieur, entièrement dénaturé 
dans le récit, quelquefois même d'un fait primitif 
dont l'effet se prolonge, d'un usage qui s'est con- 
servé dans sa forme extérieure, et dont le sens in- 
time a péri. 

Les premières histoires, depuis Hérodote, ont 
été faites pour amuser plutôt que pour instruire. 
En un mot, elles ont été conçues comme compo- 
sitions littéraires, et non comme compositions 
philosophiques. Denys d'Halicarnasse le dit posi- 
tivement, et Quintilien en fait un précepte forr 
mel. L'épopée ancienne n'était plus alors consi- 
dérée que comme un tissu de fables inventées; la 
langue des mythes, discréditée et méconnue, n'é- 
tait plus l'expression forte de cette poésie primitive 
où résidait la vérité des traditions. On était donc 
tenu d'arranger les faits pour leur donner ce qu'on 
croyait de la vraisemblance ; on abaissait la poésie, 
au lieu d'élever l'histoire au niveau même dç la 
poésie. Les histoires anciennes sont donc à refaire 
à priori. La tâche consiste à démêler le feit gé- 



i32 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

néral, et à le séparer du fait particulier, c'est-à- 
dire de sa personnification. L'histoire moderne 
doit se refaire aussi , mais sur un patron différent. 
Ce travail vers lequel j'eusse voulu diriger les es^ 
prits, il y a quelques années, s'accomplit par-tout 
en ce moment. La nouvelle ère historique, que j'a- 
vaiç prévue , est commencée. Sismonde-Sismondi, 
Micali, Niebhur, Hallam, déjà ont ouvert la voie. 
Walter-Scotta montré ce que pourrait être l'union 
du génie épique avec le génie historique. Parmi 
nous, plusieurs écrivains d'une grande distinction 
se sont enfoncés ou dans les ténèbres du moyen 
âge, ou même ont tenté de faire entrer l'histbire 
contemporaine dans ce mouvement généraL L'é- 
tude de la jurisprudence, éclairée par quelques 
découvertes récentes, vient de s'élancer dans la 
même carrière. Gibbon, au reste, avait déjà comr 
pris que la connaissance d'une législation est un 
des flambeaux d'une histoire; et Montesquieu sur^ 
tout avait montré ce que peut le génie historique 
appliqué aux investigations des lois. Je ne veux 
pas me contenter d'applaudir à de tels efforts, et 
j'essaierai de prouver qu'il est possible de sur- 
prendre l'histoire à sa source. C'est là que réside 
encore toute une poésie, toute une philosophie; 
c'est là qu'habite encore la Muse aux grandes et 
éternelles inspirations. 

Je parlais des monuments de la jurisprudence 



DEUXIÈME PARTIE. i33 

primitive; Doublions pas le génie de la langue: 
le génie d'une langue, ai-je dit, est identique avec 
le génie du peuple qui la parle. Il est des expres- 
sions qu'il faut analyser, qu'il faut éclairer dans 
leurs significations respectives, puisqu'elles por- 
tent l'empreinte ineffaçable des mœurs et des in- 
stitutions. Souvent un mot est un témoin qu'il 
feut interroger scrupuleusement, parcequ'il a 
as^sté à plusieurs révolutions, et qu'il en sait le 
secret : ce témoin est d'autant plus précieux qu'il 
^ëst naïf comme un enfant, impartial comme un 
vénérable juge, impassible comme une loi que 
les hommes n'ont pas faite. Je l'ai souvent dit, les 
annales des peuples sont dans leurs langues, com- 
me les archives du genre humain sont dans les 
monuments des langues qui ont successivement 
régné. Une philologie fondée sur de bons élé- 
ments jetterait donc une vive lumière sur toute 
l'histoire. Les formules qui survivent à des lois 
abrogées ou tombées en désuétude contiennent 
un. grand nombre de ces mots que j'ai appelés 
mots-témoins. 

N'oublions pas sur-tout les poëtes qui souvent 
sont des interprètes si précieux des mœurs et des 
lois.Les poëtes comiques, entre autres, contiennent 
des expressions proverbiales qui , avant d'être dans 
la langue populaire, appartinrent à la langue hé- 
roïque précédente, ou peut-être même encore à 



i34 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

une langue religieuse, reculée dans le troisième 
âge antérieur. C'est ainsi que les géologues recon- 
struisent l'ancien monde terrestre. Nous sommes de 
même obligésde reconstruire l'ancien monde civil 
avec des débris. Je ne saurais donc éviter de faire 
à présent ce que j'avais pu refuser de faire pour 
l'Orphée : il est devenu indispensable d'étudier les 
monuments pour signaler, dans l'histoire ro- 
maine, les faits primitifs, analogues aux faits pri- 
mitifs de toutes les autres histoires. 

Ici, il faut bien noter un aveu de Tite-Live. Cet 
historien ne craint pas de dire qu'il ne raconte 
avec quelque certitude que les événements qui 
ont suivi la seconde guerre punique: auparavant, 
tout est indécis, et sujet à discussion. Thucydide 
ne fait remonter la certitude historique qu'à l'âge 
qui a précédé la guerre du Péloponèse. L'aveu 
de Tite-Live, je n'hésite pas à en faire l'aveu de 
tous les autres historiens de Rome. Je n'entends 
point, par-là, introduire le pyrrhonisme dans 
l'histoire; j'espère, au contraire, en faire jaillir 
la véritable certitude, la certitude qui doit re- 
poser sur les faits généraux au lieu d'emprunter 
l'appui vacillant des faits particuliers, toujours 
susceptibles, plus ou moins, d'être discutés. Je 
dépouillerai donc le fait général de la forme qu'il 
a reçue , et je chercherai à le faire se manifester 
lui-même dans toute sa netteté philosophique. 



^ DEUXIÈME PARTIE. i35 

Varron, le plus savant des Romains, est le créa- 
teur de la science philologique ; et la perte de ses 
ouvrages est une perte irréparable. Il avait voulu 
écrire l'histoire du peuple romain comme on fait 
l'histoire d'un homme. J'ose dire qu'à présent une 
telle histoire est plus facile qu'au temps même de 
Varron. Elle est plus facile sur-tout pour nous qui 
avons assisté à toute la révolution française, par- 
ceque cette révolution, si fertile en enseignements 
de tous genres, est un cours complet en action. 
C'est l'histoire de plusieurs siècles, c'est l'histoire 
de tout un empire, c'est même l'histoire du genre 
humain jusqu'à nos jours, avec ses phases les plus 
diverses; et cette histoire est resserrée dans l'es- 
pace de quelques années. On en sera bien con- 
vaincu. 

Il est une autre perte que nous devons déplorer. 
Claude, qui fut un si méchant empereur, et, à ce 
qu'il paraît, un écrivain de mérite, avait composé 
une histoire de la vieille Étrurie. Pour faire sentir 
l'importance des traditions étrusques, relative- 
ment à la chose romaine, il suffit de se rappeler 
quelle fut leur puissance et leur durée. Les jeunes 
sénateurs, on le sait, allèrent constamment les étu- 
dier dans les collèges de cette confédération mys- 
térieuse; et, pour vaincre Alaric, on envoya en- 
core, de Rome, chercher les devins de l'Etrurie. 
Sans doute, l'Etrurie religieuse fut à la péninsule 



i36 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. „ ' 

italique ce que fut l'Egypte pour le monde de la 
gentilité. 

Explique-t-on comment, dans des temps très 
postérieurs, on peut mieux fonder la certitude 
que dans les temps plus rapprochés? c'est quon 
a plus de notions philologiques , et que la cri- 
tique s'est plus éclairée par des discussions suc- 
cessives, par la comparaison des langues entre 
elles, par le tact étymologique perfectionné dans 
des études constantes et opiniâtres. 

Le génie des langues existe long-temps dans les 
langues à l'insu des hommes qui les parlent. Il 
feut être très avancé dans l'investigation des lan- 
gues en général pour apprécier les facultés et les 
prérogatives d'une langue en particulier. Une 
langue, en quelque sorte, ne se révèle complète- 
ment que lorsque sa mission est finie. 

Les langues sont les formes de l'esprit humain; 
une langue est l'expression de ce qui constitue et 
caractérise une race humaine distincte des autres 
races humaines. 

liCS langues, ainsi que je l'ai répété plusieurs 
fois ailleurs, sont une véritable cosmogonie intel- 
lectuelle et morale. 

Les historiens anciens furent donc bien loin 
d'avoir toutes les ressources dont nous com- 
mençons à abonder. Tous les enseignements 
pressés dans une si courte période de temps pro- 



I. 



i*^ 



DEUXIÈME PARTIE. 187 

duiront.leur fruit, et sur-tout n'oublions pas le 
christianisme qui, à peine entré dans la sphère 
civile d'où on a trop long-temps . voulu l'exiler, 
éclaire déjà d'un si beau jour les voies de la Pro- 
vidence. Tout se tient; c'est ainsi que, pour les 
traditions cosmogoniques , la science est venue 
confirmer les témoignages de la Bible. Oui, j'en 
suis convaincu, le génie des croyances va se re- 
lever dans toute sa beauté native, dans. toute son 
éternelle jeunesse. 

Cela est étrange à dire, et cela est vrai cepen- 
dant, au point où nous en étions venus par la con- 
fusion des idées, confusion que Tite-Live et 
Denys d'Halicarnasse ont commencée, et que 
les autres écrivains ont ensuite successivement 
augmentée , il était nécessaire de refaire l'histoire 
romaine dans ses éléments constitutifs: c'est ce 
qui m'est arrivé. Mais ce que j'ai, fait par la pen- 
sée, d'autres l'exécuteront. 

En effet, les historiens préoccupés , ainsi que je 
l'ai dit, de la série des faits, de leur plus ou moins 
de. vraisemblance, de la comparaison et de l'ap- 
préciation des témoignages, plutôt que de la rai- 
son même des faits, ou portés à puiser cette raison 
dans des idées acquises postérieurement, se sont 
non seulement égarés, mais ont passé quelquefois 
à côté de cette vérité intime qu'on pourrait nom- 
mer la vraie vérité. C'est ainsi que la tâche de 

VOL. I. ' 18 



.■■\ 



i38 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

rhistorien, pour tous les peuples du monde, nous 
a été léguée intacte. Il faut la recommencer, j'ose- 
rais dire synthétiquement, dans la philologie, 
dans la jurisprudence primitive, celle que jap- 
pelle cyclopéenne, dans les anciens poètes et dans 
les poètes comiques. Pour les migrations des peu- 
ples, pour les colonies, il faut remonter à des 
causes cosmologiques. Enfin les travauxfaits jus- 
qu'à présent ne doivent être considérés que com- 
me des matériaux à mettre en ordre. 

Il y a une loi générale de la Providence, qui 
régit toutes les sociétés humaines, et qui leur fait 
parcourir leurs différents périodes. H y a ensuite 
les formes mêmes de Fesprit humain. C'est vers 
cette haute synthèse qu'il faut sans cesse s'élever. 

Les temps sont venus, les grandes expériences 
sont acquises, le travail est immense; et. ce n'est 
pas trop de tout un siècle qui réunirait un grand ' 
nombre d'hommes distingués. 

Quanta moi, je ne veux montrer qu'une chose, 
c'est cette lutte, sans cesse renouvelée, concentrée 
ailleurs dans les diverses mythologies civiles, et 
manifestée, chez les Romains, par une série de 
faits historiques, la lutte universelle du plébéia- 
nisme contre le patriciat, c'est-à-dire, comme nous 
lavons vu, l'initiation même de l'humanité. Une 
histoire romaine construite siir cette idée fonda- 
mentale, serait, d'après ce qui a été seulement in- 



DEUXIÈME PARTIE. 139 

diqiïé, une sorte d'épopée Odysséenne, en d autres 
termes, le .tableau d'une initiation providentielle. 
Mais Ulysse, l'antique plébéien, ne parvint jamais 
à la pleine émancipation vers laquelle il tendait, 
et dont la longue espérance est contenue dans 
toutes les traditions de la gentilité. J'expliquerai, 
au reste, dans mes notes, ainsi que je l'ai promis, 
ce type important d'Ulysse ; on verra qu'en effet 
ce personnage mythique ne put vaincre sa nature 
primitive , et qu'il finit par mourir centaure. N'est- 
ce pas aussi la fin déplorable du peuple romain ? 
Cette pleine émancipation, objet de tant de 
vœux, cachée au fond de tant de croyances géné- 
rales, nous trouverons, plus tard, que le christia- 
nisme seul peut nous la procurer, et que dès-lors, 
encore une fois, le christianisme est la véritable 
religion de l'humanité. 

SUITE DE LA DEUXIÈME PARTIE. 

§ IH. 

Prolégomènes pour la faille des Expiations. 

Selon d'anciens philosophes, la matière est le 
principe du mal; et, à ce sujet, les questions sui- 
vantes ont été agitées : Dieu est-il le créateur de 
la matière? Dieu a-t-il été obligé d'agir sur la ma- 
tière existant par elle-même, et de lui donner des 



i4o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

formes et des qualités? De là cette autre question : 
Dieu, en créant le monde, a sans doute pris con- 
seil dé son insondable sagesse; mais est-ce, et je 
me sers à regret d'une expression convenue, qui 
explique bien mal ma pensée, est-ce pour son 
bon plaisir qu'il est sorti de son repos ; ou bien , 
y a-t-il quelque motif qui Fait déterminé, sans 
toutefois altérer les ineffables prérogatives de sa 
liberté? Et quel a pu être ce motif? Serait-il per- 
mis de dire que, de même que l'homme ne peut 
manifester sa pensée que par la parole, de même 
Dieu n'a pu manifester la sienne que par la créa- 
tion? La création serait-elle la parole éternelle 
de Dieu, ou l'expression plastique de sa pensée 
éternelle, une manifestation de ses attributs et de 
ses facultés infinis? Quelque effort que fasse la 
pensée humaine, elle ne peut parvenir, toute 
seule, à connaître la matière; car notis ne pou- 
vons séparer ses qualités de son essence, ni la sé- 
parer des diverses organisations auxquelles elle 
s'allie, des diverses transformations qu'elle subit. 
Enfin, faut-il dire avec quelques uns que la vie 
soit venue pour dompter la matière, et que tel 
fut le motif qui détermina l'acte delà création? 
Quoi qu'il en soit, la matière est aussi difficile à 
comprendre que l'esprit ; et c'est ce qui renverse , 
par sa base, tout système de matérialisme. 

L'étude des cosmogonies et des philosophies 



DEUXIÈME PARTIE. i4i 

indiennes serait indispensable, si ce n'est pour 
nous fournir des doctrines certaines, du moins 
pour bien poser le problème primitif. On peut 
dire seulement que l'idée de Dieu serait incom- 
plète, si l'on n'y joignait pas la spontanéité de la 
création, et la création exnthilo. 

Toutes ces questions, au reste, fussent-elles in- 
solubles , ne sont pas soustraites aux curiosités de 
l'esprit humain. Elles sont bonnes à agiter, uni- 
quement parcequ'elles ont été agitées. Elles sont 
de notre domaine, puisque Dieu nous a donné la 
faculté de les examiner. Elles exercent notre in- 
teUigence sur des sujets dignes d'elle. Je vais plus 
loin, je crois que les traditions générales du genre 
humain nous y invitent, et qu'il s'agit seulement 
de savoir les interroger. La témérité ne consiste 
donc pas à en faire la recherche, mais à vouloir 
la faire hors de ces traditions. Par exemple, il 
en est une qui apparaît de tous côtés, à savoir la 
chute de anges rebelles ; et ce fut cet événement 
qui, selon cette même tradition , donna lieu à la 
création d'une intelligence nouvelle, d'une sub- 
stance spirituelle de plus: de là l'intelligence hu- 
maine, la substance humaine. L'homme a été 
soumis à la loi du progrès ; et il serait peut-être 
possible d'inférer de quelques passages des Pères 
de l'Église, que des êtres supérieurs à l'homme 
ont également été soumis à la loi du progrès. 



/ 



i42 PALINGÉNÉSIË SOCIALE. 

Toutes les cosmogonies commencent:, ainsi que 
nous lavons dit plus haut, par des révolutions 
opérées dans les royaumes des intelligences. Si les 
premiers chapitres de notre Genèse nous man*» 
quent à cet égard, ils sont suppléés, en cela, par 
plusieurs de nos autres livres sacrés. 

Je veux faire une seule remarque, au sujet des 
traditions générales du genre humain , c'est qu elles 
sont primitives, c'est que, par conséquent, elles 
ont précédé les questions émues par notre curio- 
sité: cette remarque mérite tout notre respect, 
toute notre attention. Une autre remarque non 
moins importante, c'est qu'examinées avec soin, 
et sur-tout avec foi, elles sont toujours unanimes, 
cest>*à-dire identiques. 

. Pourquoi tout, dans la nature, est-il partagé 
-en deux sexes? Les abeilles merveilleuses, di$ait 
'Virgile, sont filles du ciel, et ne sont point sou*- 
mises à la loi des sexes : il se trompait. Les an^ 
ciens avaient voulu un emblème de la virginité, 
parceque la virginité a toujours été en singulier 
honneur parmi les hommes. 

S'il est permis d'entrevoir quelque chose, dans 
de tels mystères, c'est que la puissance de deux 
principes, l'un actif et l'autre passif, devait se 
reproduire dans toutes les échelles de l'organi- 
sation. 

La loi des sexes est donc une loi cosmogonique 



DEUXIÈME PARTIE. 143 

dont l'homme est la plus haute manifestation, qui, 
à cause de lui, enveloppe tous les autres êtres, et 
qui ne s'arrête même pas aux dernières limites de 
la vie végétale. 

En un mot, toutes les lois générales d'existence 
et de perpétuité, sur cette terre, sont faites pour 
rhomme, se rapportent à lui. 

Je parle ici comme la Genèse , c'est-à-dire que , 
pour moi , la création , c'est le monde de l'homme. 
Allons plus avant. 

Le mal corporise, le bien spiritualise : les né- 
cessités physiques, qui nous serrent de toutes 
parts sans nous absorber, nous représentent assez 
bien, en effet, l'origine et l'essence du mal. 

L'homme peut perfectionner son corps, et ar- 
river à le spiritualiser , s'il est permis de parler 
ainsi; ii passera, dès cette vie, de la sphère des 
substances à celle des essences. Il ne s'agit pas de 
l'homme actuel. Cet état futur a été annoncé par 
analogie avec certains modes accidentels de nos 
perceptions; mais il ne nous appartient* pas de 
nous en occuper ici. 

Lorsque nous nous servons d'un instrument, 
c'est que cet instrument est propre à l'usage que 
nous en faisons. Lorsque cet instrument se dété^ 
riore^ et qu'il n'a plus les qualités requises, ou il 
nous refuse son- service, ou nous le quittons pour 
en prendre un autre. L'ame aussi se sert des or- 



i44 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ganes du corps, tant que ces organes sont propres 
à l'usage que nous devons en faire. Lorsque ces 
organes n'ont plus les qualités nécessaires, Famé 
se retire. Nous ne savons pas comment elle se pro- 
duit dans ce nouvel état, parceque nous ne pou- 
vons nous rendre compte que de sa manifestation 
actuelle. Nous voici arrivés sur les confins de ces 
doctrines retrouvées dans Macrobe, dans Jam- 
blique, et reproduites à toutes les époques de 
crise de l'esprit humain ; nous ne devons pas y 
pénétrer plus avant. 

Dès que l'homme aurait acquis sur la terre le 
développement qu'il peut y acquérir, dès que 
toutes les réalisations, vues dans la prescience de 
Dieu, seraient accomplies, alors le monde serait 
sans objet, il s'éteindrait. Comment concilier, me 
dira-t-on , cette hypothèse avec les terreup^apoca- 
lyptiques qui reposent dans toutes les . traditions 
du genre humain? Ce ne serait pas difficile, si ces 
traditions étaient bien étudiées. N'oublions ja- 
mais que l'homme fait le destin de la terre. ,Les 
peintures apocalyptiques sont donc des menaces , 
et non des prophéties ; et les prophéties elles-mê- 
mes ne sont vraies qu'à la condition de la liberté 
de l'homme. Ailleurs, nous aurons occasion de 
nous arrêter sur ce sujet. Continuons. 

Dieu n'a pas pu faire, et je demande pardon 
d'employer une locution qui ,^ à cause de l'imper- 



DEUXIÈME PARTIE. i45 

fection de notre langage, suppose des bornes à la 
puissance infinie de Dieu; Dieu n'a pas pu faire 
que la matière ne fut pas impénétrable; Dieu n'a 
j>as pu faire qu'il n'y eût pas des esprits réfrac- 
taires. Tous le sont, car tous résistent, tous ont 
le libre arbitre , tous ont une sphère d'activité 
dans laquelle s'exerce le libre arbitre. Les sub- 
stances vénéneuses se transforment, elles ne sont 
pas vénéneuses par la nature même de leurs élé- 
ments constitutifs, mais par une loi inconnue de 
leur organisation. Toutes les substances intellec- 
tuelles finiront par être bonnes, car il est dans la 
nature de la substance intellectuelle d'être bonne; 
sans cette croyance, il serait trop facile de retom- 
ber dans le manichéisme, dans l'erreur déplorable 
de deux causes premières, rivales. 

LeÉËmites de la puissance de Dieu , et je suis 
encore obligé de m'excuser d'employer une telle 
expression, les limites de la puissance de Dieu 
sont l'ordre établi par Dieu même, la liberté des 
êtres intelligents, etc. Mais l'ordre amènera le 
bien et le beau. Il l'amènera par la liberté des 
êtres intelligents, parcequ'une bonne loi ne peut 
avoir de mauvais résultats, parcequ'une loi gé- 
nérale ne peut contrarier les autres lois générales, 
parceque tout tend à l'harmonie, qui n'est que 
l'ordre, dans le sens le plus élevé. 

Dieu vit que tout était bien, et jai souvent 

VOL. I. 19 



i46 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

occasion de rappeler ce texte de la Genèse ; Dteu 
vit que tout était bien , c est-à-dire ^ qme tout était 
comme il fallait pour produire le bien, toutes 
choses, cbacunedans sa nature. 

Dieu fait entrer dans ses plans, à-la-fois, les 
jeux des organisations végétales, les instincts des 
animaux, qui peut-être sont mêlés d'un peu de 
liberté^ qui, dans tous les cas,, subissent des mo* 
difications par lempire dominant de Thon^me; 
enfin le Ubre arbitre de Thomme, et celui des in- 
telligences pures. 

Lordre matériel est un emblème, un hyéro* 
glyphe du monde spirituel. Les miracles émanent 
de Tordre spirituel, sont une signification du 
monde spirituel , un emblème plus positif, un hyé- 
roglyphe plus spirituel. 

.Pour connaître le but^ il faudrait com|l|mdre 
loidreetrécononûedeadesseinsdeDieu. .- : . 

Un théosophe.a dit: u L'homme agit dans le 
temps , et hors du temps ; il peut produire, dans le 
temps^ une action qui nest physique ni dans sa 
cause ni dans ses effets. » 

Quoi qu il en soit, Fimpénétrabilité de ta ma« 
tière, telle que nousla cosicevons, les qualités bon* 
nés ou mauvaises qui paraissent lui être inhéren- 
tes^ et par conséquent nécessaires, présentent 
une image de ce q^'on est convenu d appeler la 
nécessité. Les organes plus rebelles^ne sont qu une 



DEUXIÈME PARTIE. 147 

nécessité plus forte et plus énergique , il ne s'en*- 
suit pas la nécessité rigoureuse de la déterminé^ 
tien. Il faut se reporter à la pensée de l'épreuve^, 
de l'épreuve graduelle et mesurée* Dans la Bible ^^ 
Dieu se repent , Dieu retire ses condamnations. 
Dans Homère^ Jupiter modifie quelquefois les air^ 
rets du destin. Souvenons-nous de ce que noui^ 
disions 9 il ny a qu un instant, sur les tradition^ 
apocalyptiques : le dogme de 1» liberté de Thomme 
nous amènera souvent à des considérations qui se 
prêteront un mutuel appui. D'ailleurs, c-est Facv 
quiescement de la volonté , l'acquiescement vrai , 
qui constitue toute la moralité; et cela est ainsi 
dans toutes les religions, dans toutes les philo^ 
sophies qui ne sont fondées ni sur le doute, ni 
sur l'ûlicrédulité. La prédestitiation est un dogme 
iwj^jjH^ ffioins qu'on n'admette une préd^tinâ*- 
tkm hevtfeuse^ dont les effets peuvent être avanc- 
ées ou retaixlés selon l'usage que les êtres in- 
telligents font de leur liberté, c'est-à-dire une 
prédestination à la condition de l'épreuve et du 
perfectionnement progressif. 

Les maladies tiennent à l'altération de nos 
humeura, des parties constitutives de notre être 
matériel. L'union de l'ame et du corps fait le 
sentiment de la souffrance. Nous ignorons ce 
qu'est la souffrance pour les animaux. Nous ign<i*- 
rons ce qu'est le plaisir pour leurs sens extérieu- 



i48 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

rement analogues aux nôtres. Nous ignorons la 
destination future de ce qu'il y a en eux d'évidem- 
ment immatériel ; nous l'ignorons , mais notre 
ignorance est loin d'être invincible; et même les 
données ne nous manquent pas* Nous irons plus 
loin, d'après les systèmes de l'Inde, qui furent fort 
répandus dans les premiers siècles de notre ère* 
Peut-on savoir la joie du grain destiné à revivre? 
Peut-on savoir la souffrance du grain destiné à 
pourrir lentement dans la terre avant de parvenir 
à l'évolution du germe qui est en lui? L'arbre que 
l'on coupe éprouve-t-il de la douleur? Qui sait 
l'organisation où commence le règne intellectuel? 
ou plutôt, oii commence l'immatériel ? et peut-être 
où commence la sphère morale? 

Dans la Genèse, il est dit que la terre fut mau- 
dite à cause de l'homme , ce qui est une n^jMiière 
d'expliquer la lutte de l'homme contre la nature, 
lutte perpétuelle et sans fin. Cette lutte est un 
phénomène, ou plutôt une loi providentielle, dont 
toute l'antiquité a eu le sentiment, et qui va avec 
l'ensemble des traditions du genre humain. Pro- 
méthée, lutte de l'ame, de l'intelligence; Hercule, 
lutte du corps, de la force physique. 

Par-tout l'homme a été obligé de conquérir sa 
demeure. Il a fait le sol où il s'est établi après le 
déluge. Ensuite, il s'est fait lui-même. 

La propriété est une institution divine : ces dé- 



DEUXIÈME PARTIE. 149 

clamations du dernier siècle contre le tien et le 
mien ne peuvent soutenir le regard de la raison , 
malgré le secours que l'éloquence de Rousseau a 
daigné leur prêter. L'homme fait le sol; la terre, 
c'est lui. 

Le langage, la société, la propriété, sont choses 
identiques. 

Le patricien primitif fut celui qui, le premier, 
parvint à la connaissance de ces choses identiques ; 
car, pour l'homme, connaître, c'est avoir la notion 
intime de l'existence, le pouvoir de développer 
ses facultés: une telle connaissance, fondement 
de l'être, le patricien voulut toujours se la réser- 
ver comme droit perpétuel et incommuniquable. 

Le plébéien primitif fut celui qui, arrivé après 
le partage primitif, ou, en d'autres termes, après 
la preiliîère loi agraire primitive, qui était une 
loi agraire patricienne, fut reçu dans l'asile pri- 
mitif, aux conditions imposées par le patricien 
primitif. 

Ainsi le patricien primitif fut l'homme-^nc/w^^ 
c'est-à-dire l'homme identique avec le sol; et l'on 
connut, dans le monde, des peuples autochtonesi^ 
des peuples^ndi. Le patricien primitif, seul, eut 
des aïeux, parceque seul il eut le mariage légal ; 
lui seul eut la propriété, parceque seul il eut des 
enfants certains pour la leur transmettre; lui seul 
eut des tombeaux, parceque la terre appartenait 



i5o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

à lui seul. Les héritages et les tombeaux sont le 
même fait et le même droit. 

Le patricien primitif ne put trouver que dans 
le ciel la source mystérieuse de sa race, et les li- 
mites de la propriété furent également tracées par 
lui dans les espaces du ciel. Propriété et mariage 
sont une même loi , qui fut une loi divine, avant 
d'être une loi humaine. 

Le plébéien primitif, par sa force physique, 
aida le patricien primitif dans cette première lutte, 
qui fut si terrible, de l'homme contre les éléments : 
tel fut le grand labeur du défrichement primitif, 
après la retraite des eaux, ou, selon la contrée^ 
après la conflagration des volcans ; car, dès qu^une 
portion de terre put être rendue habitable par le 
travail de Thomme, l'homme vint la disputer aux 
éléments , et la féconder de ses sueurs. dLe plé- 
béien primitif eut donc à conquérir une demeure 
fixe sur le sol primitif arraché, en quelque sorte, 
par son bras , à la puissance du cahos ; mais avant 
d'obtenir l'héritage , il dut obtenir la famille. La 
conquête, les colonies, à des époques postérieu- 
res, remplacèrent, par d'autres combats, ces 
combats primitifs contre les forces de la nature. 
Nous ne parlons ici que de l'âge oîi notre globe 
fiit livré à l'homme pour qu'il en fît son domaine, 
au prix du travail. 

L'antique marque de réprobation , attachée à 



DEUXIÈME PARTIE. i5i 

la reproduction de Thomme, dont nous ayons si- 
gnalé le sentiment profond, dans toutes les tra- 
ditions cosmogoniques , cette marque avait été 
effacée, pour le patricien primitif, par la sainteté 
da noeud conjugal^ le plébéien primitif ne pou- 
vait pas continuer de se perpétuer sous le poids 
de Tanathème originel; il devait, à son tour, s'ap- 
proprier la dignité humaine. 
• Je disais tout-à-Vlieure que le langage, la so- 
ciété, la propriété, sont choses identiques,, et, en 
m'^exprimant ainsi, j avais en vue le sens le plus 
général. Maintenant il serait bon de distinguer la 
parole et le langage. Je vais tâcher de me faire 
comprendre. Dans les célébrations religieuses,, il 
étaKt recommandé aux profanes, c'est-à-dire aux 
plébéiens^ de se taire; et, chez les premiers Ro- 
mains ^Jie: client ne pouvant, par lui-même, don- 
ner la sansetion tégale à une formule dont cepen- 
dant il était lobjet, était tenu de s adresser à son 
patron, qui la prononçait pour lui. Le client ué- 
tait. cpielque chose que par son identification avec 
La personne du patron« U n'avait point de nom à 
hii; la nom. seul de son patron était le sien. C'est 
ainsi^ seulement que le plébéien put. user du vote , 
lorsqu'il fit sa première invasion dans la sphère 
sociale; c'est ainsi encore que, pour la validité de 
son union avec une femme, union qui ne fut pas 
d'aboird le mariage solennel, le mariage produi- 



i52 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

sant des effets civils , le client empruntait le caput, 
la tête civile de son patron, en d'autres termes, la 
force virtuelle représentée par le nom qui seul 
communiquait la faculté de contracter un enga- 
gement. Ulysse, en qui nous avons reconnu le 
plébéien primitif, répond au cyclope qu'il n'est 
personne, c'est-à-dire qu'il n'a pas le nom civil. Le 
cyclope, relativement à Ulysse, est un patricien. 

La parole, la liberté personnelle, la liberté ci- 
vile, forment donc différents degrés de l'évolution 
plébéienne; et ces degrés, souvent confondus 
entre eux, sont quelquefois difficiles à distinguer 
les uns des autres : c'est dans le mythe seulement 
qu'on les trouve bien marqués. 

Le plébéien, après avoir lutté contre les élé- 
ments, lutte contre les institutions primitives; 
l'émancipation successive est le prix de cette lutte, 
condition nécessaire et providentielle de tout pro- 
grès. L'homme est donc tenu de faire le sol,^ de 
faire sa propre intelligence. 

Le patricien d'une époque fut le plébéien de 
l'époque iprécédente: ainsi le patricien d'une 
époque historique fut le plébéien d'une époque 
héroïque, et le patricien d'une époque héroïque 
fut le plébéien d'une époque cosmogonique ; car, 
tout est succession, développement, progrès dans 
la marche des destinées humaines. Pour nous les 
expressions patriciens primitifs et plébéiens pri- 



DEUXIÈME PARTIE. i53 

mitifs, ne peuvent être que des expressions tout- 
à-fait générales, emportant un sens relatif, selon 
les époques ; et sur-tout, par le christianisme, der- 
nier terme de la progression, il est avéré que l'es- 
sence humaine est une et identique. 

En suivant la ligne que je viens d'indiquer , on 
arriverait aux patriarches de la Bible. 

La première loi agraire primitive fut la pro- 
priété personnelle et la délimitation des ordres ; 
elle établit les rapports respectifs de patron et de 
client. Le plébéien cesse d'être pecunia. 

La seconde loi agraire primitive fut la dignité 
humaine, manifestée par lé mariage. Le plébéien 
entre dans l'humanité. Il devient susceptible d'ac- 
quérir , par la propriété , une famille et des tom- 
beaux. 

La tjçc&ième loi agraire primitive fut la pro- 
priété transmissible, et le mariage produisant des 
effets civils. Le plébéien fait partie de la cité; il 
devient apte aux magistratures. 

La succession de ces lois agraires primitives, 
dont on ne peut fixer chronologiquement les da- 
tes, et dont on retrouve les traces certaines dans 
l'histoire romaine, sont donc les initiations suc- 
cessives et nécessaires de l'humanité, c'est-à-dire 
du plébéianisme; car tout patricien, originaire- 
ment fut plébéien. Tout grade, dans l'initiation 
humaine, fut toujours une conquête : il fut acquis 

VOL. t. ao 



i54 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

en fait, avant de l'être en droit; il fut demandé 
avant d'être obtenu; il fut en puissance d'être, 
avant d'être en réalité^ et en réalité, avant d'être 
légalement constaté. 

Ce que j'ai dit plus haut explique ce que je dis 
à présent, et ce que je dis à présent sera encore 
expliqué par ce que je dirai par la suite. J'avance 
pas à pas dans la carrière que je dois parcourir. 

Les chemins jamais ne furent tracés à priori ^ si 
ce ne sont les chemins ouverts par la conquête, 
parceque ceux-ci traversent de vive force les em- 
pires, et qu'ils méprisent la propriété: c'est une 
image des institutions nées des traditions,, et de 
celles <)u'impose la tyrannie. 

Il n'y a point de lieu sans nom ; et le nom , Tune 
des choses les plus primitives, sort d'une sotircè 
mystérieuse , là même que toutes les origines. 

M. de Maistre a voulu justifier la Providence, 
sou&le rapport temporel. J'avoue que ce genre de 
justification me touche peu, et je dirais volon^ 
tiers : Que m'importent les succès des méchants 
et les revers des bons? N'ai-je pas la vie à venir? 
Cette forme de justification, que maintenant j'o* 
serais presque nommer impie,, tient, au reste^ â 
l'ensemble d'une doctrine qui a dû «atténuer à me* 
sure que le sentiment mioral s'est perfectionné. 
On sait que la Bible est pleine de promesses et de 
menace&temporelles^; et l'on en sait aussi la raison : 



vi 



DEUXIÈME PARTIE. i55 

elle a été dite de raille manières, dont aucune ne 
me paraît convenable; j'aurai, sans doute, occa- 
sion de dire celte que je crois vraie, et qui tient à 
mes idées de progrès, d'avancement, d'épreuves 
successives. Pour me servir d'expressions déjà 
consacrées par une sorte de style théologique, il 
fallait bien faire l'éducation de l'homme charnel , 
avant de faire celle de l'homme spirituel. Ainsi 
donc encore, je dirais volontiers à M. de Maistre 
et à ses disciples : Vous êtes les juifs de l ancienne 
loi, et nous sommes les chrétiens de la loi de 
grâce. 

On a trop dit que la santé et là maladie, la du- 
rée plus ou moins longue de la vie, étaient une 
récompense ou un châtiment, le fruit delà ré- 
sistance ou de l'abandon à nos passions, à nos 
penchants, de l'emploi plus ou moins sage, plus 
ou moins réglé de nos facultés. Pourquoi faire de 
la morale avec de la physiologie? Notre liberté a 
plus de latitude qu'on ne croit, relativement à 
nos organes. Je ne nie point ce qu'il y a d'inévi- 
table et de résultats nécessaires dans les lois de 
notre organisation, telle qu'elle est devenue, telle 
que npus l'avons faite, mais nous avons toujours 
en notre pouvoir le refus ou l'acquiescement de 
notre volonté; et, en remontant plus haut, nous 
trouverons que l'ame informe le corps, en bien ou 
en mal , qu'il y a en nous des ressources pour ce 



i56 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

qui est mauvais, des périls pour ce qui est bon, 
que notre nature ne repousse pas invinciblement 
Fabus lorsqu'il se change en habitude. Je veux 
donc puiser la raison et la récompense d'une bonne 
conduite, non dans l'espérance de la santé ou d'une 
longue vie, mais dans le sentiment moral de notre 
perfectionnement. Dieu a bien d'autres moyens 
de récompenser et de punir; l'homme n'est pas un 
être borné au temps. 

Ce que je viens de dire de l'organisation hu- 
maine, relativement à la liberté, je pourrais le 
dire, du moins en partie, de l'organisation sociale. 

Il y a, ainsi que je l'ai énoncé plus d'une fois, 
il y a, pour la société et pour l'individu, un mé- 
lange de fatalité et de liberté , dont il faut soigneu- 
sement tenir compte. La liberté, pour les indi- 
vidus comme pour les peuples, est circonscrite 
par des lois irréfragables; car enfin la Providence 
doit vouloir la conservation de son ouvrage, et 
elle ne l'a fait que pour qu'il durât. Reste la liberté 
morale, pour l'individu , et, pour les peuples, un 
instinct moral dont la manifestation a toujours 
lieu, malgré les pouvoirs oppresseurs, et malgré 
les circonstances étrangères à lui-même. Le de- 
voir de tout gouvernement est de développer cet 
instinct moral , c'est-à-dire de diriger vers le bien, 
d'employer au perfectionnement le génie indivi- 
duel de chaque peuple qui lui est confié par la 



DEUXIÈME PARTIE. 167 

Providence; s'il ne le fait pas, il manque à sa mis- 
sion. Tout gouvernement doit être initiateur à 
l'égard du peuple qu'il gouverne. 

Lorsque l'on médite sur l'origine et les progrès' 
des connaissances humaines, on est invincible^ 
ment porté à chercher hors d'un peuple quelcon- 
que la cause de sa civilisation , et , par conséquent, 
l'origine de ses lumières sur toutes choses. C'est, 
au reste, le témoignage de l'histoire. De là l'hypo- 
thèse d'un peuple primitif, d'un peuple civilisa- 
teur, placé par Bailly, d'après Platon, dans le 
nord de l'Asie. D'autres ont établi le principe ci- 
vilisateur dans un collège de prêtres, coipme les 
gymnosophistes de l'Inde, les Hiérophantes de 
l'Egypte, les Semnothéens de la Celtique. Tou- 
jours, au moins, a-t-il fallu un législateur avec 
une mission d'en haut pour dominer et son siècle 
et les peuples auxquels il s'adressait. Il paraît 
même que ce qu'on nous donne pour des premiè- 
res institutions, des législations primitives, ne 
sont en effet que des réformations. En suivant 
donc la filiation jusqu'au bout, nous serons bien 
forcés de placer le principe civilisateur hors du 
genre humain lui-même, c'est-à-dire dans le créa- 
teur, qui a voulu que l'homme fût un être social , 
qu'il fut condamné à tout apprendre. Dieu régna 
d'abord lui-même, ensuite par des législateurs 
avoués de lui. Remarquons qu'en effet les légis- 



t58 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

lateurs, tous sans iexception, ont eu des missions 
divines ; et ici , c'est encore le seul témoignage de 
l'histoire que j'invoque. Je sais que le dix-hui- 
tième siècle n'a pas voulu croire à ces missions 
divines. 11 faut bien les admettre cependant, car^ 
ainsi que je l'ai dit au sujet des oracles , l'imposture 
ne peut être douée de ce qu'il faut pour fonder. 
Celui qui se fait l'expression d'un ordre de choses 
doit avoir en lui la conviction de la pensée hu- 
maine en sympathie avec la volonté divine, ce 
qui constitue la foi, la puissance de créer, l'ascen- 
dant sur les hommes. J'ai fait entendre ailleurs, 
ce que je pense de Mahomet lui-même, ce dernier 
législateur qui se soit autorisé d'une mission di- 
vine. Voltaire, engouffré dans les erreurs du 
siècle dont il est le représentant si passionné, et 
qui néanmoins se recommande à notre reconnais- 
sance par le vif sentiment d'humanité qu'il a dé- 
veloppé parmi nous, Voltaire a menti à-la-fois 
aux données de la poésie et à celles de la vérité; et 
ceci me rappelle encore le crime irrémissible d'a- 
voir porté une main sacrilège sur l'héroïne admi-^ 
rable, sur la sibylle pure et magnanime de la na- 
tion française. 

Remarquons, puisque nous en sommes arrivés 
là, que ces sortes de missions étant finies, il en 
est résulté la nécessité de faire entrer les peuples 
dans la participation du pouvoir. Fénélon l'avait 



DEUXIÈME PARTIE. iSg 

bien senti. Fénélon^ il ne faut pas se lasser de le 
dire, est le véritable fondateur de Tère actuelle* 
Sîî le Télémaque eût été adopté par les souverains, 
ils auraient conservé la première prérogative du 
pouvoir, celle d'instituer; ils auraient évité la 
dissolution sociale du dix-huitième siècle. Il faut 
savoir sur-tout que le Télémaque était loin de 
contenir toute la pensée de Fénélon, et que l'en- 
semble de ses écrits était un trésor de sagesse et de 
prévision. Je ne parle pas même de ceux qui ont 
péri, et qui n'ont jamais été connus^ maâs qui, 
sans doute, contenaient une révélation de l'ave- 
nir. Louis XIV, afM'ès la mort de M. le duc de 
Bourgogne, s'enferma dans ses appartements, avec 
madame de Maintenon, pour brûler tous les pa* 
piers qui contenaient les instructions de l'illustre 
maître pour son auguste éléve^ et qui avaient été 
religieusement recueillis et enfermés dans une 
cassette* Le vieux roi ne pouvait plus rien pour sa 
propre gloire, ni pour le soulagement de ses peu- 
ples dont il sentait tout le malbeur; mais qu'avait-* 
il à craindre de ces pensées généreuses, destinées 
seulement aux méditations intimes de la royauté? 
Redoutait-il encore pour lui-même, et pour son 
successeur l'ascendant d'un si beau génie? 

Disons plus,, car ^ depuis Fénélon y les temps ont 
bien changé ^ la participation du peuple au pou** 
voir ne suffît encore pas, dans l'état artuel des 



i6o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

idées et des opinions. Il faut que le pouvoir sorte 
du peuple même. La société, une fois instituée, 
marche vers l'indépendance : c'est àelle , un jour, 
à produire le pouvoir qui doit la régir. Les âges 
de la tutéle sont passés , les âges de l'émancipation 
commencent. Est-il besoin d'ajouter que néan- 
moins la société continue d'exister par les mêmes 
lois qui Font fondée? L'émancipation d'un peuple 
ne peut être pour lui l'affranchissement du haut 
domaine de la Providence. 

Je me suis expliqué ailleurs sur toutes ces cho- 
ses, et sur-tout sur le signe métaphysique, qui est 
la marque de l'âge actuel de l'esprit humain. 

Il me suffit d'appeler de nouveau l'attention sur 
ce que j'ai dit, plus haut, de l'évolution plébéienne, 
des initiations successives, du développement 
complet de l'humanité. 

M. de Maistre attend un siècle nouveau, une 
nouvelle révélation: il ne sait donc pas que le 
christianisme a tout dit ! Moi aussi je crois à une 
ère nouvelle, mais cette ère est commencée. Le 
siècle attendu existe déjà. Les choses parlent un 
langage, qui est aussi une révélation de Dieu. 

La société, ainsi que je l'ai dit si souvent^ a été 
imposée à l'homme j à présent, il est temps d'ajouter 
qu'elle lui a été imposée comme épreuve, comme 
moyen d'initiation, parceque, dès les temps cos- 
mogoniques, l'homme ayant mal usé de sa liberté. 



DEUXIÈME PARTIE. i6i 

une limite de plus a été assignée à cette liberté, ou 
plutôt une liberté d'un genre nouveau lui a été 
accordée, pour que son perfectionnement fût son 
propre ouvrage; et ici encore je puis invoquer en 
témoignage les documents de l'histoire sacrée et de 
l'histoire profane, qui sont également unanimes 
sur ce point, que toutes les villes primitives ont 
été fondées sur le droit d'asile : ainsi toutes sont 
des villes d'expiation. L'homme enfin a dû recon- 
stituer son être, par le moyen même de l'état social. 
S'il eût bien usé de sa liberté antique, il n'aurait 
pas eu besoin de passer par cette liberté successive 
qui sert à faciliter, à marquer ses progrès. La so- 
ciété lui a donc été imposée comme une épreuve et 
comme un appui. La solidarité aussi, qui en est 
une suite nécessaire, lui a été imposée en même 
temps comme une épreuve et comme un appui ; 
car, dans les vues paternelles de la sagesse infinie, 
la peine et la protection sont choses identiques. 
A mesure qu'il se perfectionne, qu'il s'améliore, 
ou, en d'autres termes, à mesure qu'il se déve- 
loppe, la solidarité diminue d'intensité ; il se rap- 
proche de l'individualité; il n'y parviendra toute- 
fois que dans une existence future. En effet, de 
ce que le père et le fils sont la même substance, 
et, en quelque sorte, le même être continué, il en 
résulte l'homogénéité, et, pour ainsi dire, l'indivi- 
dualité de l'espèce humaine. A toutes les époques, 

VOL. 1. ai 



i62 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

il y a des hommes qui, par leur haute moralité, 
sont plus ou moins soustraits au joug de cette soli- 
darité; tout le temps des épreuves est abrégé pour 
eux, ou bien ils en prennent volontairement le 
fardeau, pour l'épargner aux autres, ce qui est la 
même chose. Ceux-là sont des hommes providen- 
tiels que la bonté divine suscite pour hâter l'ac- 
complissement de ses desseins. Ajoutons que Im- 
dividualité n'est point l'égoïsme, puisqu'il reste, 
ainsi que nous venons de le dire , la faculté du dé- 
vouement libre.' C4omment des esprits élevés, des 
cœurs généreux, ont-ils pu croire que la société 
est une institution mauvaise en soi? C'est qu'ils 
se sont transportés à un état qui fiit celui de 
l'homme dans un temps dont la mémoire est con- 
servée parla tradition universelle. Ainsi donc s'ac- 
complira le retour promis par cette même tradi- 
tion; et nous reconquerrons une partie de notre 
individualité. La nécessité de la prière continuera 
pour les individus , elle diminuera comme devoir 
des êtres collectifs. De là, le moins de nécessité 
du culte public, d'une religion de l'État. L'indé- 
pendance de la pensée relativement au signe, 
conduit à l'indépendance du sentiment religieux, 
relativement au culte cérémoniel. A cet anneau 

L 

de la chaîne s'attache le principe de la tolérance. 
Je me suis expliqué ailleurs sur ce sujet. Comme 
nous ne sommes point affranchis par-là des liens 



DEUXIÈME PARTIE. i63 

dafFection inspirés par la nature, ou fruits d'un 
choix volontaire , comme ceci n ote rien aux vertus 
puisées dans le dévouement; de même, la société 
doit rester sous la protection de la Providence, et 
perpétuellement, dans tousses actes, reconnaître 
le haut domaine de Dieu sur ses créatures, sur le^ 
réunions de ses créatures vivant sous des lois com- 
munes à tous. 

Enfin, et il est temps de le dire, c'est l'entier 
développement de la loi évangélique, qui est l'u- 
nique loi morale du genre humain, loi parfaite- 
ment indépendante et désintéressée de toute 
forme politique, loi si différente, en cela, de la 
loi de Moïse qu'on voudrait nous imposer de nou- 
veau. 

Il faut rendre à la Ville des Expiations toute l'é- 
nergie du culte public; il faut, si j'ose m'exprimer 
ainsi, lui rendre le frein et l'appui de la solidarité, 
parceque cette ville est placée dans l'hypothèse sé- 
vère des institutions primitives , des cités fondées 
sur le droit d'asile. Ses citoyens sont destinés à 
recommencer leur^ducation sociale; c'est une 
colonie ancienne, au milieu des peuples mo- 
dernes. 

Ceci nous ramène à notre point de départ. 

Les états antérieurs de la société, états où une 
partie de l'espèce humaine était dans des liens si 
durs, ces états entraient aussi dans les vues de la 



i64 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Providence. Les hommes qui naissent au sein de 
ces sortes d'organisation sociale sont soumis à une 
autre forme d'expiation, et, sans doute, cette 
forme fut nécessaire en son temps. C'est la même 
nécessité qui nous impose le devoir de bâtir une 
ville nouvelle. Les Apôtres parlent sans cesse de 
cette ancienne loi qui fut gravée sur la pierre. Il 
en est de même des peuples encore barbares. Il 
en est de même du fléau de la guerre. Il en est de 
même des innocents persécutés ou tués. Il en est 
de même des individus qui gémissent sous le poids 
d'une exclusion sociale ou d'un préjugé qui les 
domine eux-mêmes. Il en est de même des mé- 
rites méconnus. Il en est de même de toutes les 
injustices légales ou illégales. Il en est de même 
des calamités de tout genre qui pèsent sur quel- 
ques uns, ou sur des multitudes. Ce sont toujours 
des épreuves ou des expiations : à la fin tout se re- 
trouvera; rien ne se perd dans le sein de Dieu. Je 
vois toujours le perfectionnement social contrarié 
par ceux qui devraient le diriger, ou le hâter : 
c'est, sans doute, une des conaitions de la société; 
et souvenon&>nous que la société a été imposée à 
l'homme, après la déchéance, après le meurtre de 
la grande victime dont nous devons recomposer 
l'être, pour parler le langage déjà employé au 
commencement de cet écrit. Que sais-je si ce mo- 
ment-ci ne sera pas signalé par une nouvelle ex- 



DEUXIÈME PARTIE. i65 

périence du cours naturel des choses entravé par 
les pouvoirs destinés à le protéger? Qui sait si les 
gouvernements ne finiront pas par ajourner, pour 
un temps, les développements actuels de Fesprit 
humain? Nous croyons qu'ils manquent à leur 
mission ; ils ne font peut-être qu obéir à une autre 
mission que nous ignorons, celle d'enchaîner le 
nouveau Prométhée. Les patriciats divers ont tou- 
jours prolongé les épreuves; c'est, sans doute, en 
vertu d'une loi universelle. Ce serait alors en 
vertu de cette loi que Dioclétien dut éprouver 
les chrétiens ; et, lorsque le monde fut chrétien, 
Constantin proclama la foi du monde. Ainsi, 
même dans les choses religieuses, il faut que 
l'homme lutte contre la destinée: il faut qu'il 
paie d'un grand prix la croyance et la liberté ; et 
le prix dont il a acheté la foi chrétienne, Téman- 
cipation évangélique , prouve toute l'étendue du 
bienfait. Que savons-nous si maintenant les peu- 
ples sont assez préparés à ce nouveau développe- 
ment du christianisme? Savons-nous s'ils ont assez 
compris que c'était au christianisme, c'est-à-dire 
à la Providence de Dieu, qu'il fallait s'adresser, et 
sur-tout s'ils ont suffisamment appris à moins 
compter sur leurs propres forces? S'il en est ainsi, 
et que le nouveau Constantin doive se faire at- 
tendre, alors, dans ma pensée de résignation, je 
me dispose à me consoler de voir les efforts gêné- 



i66 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

reux devenus impuissants; je me consolerai, dis- 
je, en pensant que, sans doute, nous n'étions pas 
assez avancés dans le sentiment moral, pour mé- 
riter Fémancipation , sinon complète, du moins 
incontestée. Nous y parviendrons graduellement, 
à mesure que nous le mériterons par nos efforts 
soutenus, par une respectueuse confiance. 

Ne lavons-nous pas déjà dit, et sommes-nous 
obligés de nous répéter sans cesse? Les premières 
sociétés furent sévères et garrottantes, parcequ Câ- 
pres la déchéance il fallut enseigner peu à peu 
le sentiment moral ; et le christianisme lui-même, 
quoique si terriblement acheté, le christianisme 
dont Femblème ineffable est un instrument de 
supplice, le christianisme lui-même na pénétré 
que peu à peu dans la moelle de la société. 

Oui, la religion, et ce mot doit être entendu 
ici dans le sens le plus universel , la religion ËEÛte 
pour Fhomme, dans le temps, est sujette à la loi 
du progrès et de la succession ; elle se manifeste 
donc aussi successivement. Lorsque Dieu a parlé ^ 
dans le temps, il a parlé la langue du temps et de 
lliomme. L'esprit contenu dans la lettre se déve- 
loppe, et la lettre est abolie. La plénitude des fa- 
cultés humaines sera la plénitude de la religion. 

Au reste, pour le dire en passant, le mot reli- 
gion suppose la chute originelle, car il signifie ou 
renouement ou réélection ; il suppose donc aussi 



DEUXIÈME PARTIE. 167 

Imtervention dun Médiateur, dogme qui, en 
effet, se trouve au fond de toutes les croyances. 

Cette loi de succession , que nous venons d'ap- 
pliquer à la religion, est d'une telle évidence, 
qu'elle a illuminé Bossuet, l'immobile Bossuet, 
jusqu'à éblouir son fier regard. Selon lui , Dieu 
n'avait pas jugé convenable de livrer, chez les 
Hébreux, le dogme de l'immortalité de l'ame 
aux grossières interprétations, aux stupides pen- 
sées d'une multitude trop chamelle pour ne 
pas en abuser; les hommes spirituels, les parfaits, 
pouvaient seuls pénétrer les voiles dont il était 
enveloppé à dessein. L'antique tradition s'expli- 
quait pour les uns, restait muette pour les autres. 
J'aurais cru qu'une telle assertion ne pouvait être 
produite que par les incrédules. Juste ciel! un 
peuple qui n'est pas, dans son universalité, forte- 
ment empreint du dogme le plus nécessaire, du 
dogme de l'immortalité ! Et c'est ce peuple qui est 
dit le dépositaire des promesses ! Et c'est ce peuple 
à qui l'on conteste si peu l'auguste prérogative de 
produire le Messie ! Et c'est un législateur inspiré 
de Dieu, que l'on peut supposer occupé de pareils 
ménagements ! 

Arrêtons-nous un instant, puisque l'occasion 
s'en présente, sur cette importante controverse 
qui a été émue au sujet de la croyance en l'immor- 
talité de l'ame chez le peuple hébreu. L'étude de 



i68 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

la législation toute typique, et de l'histoire toute 
figurative de ce peuple extraordinaire, ne pour- 
rait-elle pas conduire à affirmer que l'accomplis- 
sement des préceptes qui s'appliquaient à la loi mo- 
rale procurait des récompenses dans l'autre vie, et 
que les promesses temporelles ne s'appliquaient 
qu'à la loi de l'extérieur de la religion , aux prati- 
ques cérémonielles destinées à passer? Cela s'expli- 
querait par la raison que le culte, tout national, 
était aussi le symbole de l'institution politique. 

Il ne faut pas oublier que les Hébreux sortaient 
de chez un peuple où était établi le culte des 
morts, qu'ils marchaient au milieu de nations né- 
cromanciennes, c'est-à-dire au milieu de nations 
qui avaient abusé du dogme de la résurrection 
des morts, et que Moïse devait travailler à les 
préserver des contagions superstitieuses. 

Dieu défend de faire des images ou des repré- 
sentations de lui-même, pour éviter l'idolâtrie. 
C'est par la même raison que le législateur est 
tellement circonspect sur l'immortalité de l'ame, 
autre dogme qui donne lieu à une autre sorte 
d'idolâtrie. 

Ce dogme toutefois était implicitement reconnu 
par toute la loi; il ressortait de toutes les tradi- 
tions : le nom de Dieu qui , dans la langue du 
peuple hébreu, exprimait le nom du seul être in- 
conditionnel, de l'existence absolue, nécessaire. 



DEUXIÈME PARTIE. 169 

continue, et sans fin, avait imprimé ses hautes 
prérogatives au verbe par lequel ITiomme expri- 
mait à son tour le sentiment de l'existence; ce 
verbe se refusait à rendre l'idée du présent, tou- 
jours passager, et avait besoin d'avoir recours à 
un temps composé du passé et du futur. 

Je ne veux cependant point me briser contre 
l'autorité du grand nom de Bossuet. J'avoue même 
que sa pensée si rigoureuse, et j'oserais dire si 
hautaine, pourrait recevoir des explications favo- 
rables à mes propres idées; et je ne saurais m'en- 
gager dans cette discussion, quelque fût l'intérêt 
qu'elle devrait présenter; le peuple hébreu, com- 
me nous venons de le dire, image et type de tous 
les peuples, le peuple hébreu, qui était tenu de 
conquérir une patrie, était-il tenu de conquérir 
aussi le dogme de l'immortalité? Mais du moins 
pouvait-il s'y élever de lui-même, puisque, dès 
l'origine, il ne fut point soumis à cette forme ini- 
tiative qui, par-tout ailleurs, a distingué le plé- 
béien du patricien. L'abbé Fleury le fait noble 
tout entier; car, en effet, il était sorti tout entier 
de la maison de servitude. Bossuet paraît donc 
avoir méconnu le caractère de cette antique 
émancipation. 

Au temps de Constantin , il y eut d'autres Bos- 
suet, qui s'allarmèrent du progrès que faisaient 
les sciences primitives. La limite redoutable de 

VOL. I. 22 



« 



lyo PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

lortliodoxie fut posée, et scellée par le sang. La 
théocratie releva sa tête puissante. Toujours les 
analogies se présentent à mon esprit. Et je dirai 
' encore ici qu'au temps de Constantin, le genre 
humain n'était pas assez préparé pour la pleine 
émancipation chrétienne, dont il fut cependant 
si près. 

On a pu entrevoir la pensée première de la 
Ville des Expiations; c'est celle que j'ai attribu4^, 
plus haut, à la Providence elle-même,* dans l'éta- 
blissement de toute société humaine, de mettre 
une sauve-garde à la liberté de l'homme, lorsqu'il 
l'a compromise; de venir à son secours par une 
nouvelle épreuve, lorsque les autres épreuves 
n'ont pas suffi; de le soustraire au mauvais destin 
sous lequel plient ses facul tés qu'il n'a pas su di- 
riger pour l'amélioration, pour le perfectionne- 
ment, but suprême et définitif du Dieu qui l'a fait 
primitivement à son image, et qui ne veut pas 
que cette image auguste reste profanée. Ajoutons 
une dernière réflexion plus spéciale. Enfin cette 
ville, comme toutes les cités primitives, est fon^^ 
dée sur l'antique droit d'asile , droit qui fit la ville 
bâtie par Gaïn, comme il fit le Theseum d'Athè- 
" nés , comme il fit la ville bâtie par Romulus. 

Mais, pour tout résumer en un mot, la pensée 
universelle qui préside à 1^ Ville des Expiations, 
c'est la pensée généreuse, chrétienne, desubsti- 



DEUXIÈME PARTIE. 17F 

tuer, dans la société actuelle, rinitiation à la gêne 
et à Finfamie, l'épreuve au châtiment. Cette pen-^ 
sée que^ sans doute , la Providence m'a inspirée , 
servira, je l'espère, à me faire pardonner la témé- 
rité de quelques unes de mes investigations. 

Les méchants des prisons et des bagnes ont entre 
eux un code qui les régit seul , auquel ils obéissent 
aveuglément, à l'insu de la puissance qui les punit: 
tant est grand l'instinct social et le besoin de loi 1 
Platon avait déjà fait la remarque de cette dispo- 
sition des malfaiteurs à se réunir en corps de so- 
ciété. Certaines institutions de l'Egypte , qui ont 
excité l'étonnement des historien^, trouveraient 
ici une explication naturelle; mais je préfère la 
renvoyer au lieu où je pourrai lui donner les dé- 
veloppements nécessaires. Je dois rester, quant à 
présent, dans les données les plus générales. Les 
malheureux qui, au milieu de nous, sont hors des 
lois qu'ils ont violées, rentrent sous d'autres lois 
qu'ils sapctionnent par leur assentiment; et il faut 
bien en faire l'observation , le code inconnu , qui , 
dans les ténèbres, régit les prisons et les bagnes, 
ce code est aussi d'institution divine, en ce sens 
qu'il n'est pas non plus le résultat d'une conven- 
tion, d'un contrat, qu'il est fondé sur une loi pri- 
mordiale de la nature humaine, en ce sens encore, 
que nul ne peut s'y soustraire. Supposez le bras 
qui retient dans les fers ces hommes si profondé- 



172 PALINGÉNESIE SOCIALE. 

ment flétris, se retirant peu à peu, on concevrait 
que les grossiers rudiments, tout formés, d'une so- 
ciété quelconque, pourraient les améliorer et les 
perfectionner. N'oublions pas que Gain fut le fon- 
dateur de la première ville. Si ce n'est point un 
fait historique, dans l'acception restreinte de ce 
mot , du moins , c'est un fait universel , caractère 
essentiel des faits racontés dans la Genèse. L'au- 
torité que j'accorde au témoignage de la Bible ;ne 
connaît point de bornes. Je n'ai pas besoin d'en 
dire la raison ; elle sort de l'ensemble de cet écrit. 
Les brigands, ceux qui infestent les grands che- 
mins, les voleurs de tout genre, dans le temps 
mênae où ils secouent l'honneur de convention , le 
joug des lois de la société dans laquelle ils sont nés, 
ont, dis-je, des points d'honneur, des lois non 
écrites , une sorte d'équité naturelle , qui. règlent 
les droits particuliers de chacun , qui forment la 
hiérarchie et la subordination, qui président au 
partage des dépouilles, qui seraient enfin les pre- 
miers éléments d'une société civile, dans des cir- 
constances données, et même les premiers éléments 
d'une société politique, instinctivement armée 
d'un patriotisme sauvage. Ailleurs, j'irai bien plus 
loin ; mais il faut que le lecteur y soit préparé. Ainsi 
donc ces hommes qui , pour première profession 
de foi , se déclarent hors des lois de leur pays , re- 
connaissent encore des lois; et ces lois, sans légis- 



DEUXIÈME PARTIE. 178 

lateurs et sans magistrats, sont plus fortes que 
leurs passions déchaînées, plus fortes que les sup- 
plices, que la mort. Les brigands de Rome ont, 
de plus, un culte; mais, pour ceux-là, il faudrait 
se livrer à tout un ordre de considérations étran- 
gères au. sujet qui nous occupe. en ce moment. 
Nous ne voulons parler que des malfaiteurs,, tels 
qu'ils sont dans toute. société organisée et pleine 
de vie. Ils choisissent, en quelque sorte, la société 
particulière dans laquelle ils veulent vivre. Choi- 
sissons pour eux, et prenons, s'il le faut, dans 
leur propre code, les principes de leurs lois nou- 
velles, des lois d'exception que nous devons leur 
donner, car ces principes sont ceux . même des 
institutions primitives. 

Mais nous n'en aurons pas besoin , car avec la 
loi morale que nous sommes dans l'heureuse. né- 
cessité de commencer par consulter, nos institu- 
tions, ou plutôt, leurs institutions doivent être 
déjà une émancipation , un pas vers toutes les ini- 
tiations à-la-^fois. D'ailleurs, on n'invente pas. des 
traditions. 

Lorsqu'une civilisation recommence, et c'est 
le cas où nous nous trouvons, elle recommence 
avec ua élément de plus j avec l'adoption d'un plus 
grand nombre d'hommes à la communion sociale. 
Les études géologiques nous. fourniraient un em- 
blème de cette, sorte de succession; on pourrait 



174 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ajouter encore, que ce qui se passe sur ia terre , 
aux différents âges du genre humain , est un em- 
blème des hiérarchies de l'autre vie. Qu'il nous 
suffise de dire que l'élément chrétien est, pour 
nous, cet élément de plus, qui désormais doit 
faire partie de toute nouvelle société humaine. 

Il s'agit maintenant, comme une des consé*- 
quences les plus importantes du christianisme, 
d'abolir à jamais cette doctrine qui a trop long- 
temps régné sur la terre, doctrine qui consiste à 
croire que le châtiment doit êti'e infligé pour l'uti- 
lité de l'association. Le temps est venu de créer 
dans les esprits cette autre pensée, laquelle doit, 
à son tour, gouverner les peuples, à savoir qu'il 
est moral, qu'il est généreux, qu'il est vrai, qu'il 
est juste enfin de prendre l'utilité du prévarica- 
teur pour base de nos lois répressives. Abolissons 
aussi à jamais cette autre fausse et funeste pensée 
de l'exemple , qui a également régné si long-temps, 
et régné par les supplices. 

Dans la législation des Perses, avant de con- 
damner un homme, il fallait mettre en balance 
les services rendus par le coupable , antérieure- 
ment au crime pour lequel il était accusé, et les 
mettre en balance avec le crime lui-même. La 
justice de Dieu juge l'ensemble d'une vie, parce- 
que Dieu sait ce qu'est chaque homme, chaque 
créature individuelle, indépendamment de ce qui 



DEUXIÈME PARTIE. ijS 

lui est extérieur. C'est tout un homme que Dieu 
juge. Les Perses, sans doute, n'étaient pas plus 
que nous habiles à une si haute magistrature. Aussi 
ne se servaient-ils pas de ce genre d'appréciation 
pour diminuer le mérite des bonnes actions. Leur 
loi était donc une loi de miséricorde, et non une 
loi de justice rigoureuse pour tous. C'était le vrai 
motif, qui est aussi la véritable raison de l'amnis- 
tie, et du droit de faire grâce ou de commuer la 
peine. 

Cependant, je pense qu'il y a un progrès à faire 
dans cette ligne d'idées, et que les réformes de 
notre législation criminelle ont grand besoin 
d'être éclairées par une pensée si humaine. 11 en 
résulterait le principe d'une théorie de peines et 
de récompenses , théorie fort belle et fort sociale, 
mais ({ui, en ce moment, doit nous être étran- 
gère. 

Finissons par cette réflexion. Il ne peut y avoir 
expiation par le châtiment, que lorsque le cou- 
pable lui-même acquiesce au châtiment. Dieu sans 
doute veut qu'il en soit ainsi pour sa propre jus- 
tice, car il veut le progrès. Si le coupable peut, 
quelquefois ici bas, chercher à s'y soustraire, ail- 
leurs, il s'y soumet. Platon avait donc tort de croire 
à l'efflcacité du châtiment comme châtiment. Ce 
beau génie, qui s'est souvent élevé si haut, n'avait 
pas encore compris que la peine du crime ne peut 



176 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

effacer le crime qu'à la condition que le criminel 
accepte la peine. M. de Maistre est tombé dans la 
même erreur que Platon. Aurait-il donc mal in- 
terprété le dogme du Médiateur, tel que Fa pro- 
clamé la foi chrétienne? Je ne reculerai point de- 
vant cette question théosophique, lorsqu'il en sera 
temps. 

SUITE DE LA DEUXIÈME PARTIE. 

§IV. 
Suite des Prolégomènes pour la faille des Expiations. 

Comme on a pu le voir, l'abolition de là peine 
de mort est loin d'être la seule pensée, la pensée 
intime et profonde qui m'a inspiré la Ville des 
Expiations. 

Le monde qui passe en, cache un qui ne passe 
point : l'un sert de voile à l'autre. Que lé voile 
tombe, la réalité intellectuelle apparaîtra. L'exté- 
rieur de la Ville des Expiations cache une ville in-r 
térieure. J'ai divisé mon ouvrage en trois livres; 
le troisième livre est la manifestation de la cité 
mystique. 

La Ville des Expiations n'est pas seulement une 
ville fondée sur l'antique droit d'asile; son horizon 
doit s'étendre bien au-delà du monde civil actuel, 
et même du monde civil tel que pourrait le créer 



DEUXIÈME PARTIE. 177 

une haute spéculation philosophique. Ses immu- 
nités et ses privilèges, sa charte en quelque sorte 
divine, sont d'un autre ordre. Elle est une cité 
stationnaire par son principe éternel, progressive 
par son alliance toujours subsistante avec les des- 
tinées générales du genre humain: elle dpit être 
la représentation continue de l'ancien monde ci- 
vil , du monde civil actuel , du monde civil de l'a- 
venir, du monde religieux qui embrasse tout le 
genre humain dans ses voies préparatoires. 

J'ai déjà averti que, dans mes données sur l'a- 
venir de la société, je mets en dehors les problè- 
mes que peuvent présenter les civilisations de 
l'Amérique. 

L'Amérique, en effet, fondée sur des éléments 
complètement nouveaux dans l'histoire de l'hu- 
manité, doit exercer, en ce moment, toutes les 
prévisions des publicistes et des philosophes ; mais 
ici elle ne peut entrer dans les miennes. Qui eût 
cru , lorsque les bandes européennes vinrent égor- 
ger les races indigènes, et y transporter ensuite 
les races africaines, que la Providence divine 
ferait sortir d'une telle conquête les choses que 
nous voyons commencer? Dans cette série de 
faits si peu prévus, comme dans tout le cours des 
événements génériaux et particuliers, comme dans 
les développements successifs, comme dans toutes 
les révolutions graduelles et subites, on trouve 

VOL. I. 23 



178 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

l'accord de la prescience divine et de la liberté de 
l'homme. L'homme fait ce qu'il veut, la Provi- 
dence va à son but qui nous est caché. Reste tou- 
jours, reste la volonté humaine agissant libre* 
ment, soit qu'elle obéisse, soitqu elle résiste^ reste 
enfin, reste, pour la moralité, l'attribution à 
l'homme de ses actes bons ou mauvais. 

Il a fallu l'expérience de bien des siècles pour 
arriver à pouvoir se passer de traditions ; encore 
ne s'en passe-t-on pas réellement. Toute la science 
acquise d'un vieux continent, et tout l'espace ter- 
ritorial d'un continent nouveau, où l'on a fait la 
solitude primitive, sont des conditions qui n'ont 
pu se présenter qu'une fois. 11 faut bien admettre 
aussi que le christianisme a fort facilité toutes les 
organisations sociales improvisées de l'Amérique; 
le christianisme entré dans la sphère des idées 
civiles, pouvait seul suppléer à toutes les tra- 
ditions. L'ancien droit des métropoles, ce droit 
originairement analogue à celui de la puissance 
paternelle dans toute sa sévérité , ce droit devait 
disparaître devant la pensée d'émancipation qui 
repose dans le christianisme. 

En toutes choses, dans tous les ordres d'idées , 
les faits primitifs, les causes primitives, produisent 
des effets qui se prolongent et qui durent tou- 
jours. La première génération produit les géné- 
rations successives dans les siècles des siècles, La 



DEUXIÈME PARTIE. 179 

puissance de la vie se transmet sans s'éteindre, se 
transforme sans perdre son type originel. Cette 
sorte de vie virtuelle , pour les races progressives 
de l'Europe, vient de l'Orient. N'oublions donc 
jamais que l'Orient est notre berceau cosmogo- 
nique et intellectuel. 

Les civilisations américaines, quelles que soient 
leurs origines différentes ^ nous sont devenues 
tout-à-feit étrangères,^ sous ce rapport. Je ne sais 
91 jamais notre vieille Europe entrera dans ce 
mouvement, je suis peu disposé à le croire. Un 
principe cosmogonique, qui est la vie même à sa 
source, est doué d'une force de perpétuité indé- 
finie qui survit aux opinions et même aux croyan- 
ces ^ elle informe plus ou moins toutes les institu- 
tions qui se succèdent jusqu'à la fin. 

La grande erreur du dix-huitième siècle a été 
de méconnaître cette force de perpétuité , et de 
nous traiter comme une race née spontanément 
et sans ancêtres. Cette première erreur a occa- 
sioné toutes les autres , dans l'attaque aussi bien 
que dans la défense , et nous a livrés à une suite 
de réactions dont il est impossible de prévoir au- 
jourd'hui le terme. 

Tel est néanmoins le berceau cosmogonique et 
intellectuel des civilisations américaines. Ce qui 
était pour nous une grande erreur, est devenu, 
pour elles, une vérité. Leur point de départ est 



i8o PAT.INGÉNÉSIE SOCIALE. 

le contrat social. Les Numa, les Lycurgue, les 
Zaleucus, les Aristote, les Platon, qui gouvernent 
encore, sinon nos doctrines sociales, du moins 
nos intelligences, ne sont rien pour les Améri- 
ques. Les Penn, les Bentham, les Lovingson , sont 
leurs véritables législateurs; ils n'ont pas besoin 
de remonter plus haut que Bacon. Cette juris- 
prudence romaine, fille elle-même de tant de lé- 
gislations antérieures, traditionnelles ou écrites, 
cette jurisprudence romaine qui nous tient tou- 
jours dans ses indissolubles réseaux, peut leur 
être inconnue, sans aucun inconvénient. Notre 
code civil lui-même, si fortement empreint d'i- 
dées progressives, ne peut être, pour leurs publi- 
cistes, qu'un renseignement scientifique. Leur 
point de départ, leur sphère d'activité, tout est 
différent. J'ai donc dû laisser les civilisations amé- 
ricaines en dehors de toutes mes spéculations. 

Le troisième livre de la Ville des Expiations 
sera notre avenir à nous, l'avenir de l'Europe, 
telle que l'ont faite ses institutions primitives et 
ses révolutions successives, telle que l'ont faite 
ses traditions, ses doctrines anciennes ou nouvel- 
les, ses monuments de poésie, d'arts, de littéra- 
ture. 

Il ne peut y avoir de commun que la loi évan- 
gélique, destinée à régner sur tout le monde 
moral. 



DEUXIÈME PARTIE. i8i 

Ce n'est point une révélation nouvelle que nous 
devons attendre, mais peut-être nous est-il per- 
mis de compter sur une dernière forme d'initia- 
tion. Le {j^énie audacieux du Dante suffirait à 
peine pour nous faire pénétrer dans la cité mys- 
tique située au centre de la Ville des Expiations ; 
mais je suis tenu seuletaent à manifester du siècle 
futur ce qu'il m'a été donné d'y entrevoir. Nul ne 
peut aller au-delà de ses propres facultés. Chaque 
abeille fait sa petite alvéole, et l'harmonie des tra- 
vaux produit la ruche. 
m 

SUITE DE LA DEUXIÈME PARTIE. 

S V. 

Prolégomènes de VÉlégie. 

Je me suis assez expliqué sur les fables de l'an- 
tiquité, et sur lès traditions générales dispersées 
chez tous les peuples, empreintes dans toutes les 
langues. J'ai donné à comprendre ce que nous 
devons espérer des progrès de l'archéologie, de la 
symbolique, de l'exégèse, de la philologie, et de 
la géologie, pour une histoire vraie du genre hu- 
main, antérieure aux temps historiques. Telles 
sont les Muses qu'il faut à présent invoquer, pour 
qu'elles nous initient dans les secrets des tradi- 
tions primitives et des histoires antiques; elles 



i82 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

nous ouvriront non seulement de nouvelles sour- 
ces de poésie, mais elles étendront encore l'hori- 
zon de nos croyances. 

C'est ainsi que nous pouvons reconquérir nos 
facultés intuitives, retrouver cette brillante syn- 
thèse qui fut, à l'origine, le flambeau des intelli- 
gences. 

Revenons un peu sur nos pas, pour mieux sai- 
sir l'ensemble de mes idées. 

J'ai dit l'inspiration qui a produit l'Orphée: 
c'est la même qui a produit le reste de la Palingé- 
nésie, puisqu'elle est fondée tout entière sur la 
même pensée et le même sentiment. Tout y est 
identique. 

J'ai pris, ainsi que je l'ai fait remarquer, la 
Grèce primitive telle que les poètes et les philo- 
sophes nous l'ont donnée, c'est-à-dire comme une 
civilisation transmise. Les prêtres de l'Egypte di- 
saient à Platon : Vous autres Grecs, vous êtes 
d'hier. 

Orphée , l'Hercule thébain , Thésée , étaient 
contemporains , d'après des traditions avouées par 
ces peuples, qui, au reste, avaient consenti à ne 
dater réellement que des Héraclides, et dont la 
seule ère incontestée soit celle des olympiades, 
bien différents des autres peuples qui ne croyaient 
jamais entasser assez de siècles pour voiler leur 
origine. C'est donc toujours aux Héraclides qu'ils 



DEUXIÈME PARTIE. i83 

faisaient reraonter leurs institutions; et c'est ce 
qui rend si difficile toute chroiiologie antérieure. 

Toutefois il est évident qu'ici il y a confusion , 
même dans cette sorte de chronologie que j'ai 
nommée idéale , Hercule a fait la contrée, le sol; 
Thésée a fait l'institution , la cité ; l'un est donc un 
être cosmogonique national; l'autre, un être hé- 
roïque national aussi: ce sont deux âges mêlés 
dans les traditions. 

Quoiqu'il en soit, et malgré cette limite des 
Héraclides, il est impossible de ne pas voir encore 
là un vieux monde qui finit, et un monde nou- 
veau qui commence. Hercule soutenant le ciel à 
la place d'Atlas, c'est l'apparition d'une nouvelle 
race, de nouvelles dynasties royales, d'un ordre 
de choses nouveau : c'est toujours une époque pa- 
lingénésique. Le culte du jeune Jupiter succé- 
dant à celui du vieux Saturne, n'est qu'une trans- 
formation de la même idée. A son tour, selon la 
remarque déjà faite plus haut, le vieux Jupiter 
devait être un jour détrôné parle jeune Bacchus, 
le dieu plébéien par excellence; en effet, les plé- 
béiens, dans le mythe civil d'une époque, sont 
représentés par le sexe passif, par les ménades : 
nous trouverons un dernier témoignage de cet 
antique mythe civil dans la loi des XII Tables , où 
le mot midiereSf toujours d'après no$ idées, dé- 
signe ceux qui ne faisaient point partie de la cité, 



i84 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

ceux à qui était interdit le vin , symbole des droits 
civils, incommuniquables. Virgile faisant du Si- 
lène , instituteur de Bacchus , un personnage cos- 
mogonique , était , à son insu , l'organe d'une 
croyance dont nous avons déjà parlé , et dont la 
tradition, qui ne fîit jamais interrompue, repre- 
nait alors quelque chose de son énergie. J^e plé- 
béianisme, pour le redire en passant, est telle- 
ment la tige même de l'humanité , que les lettres 
et les arts, honneur et gloire de l'humanité, sont 
des productions plébéiennes. Mais revenons à ces 
données antiques , dont nous nous sommes trop 
écartés par la force d'analogies toujours présentes 
à notre esprit. Lorsque Ménélas aborda en Egypte, 
il trouva que Protée régnait sur cette terre mer- 
veilleuse. Or Protée était un devin illustre du 
vieux monde, prophétisant le monde nouveau. 
C'était donc, encore pour l'Egypte, la fin des 
temps divins ou des temps fabuleux, ce qui est. la 
même chose, d'après tout ce que nous avons déjà 
dit. 

Ainsi les révolutions de la terre sont exprimées 
par des personnages cosmogoniques généraux, 
comme les révolutions locales de chaque région 
sont exprimées par des personnages cosmogoni- 
ques nationaux. Protée est pour l'Egypte ce que 
l'Hercule thébain est devenu pour la Grèce : j'é- 
tais donc autorisé à faire d'Orphée le civilisateur 



DEUXIÈME PARTIE. i85 

primitif succédant à tous les personnages cosmo- 
goniques. 

Il paraît aussi, d'après l'étude de la géographie 
de la Grèce, que, peu avant cette époque, toute là 
contrée avait subi de grands bouleversements. La 
contrée elle-même était donc nouvelle. Peut-être 
TEuxin s'était-il récemment ouvert avec violence 
les portes de la Méditerranée, appelée alors le 
grand Océan. Les déluges d'Ogygès, de Deuca- 
lion, la mobilité des roches Cyanées, l'île de; Dé- 
los flottant sur les mers , les combats des géants, 
sont de poétiques attestations d'une catastrophe 
locale dont la mémoire n'aura pas tardé à être con- 
fondue avec la catastrophe générale qui a laissé 
sur la terre d'irrécusables monuments. 

Les mystères cosmogoniques de la Samothrace, 
par leur forme austère, indiquent une origine de 
misère et de malheur. Les Cabires conservaient, 
sans doute , d^ns leurs tristes grottes quelques la- 
mentables débris des traditions antérieures au 
bouleversement. 

Nous avons vu, déjà, que quelque chose de 
sinistre repose dans toutes les traditions primiti- 
ves, et j'en ai fait connaître la raison. Les fables 
de rage d'or sont des fables postérieures, italiques 
plutôt que grecques, et qui ne s'appuient point sur 
des traditions unanimes et revêtues du caractère 
imposant de l'universalité, à moins que ce ne soit 

VOL. I. 34 



i86 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

un emblème des temps antédiluviens, ou plutôt 
un souvenir confus de l'état qui a précédé la dé- 
chéance. Un fait bien plus primitif et bien plus 
généralement adopté, c'est la misère de l'espèce 
humaine, au commencement, et la haine de la 
propagation, qui en est le résultat. Platon, lors- 
qu'il plane également sur la fable et sur l'histoire, 
nous offre de grands sujets de méditation à cet 
égard. Ainsi les premiers hommes, qui ont suivi 
la grande catastrophe, errants, isolés, n'auraient 
multiplié quepai: hasard, par un hasard quelque- 
fois assez rare^ le mariage lui-même serait un fruit 
de la législation, non seulement sous le rapport de 
l'ordre et de la sainteté, mais même sous le rap- 
port naturel. J'ai dû, au reste, dans le livre de 
la Samothrace , ne pas oublier cette terrible an- 
tipathie pour la société conjugale. Plus tard , au 
contraire, les hommes ont colorié de toute la force 
de leur imagination le penchant des deux sexes 
l'un pour l'autre. Ils ont d'abord voulu l'encoura- 
ger, et je pourrais en apporter des preuves qui 
feraient rougir la pudeur; ensuite ils en ont fait 
la source des plus doux sentiments. L'amour en 
est résulté, l'amour tel que nous le connaissons, 
tel qu'il est peint dans nos poëtes; mais aussi l'a- 
mour qui, dans une plus haute sphère est une des 
grandes puissances de la nature et de l'ame. 
La secte d'Épicure avait vivement accepté la 



DEUXIÈME PARTIE. 187 

fiction de l'âge d'or; par la même raison, des phi- 
losophes du siècle dernier ont voulu faire une 
peinture séduisante de ce qu'ils ont appelé l'état 
de nature. L'erreur des uns et des autres est 
absolument semblable. 

Voici donc ce qui me paraît être la vérité : 
l'homme est tenu de s'approprier la terre , puis de 
se faire lui-même ; son développement est un tra«^ 
vail sans relâche et sans repos; son initiation a com- 
mencé par le degré le plus infime ; mais je dois me 
hâter de répéter que leS' traditions dépositaires 
d'une révélation primitive n'ont été, nulle part, 
entièrement abolies; que le souvenir, plus ou 
moins altéré, s'en est réveillé lorsqu'il a été temps; 
que c'est ce qui explique les missions divines, chez 
les Gentils, comme, par exemple, celle d'Orphée; 
enfin, que Dieu n'a jamais détourné sa face de son 
ouvrage, et qu'il a seulement voulu que l'homme 
méritât, soit l'amélioration de ses destinées, soit 
sa réhabilitation , soit sa gloire immortelle. 

Les catastrophes physiques du globe, dont on 
trouve tant de monuments de différents genres, 
. imprimèrent sans doute dans le cerveau des hom- 
mes qui en furent témoins, et qui leur survécu- 
rent, une sorte, de désordre intime qui se perpétua, 
long-temps par la voie de la génération. De là Jes 
fables monstrueuses que l'on trouve toujours près 
de ces terribles époques. N'oublions pas toutefois 



i88 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

de signaler également les tropes qui ont pu résul- 
ter quelquefois du langage né de riiiéroglyphe. 

Ces fables monstrueuses tiennent enfin à lanti- 
que superstition relativement au mélange des races; 
et ici nous pourrions encore remonter à l'origine 
dune distinction primitive, dont le signe réside 
dans la forme même du mariage. Ce point fonda- 
mental de toute histoire antique sera mis, plus 
tard , hors de toute discussion. Nous expliquerons, 
quand il en sera temps , ce que les austères patri- 
ciens de Rome entendaient par cette expression si 
énergique , natura 5ecMm discors , expression qui, 
à elle seule, raconte tout un ordre de choses. 

Ajoutons à présent que je ne spis quoi de si- 
nistre se manifeste aussi aux époques de transfor- 
mation et d'avancement des sociétés humaines. 
L'éducation du genre humain est toujours dure , 
parcequ'elle contient toujours la double condition 
de l'expiation et du progrès acheté par l'eiFfort, 
même par la douleur. Remarquons, avant de finir 
sur ce sujet, que plusieurs des premières hérésies 
chrétiennes, héritières en cela des traditions dou- 
loureuses que nous venons d'indiquer , avaient au 
nombre de leurs dogmes la haine de la propaga- 
tion, sentiment d'une terreur profonde qu'il faut 
bien faire attention de ne point confondre avec 
ceux d'une pureté et d'une piété exaltées. 

Un des esprits les plus mélancoliques qui aient 



DEUXIÈME PARTIE. 189 

jamais existé, et qu'à mon avis, on a trop confondu 
dans Fanathème porté contre les incrédules, Bou- 
langer avait recueilli dans les archives de notre 
race malheureuse tous les monuments de nos lon- 
gues calamités, pour en composer une sorte d'his- 
toire funèbre du genre humain. Je suis loin, bien 
loin d'entrer dans les conséquences de son système 
de désolation, et je désire, par-dessus tout, que 
de l'ensemble de mon ouvrage il sorte un cri de 
bénédiction pour la Providence , une prière pro- 
fondément filiale pour le Père commun des hom- 
mes, un hymne nouveau pour le Dieu créateur 
et conservateur. Boulanger a classé toutes les tra- 
ditions générales du genre humain ; il en a montré 
successivement, parmi les différents peuples, l'es- 
prit commémora tif, l'esprit funèbre, l'esprit mys- 
térieux , l'esprit cyclique, l'esprit liturgique. Tou- 
tes les fêtes religieuses, d'après ces classifications 
elles-mêmes, et par des raisons qui entrent com- 
plètement dans le système de mes idées, com- 
mencent par des cérémonies de deuil, et finissent 
par des cérémonies qui expriment l'alégresse ; elles 
sont donc des types identiques ; et cette identité , 
c'est ce que j'appelle la pensée palingénésique, la 
pensée de fin et de renouvellement, qui est l'an- 
neau unique où s'attachent toutes les innombra- 
bles traditions. Les fêtes séculaires, les jubilés, 
les calendriers, portent l'empreinte de cette pen- 



igo PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

sée identique et universelle. Boulanger, toujours 
préoccupé de sa plainte amère, n'avait recueilli 
de ses savantes recherches que les plus tristes ré- 
sultats. C'est ainsi que le despotisme oriental avait 
été, pour lui, une imitation funeste de ce destin 
de fer qu'il voyait , par-tout et dans tous les temps, 
peser sur la race humaine, sans qu'il pût conce- 
voir un espoir d'amélioration. Les rois étant les 
représentants de Dieu, et l'image de Dieu n'étant 
qu'une image de terreur aveugle, il fallait armer 
la majesté royale d'une terreur aveugle qt silen- 
cieuse. Toutes les volontés devaient être brisées, 
et toute liberté morale anéantie. Telles sont les fâ- 
cheuses directions d'un esprit inquiet, qui n'avait 
pu voir que le côté malheureux des destinées hu- 
maines. Et cependant, moi qui puise incontesta- 
blement aux mêmes sources , pourquoi ne trouvé- 
je que des raisons d'adorer avec amour ? Je réponds 
par l'ensemble de cet ouvrage. 

Boulanger, au reste, a fort bien vu que les usa- 
ges de l'antiquité ont besoin d'être expliqués , à- 
la-fois, par leur forme extérieure, et dans leur 
essence même, et non dans l'application que cha- 
que peuple en a faite. C'est ainsi qu'un mot, 
passé d'une langue antérieure dans celle qui lui a 
succédé, souvent est, selon notice système d'idées, 
un témoin vrai, quoique d'abord inaperçu, d'une 
chose qu'il a cessé de représenter. 



DEUXIÈME PARTIE. igi 

L'époque d'Orphée, on l'a vu, est une des pre- 
mières éjx)ques palingénésiques du monde, con- 
sidéré en dehors de l'application spéciale à nos 
propres traditions religieuses ; j'en ai esquissé la 
peinture , mais dans des données qui ne pouvaient 
être que très vagues et très obscures, par les mo- 
tifs que j'ai expliqués. J'avais sur-tout besoin de 
rester constamment dans la spéculation poétique 
la plus générale. 

Nous sommes arrivés aussi à une époque palin- 
génésique, et la Ville des Expiations est un ta- 
bleau par lequel j'ai voulu signaler les principales 
tendances de cette époque. C'est à regret que 
j'emploie ici ce mot de tendance pour exprimer 
ce qui se remue de si profondément religieux 
dans les âmes élevées. 

L'élégie est destinée à représenter le moment 
de transition, moment si cruel pour l'homme, 
qui sent toute sa nature ébranlée. J ai voulu pein- 
dre ce malaise général qui saisit les peuples dans 
ces jours, dont la mémoire est ensuite consacrée 
par des .solennités publiques, dans ces jours de 
fin et de rénovation où les anciennes croyances 
sociales s'éteignent pour être remplacées par de 
nouvelles croyances, où une partie des hommes 
vit encore dans le passé, pendant que l'autre s'a- 
vance vers l'avenir. J'ai dit à dessein ci'oyances so- 
ciales, car, pour les croyances religieuses, j'en ai 



192 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

la confiance, elles ne peuvent qu'être affermies. 
Toute ma pensée finira par se développer. 

Et remarquez bien ceci, qui est le caractère 
propre des époques palingénésiques. Tantôt ce 
sont des signes dans le ciel, tantôt ce sont des 
voyants, qui sont en sympathie avec le siècle 
futur. Uiï vif sentiment de ce qui est donne le 
sentiment de ce qui sera, comme la pensée, si elle 
pouvait être rendue intelligible avant d'être ma- 
nifestée par la parole. Il y a des hommes en avant 
du siècle, il en est même qui sont en avant de 
l'existence actuelle, et qui participent déjà de 
l'existence future. Les initiations sont successives. 
L'homme en qui existe cette faculté de l'avenir est 
introduit plus tôt dans le siècle futur, ou même 
dans la vie à venir. C'est, comme nous l'avons dit, 
l'homme dispensé d'un grade ou d'une épreuve, 
dans la cérémonie emblématique de l'initiation. 
Cfette faculté de voir ce qui sera dans ce qui est, 
fut toujours un moyen d'avancement pour tous, 
car toujours ceux en qui réside cette faculté sont 
tenus de parler aux autres; c'est donc une sorte 
de demi-révélation, que la Providence répartit 
avec mesure , et qui fait aussi marcher les hom- 
mes sans attenter à leur liberté. Toutes les desti- 
nées humaines sont analogues entre elles. Chaque 
homme a un but à atteindre. Selon que chacun 
est plus ou moins élevé , chacun a un but diftîé- 



DEUXIÈME PARTIE, 193 

rent. Ce qui est ordonné à chacun , ce n'est pas d'at- 
teindre le but qui ne lui apparaît pas, c'est d'attein- 
dre le but qui lui apparaît. Sur cette terre, et dès à 
présent, il est évident qu'il y a une hiérarchie 
d'esprits humains, qui se prolonge au-delà de 
cette vie; mais tous arrivent, les uns plus tôt, les 
autres ^plus tard. Nous sommes tous appelés au 
même. héritage. Ce qui s'est passé à l'égard des so-. 
eiétés est un emblème de ma pensée. Il y a aussi 
unie sorte de seconde vue pour le monde des in- 
telligepces. 

A ces époques de fin et de renouvellement sur- 
viennent, où se réveillent les traditions apocalyp- 
tiques, lesquelles sont toujours la prévision d'un 
Jriste dénouement pour un drame si tristement 
comipencé, lorsqu'on ne le considère que, comme . 
Boulanger, dans la sphère de l'histoire, ou, com- 
me lord Byron, dans la sphère de la poésie ; mais 
lorsqu'on le considère dépouillé d'espérances im- 
mortelles, alors naissent les prédictions sur la fin 
des temps , sur la conflagration de notre pauvre 
planète rejetée dans l'immensité de l'espace, com- 
me un charbon éteint. Nous n'avons pas été . 
exempts de cette sorte d'exaltaition mélancolique, 
\. poussée quelquefois jusqu'au plus déplorable ver- 
tige, lorsqu'elle devient* contagieuse parmi les 
multitudes épouvantées. ' 

. Pour voir une telle image, le relief d'une telle 

VOL. I. ' •• a5 



194 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

situation, considérez l'état où se trouve réduite 
la capitale de deux passés. Rome va être envahie 
par la solitude comme Jérusalem. La ville que 
l'on nomme encore la Ville éternelle, aurait-elle 
accompli toutes ses destinées? Deux sceptres dif- 
férents ont été remis entre ses mains. L'un est 
brisé depuis bien des siècles, l'autre échaj^ aux 
mains de cette reine des nations. Un air malfai- 
sant s'avance sur elle comme les sables du désert 
sur Palmyre. L'homme cesse d'y lutter de cette 
lutte opiniâtre que j'ai voulu peindre dans un des 
hvres d'Orphée; et cette lutte est une des condi- 
tions auxquelles la terre lui a été donnée. La Ge- 
nèse le dit. Rome a vu périr successivement et la 
civilisation de sa forte république, et celle de son 
grand empire qui pesait sur l'univers , et celle du 
moyen âge qu'elle seule a pu dompter. Une cir- 
constance peut sauver Rome d'une destruction 
complète , et empêcher que la basilique de Saint- 
Pierre ne devienne bientôt l'asile de reptiles im- 
mondes, d'oiseaux effrayants; il faudrait que la 
terrible charrue des révolutions, après avoir re- 
tourné le sol fécond de l'Italie, remuât encore 
profondément cette terre de plusieurs âges de 
volcans. 

Oui, j'en ai la conviction intime, il y a dans 
cette vieille Italie tous les élémentsnobles et gé- 
néreux qui peuvent produire un grand peuple. 






DEUXIÈME PARTIE. 19& 

Vienne le moment où elle pourra s'affranchir du 
joug si profondément démoralisateur de l'étran- 
ger! Il y a long-temps qu'on l'a dit, puisque c'est 
à propos des projets d'Henri IV: C'est être le 
maître des Italiens que de leur rendre la liberté. 
Voyez un autre spectacle digne de votre atten- 
tion. Dans ces derniers temps, un nouveau Titan, 
confiné au milieu des vastes mers, est mort seul 
sur un rocher. Celui-ci a voulu faire autrement 
que Prométhée. Prométhée, c'est le génie civili-- 
sateur, le génie du progrès et de l'avancement, 
enchaîné par la destinée inexorable. Buonaparte, 
c'est le génie égoïste, qui veut que le monde en- 
tier soit employé à élever le piédestal de sa statue 
isolée; et cette statue isolée a eu le sort du fa- 
meux colosse à la tête d'or et aux pieds d'argile. 
Buonaparte trouva beau de combattre la civilisa- 
tion avec les armes fournies par elle-même. Il vou- 
lut faire rétrograder les sociétés humaines dont il 
était le plus éclatant produit. Buonaparte a légué 
au monde cet esprit de retardement qui ne meurt . 
jamais , contre lequel l'homme doit perpétuelle- 
ment combattre, sans prendre aucun repos, com- 
me il doit perpétuellement combattre contre les 
forces delà nature, et toujours sans prendre aucun 
repos. Sitôt qu'un homme se décourage dans les 
épreuves de l'initiation , il s'affaisse dans sa pro- 
pre misère, il se complaît dans son abrutissement. 



**, 



^ 



ïgô PALINGÉNÉSIE SOCIALE. - 

il ces^e , en quelque sorte , d'être une créature Hu- 
maine : il en est ainsi d'une nation. 

Buonaparte ne fonda pas dans l'avenir, et le 
présent lui est échappé* Grande leçon ! Il a dis- 
paru seul. Il a brillé un instant comme un mé- 
téore étranger à notre système social. Nul peuple 
ne dit : C'est sa pensée sympathique qui nous gou- 
verne. 

Les souverains n'ont secoué le joug de Buona- 
parte qu'en affranchissant les peuples, ou en pro- 
mettant de les affranchir, ou enfin en reconnais- * 
sant l'émancipation de ceux qui s'étaient trouvés 
dans des circonstances telles qu'ils s'étaient af- 
franchis par le fait. Les peuples ont, plus qu'on 
ne croit, l'instinct de la conservation, mais c'est 
toujours par la voie de la liberté. L'ordre est un 
besoin des peuples, et ils ne peuvent manquer de 
satisfaire à ce besoin, lorsqu'on les laisse accomplir 
une révolution devenue nécessaire, sans la con- 
trarier en ce qu'elle a d'utile et de bon. Les prin- 
ces ne savent pas prévenir une révolution , parce- 
qu'ils ont perdu la facul té d'instituer. Voyons-nous, - 
en effet, à présent, des princes faire des peuples? 
N'oublions pas ceci, pour la suite; il n'est pas 
temps encore de s'arrêter sur cette considération, 
qui est cependant d'une si grande importance. 

Reportons notre pensée sur les circonstances qui 
ont servi à l'affranchissement graduel des peuples ' 



'*. 



• ^ 






-*• 









• • 



DEUXIÈME PARTIE. 197 

modernes. Le bienfait des croisades fut loin d'être 
prévu ; mais les communes étaient fondées, et le. 
bienfait subsista : d'ailleurs , les classes privilégiées 
donnaient trop d'inquiétudes au ]X)uyoir. Buona- 
parte, une fois renversé, le bienfait n'a pas sub- 
sisté , parceque rien n'a été fondé. Les souverains 
de l'Europe ne parviendront à civiliser l'Asie 
qu'en affranchissant leurs propres peuples. 

Depuis l'émancipation par le christianisme, le 
génie de l'avancemept est disséminé dans le monde; 
mais il y est répandu parmi une multitude qui 
est désarmée. Le génie du retardement, au con- 
traire, est concentré dans le petit nombre, mais 
4ans le petit nombre armé de la puissance sociale, 
de la force d'organisation. A l'origine des sociétés 
humaines, le génie du progrès était dans le petit 
nombre, et c'était la multitude qui y apportait 
des obstacles. Ce génie bienfaisant finissait par 
remporter la victoire, même sur les forces légales 
et organisées, parcequ'il est de la nature du genre 
humain d'avancer toujours. Le petit nombre, 
exécutant les arrêts du génie du ' retardement , 
agit donc contre la nature du genre humain. Il 
finira par être vaincu. L'initiation n'est plus con- 
fiée à quelques uns, elle repose dans tous, parce- 
que tous entrent dans les mœurs générales, par- 
ceque l'ordre légal appartient à tous. Les peuples 
émancipés par le christianisme auraient déjà 



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igS PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

triomphé, s'ils avaient compris qu'ils devaient se 
réunir dans une seule pensée, et que cette pen- 
sée devait être une pensée religieuse. Les hom- 
mes du retardement, les uns par une erreur de 
conviction , Jes autres par un coupable calcul, 
ont invoqué la Providence : ils ont au moins cher- 
ché l'appui du fait religieux, ils ont pris le bou^ 
clier de la théocratie. Les hommes de l'avancement 
n'ont compté que sur leurs propres sentiments, 
sur l'énergie de leurs volontés. Quelquefois même , 
trompés par l'abus que leurs ennemis faisaient 
d'une intei'vention religieuse, vraie ou hypocrite, 
mais, dans tous les cas, hors de nos temps, ils se 
sont précipités dans la révolte de tout principe re- 
ligieux. Le mal est des deux côtés; mais la seule 
invocation à la Providence est douée d'une puis- 
sance infinie, parceque son nom seul est plus fort 
que toute la force humaine, comme la seule ré- 
volte contre la Providence, par le fait même de 
cette révolte, brise et dissout toute force. La foi 
s attache au signe de la foi. Nous lisons dans la 
Genèse, qu'une bénédiction frauduleusement ob- 
tenue n'en subsista pas moins. Rappelons-nous la 
belle comparaison d'Homère, la chaîne d'or. Une 
antique .superstition juive, ou plutôt rabbinique, 
attachait les plus hautes vertus au simple acte de 
prononcer le nom incommunicable et sacré de 
Jehova. Tant que Troie conserva son palladium, 



• \., 



DEUXIÈME PARTIE. 199 

c'est-à-dire le signe de son individualité religieuse, 
les flots de la Grèce vinrent se briser au pied de 
ses remparts. Lorsque les anciens peuples faisaient 
le siège d'une ville, ils commençaient par conju- 
rer les dieux de cette ville pour qu'ils l'abandon- 
nassent. Job se plaignit de la Providence, mais il 
reconnut aussitôt l'injustice de sa plainte, et les 
calamités se retirèrent de lui. J'entasse les exem- 
ples de tous les genres, parcequ'ils témoignent de 
l'unanimité d'un même sentiment: c'est dans la 
direction de mes idées. Je ne veux point, pour 
cela, mêler le sacré et le profane. D'ailleurs il fiaut 
bien dire que la force morale est l'alliée si^mpa- 
thique de la force religieuse. C'est une leçon que 
je donne aux peuples de l'Eqrope actuelle, à qui, 
au reste, l'unité du sentiment religieux est de- 
venue très facile par le christianisme. Les peuples 
de l'Amérique*, les États-Unis, ont commencé par 
prendre Dieu à témoin de la justice de leur cause ; 
* ils se sont mis sous la protection du Dieu de la li- 
berté, du Dieu des chrétiens. 

Selon un ancien poëte, et le goût que j'ai dû 
contracter pour cette première forme de la sa- 
gesse doit me faire pardonner l'emploi d'une telle 
allégorie; selon un ancien poëte, la force finit par 
s'asseoir sur le trône de Jupiter: traduire ceci en 
langage philosophique, cela veut dire que le fait 
ne peut régner qu'à la condition de s'ériger en 



200 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

droit. Je viens de dire une leçon pour les peuples ; 
voici maintenant la leçon pour les dépositaires du 
pouvoir. 

Dynastie veut dire force ; c'est la force sociale. 
Ce nom fut d'abord appliqué aux gouvernements • 
héroïques; il passa ensuite avec son énergie pri- 
mitive dans les gouvernements réguliers, c'est-à- 
dire dans les gouvernements de l'humanité. L'E- 
gypte et l'Étrurie, dans les temps les plus reculés, 
furent partagées en dynasties. 

L'essence, la nature du pouvoir, ont changé: 
gradué selon l'origine et le principe des divers 
gouvernements de l'humanité, l'assentiment* de 
fait, ou l'assentiment légal, en est devenu une 
condition nécessaire.' 

Le pouvoir fort gouverne avec plus d'assenti- 
ment que le |X)uvoir faible, parcèqu'un instinct 
qui ne trompe pas veut que chaque chose soit 
dans sa nature. Celuj qui doit obéir veut une rai- 
son de son obéissance. L'autorité, même l'autorité ' 
paternelle, a bjesoin d'être juste. 

Le gouvernement faible manque à sa mission, 
puisqu'il est inhabile à protéger. 

La sanction du pouvoir de celui qui commande 
est donc dans l'assentiment de celui qui obéit: 
c'est en cela que réside la force sociale, antiqtie 
acception du mot dynastie. N'avons-nous pas vu, 
plus haut, que même la sanction de celui qui 



DEUXIÈME PARTIE. 201 

inflige le châtiment est dans Fassentiment de ce- 
lui à qui il est infligé avec justice? 

Tous les ordres de civilisation sont fondés 
sur cette sanction. Dans les temps de crise, ce 
qui fait la crise,cest laffaiblissement de la sanc- 
tion. Les raisons du pouvoir ne sont plus évi- 
dentes; elles sont discutées et contestées. Lors- 
que l'initié sait tout ce que l'initiateur peut 
enseigner, il y a progrès; donc il y a lieu à con- 
stater le progrès en légalisant une transformation 
sociale. 

Les dynasties sont tenues de représenter la so- 
ciété qu'elles ont à gouverner. Refuser d'ériger le 
fait en droit, c'est-à-dire de légaliser le fait, de 
constater la transformation sociale dès qu'elle est 
opérée, c'est tout à-la-fois créer et amnistier d'a- 
vance la révolte. Ainsi, représenter la société 
qu'elle est appelée à gouverner, telle est la mission 
auguste de toute dynastie ; et c'est dans le senti- 
ipent seul de cette mission que réside l'infaillibi- 
lité. Le pouvoir, quoi qu'en dise M. de Maistre, 
n'est donc infaillible qu'à la condition d'être l'ex- 
pression vraie de ce qui est. 

La sibylle de Samothrace, dont j'ai déjà parlé, 
est un emblème de cette doctrine professée par 
moi dans l'Homme sans nom, sorte d'apologue 
par lequel je préludais à ma philosophie palingé- 
nésique, et qu'à cause de cette analogie, je me 

▼OL. I. 26 



202 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

propose de réimprimer, pour le comprendre dans 
la même publication. 

La sibylle, par sa nature cyclique, a, comme 
nous l'avons vu, son existence liée à une forme de 
civilisation. Lorsque cette forme doit périr, le 
sens prophétique abandonne la sibylle, et, pour 
elle, le sens prophétique, c'est la vie. Elle meurt 
donc, ainsi que le lierre, lorsque l'arbre qui est 
son appui vient à mourir. Ou plutôt, c'est l'Ha- 
madryade dont la vie est celle de l'arbre même. 

Une dynastie ressemble-t-elle à la sibylle de Sa- 
mothrace? Sitôt que la faculté de représenter la 
société lui est ravie, ou, en d'autres termes, sitôt 
que la société subit une transformation avec la- 
quelle la dynastie n'est pas en sympathie, cette 
dynastie devient-elle comme la sibylle dépouillée 
du sens prophétique? Nous verrons, plus tard, 
ce qu'est, dans une telle donnée, le Testament de 
Louis XVI et la Charte de Louis XVIII ; et, à pro- 
pos du mot si puissant d'auctoritas^ chez les an»- 
ciens sages du vieux Latium, nous aurons à dé^- 
terminer les véritables attributions du législateur^ 

Finissons cette partie des prolégomènes par un 
mythe, sorte de langage auquel nous avons dû 
nous accoutumer. La révolution française est le 
chaos cosmogonique, le combat toujours énergi- 
que et souvent aveugle de tous les divers élé- 
ments sociaux entre eux. Une pensée intime tra- 



DEUXIÈME PARTIE. 2o3 

Taillait en silence à organiser ces éléments confus^ 
pour leur faire produire le nouvel ordre de cho- 
ses, l'évolution palingénésique du genre humain. 
L'Élégie enfin est une peinture de la chrysalide 
sociale actuelle. 

FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. 

§ VI. 

Un mot sur les notes et développements. 

J'ai indiqué, dans la préface, la raison qui m'a 
porté à terminer par des notes et développements; 
Il suffit donc de quelques mots pour finir cette 
partie des prolégomènes. 

ie me suis assez souvent, comme on a pu s'en 
apercevoir, trouvé obligé de faire des digressions, 
d'entrer dans des explications; ici, de revenir sur 
mes pas, là, de faire prévoir ce que j'avais à éta- 
blir plus loin ; je n'ai pu enfin tout dire à la fois; 
c'est là l'inconvénient de la parole humaine, qui, 
par sa nature, est successive, et qui, sous ce rap- 
port, est quelquefois une image incomplète de la 
pensée. C'est pourquoi j'ai cru devoir renvoyer à 
des notes tout ce qui s'applique simultanément à 
plusieurs ordres d'idées, à plusieurs systèmes de 
choses ; j'ai cru devoir y renvoyer également ou 
les faits et les principes qui m'auraient trop dé- 



2o4 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

tourné de ma route , ou ceux qui avaient besoin 
de préparation pour être compris. 

Les notes et développements sont donc une 
partie nécessaire de cette composition variée dans 
ses formes, une et identique dans son ensemble. 

Il est bien temps de rentrer dans des considé- 
rations générales; ce sera l'objet de la troisième 
partie, qui suit. 

TROISIÈME PARTIE. 

L'homme des doctrines anciennes, le prophète 
du passé, vient de mourir. Ses écrits, pleins de 
verve, d'originalité, de véritable éloquence, de 
haute philosophie, attestent l'énergie dont fiit 
douée cette civilisation qui se débat encore dans 
sa douloureuse agonie, et que l'on voudrait en 
vain ressusciter. Paix à la cendre de ce grand 
homme de bien ! Gloire immortelle à ce beau gé- 
nie ! Maintenant qu'il voit la vérité face à face , 
sans doute , il reconnaît que ses rêves furent ceux 
d'une évocation brillante, mais stérile et sans puis- 
sance. Il voulut courber notre tête sous le joug 
d'un destin fini. La foi qui opère tant de prodiges 
ne peut pas faire celui-là ; elle ne peut pas que ce 
qui est progressif soit stationnaire, que le passé 
soit le présent. Ah ! c'est bien au rigide néoplato- 
nicien de notre temps qu'il est permis de dire, 



TROISIÈME PARTIE. 2o5 

comme jadis à 1 ombre du magnanime Hector : 
« Si la ville de Troie, condamnée par la cruelle 
((fatalité des choses humaines, eût pu être ga- 
(irantiedela ruine, ton bras, généreux guerrier, 
((ton bras aurait opéré ce prodige.» Tant il est 
vrai qu^un sentiment qui cesse d'être général , se 
réfugie avec violence dans un petit nombre d'es- 
prits élevés, et, ainsi concentré, trouve encore 
d'admirables organes. C'est le flambeau qui jette 
une vive et dernière lumière , avant de s'éteindre. 
C'est la vie qui rassemble encore une fois ses for- 
ces, pour échapper à la mort. 

Mais je me trompe ; c'était sous Louis XIII que 
les livres de M. de Maistre devaient paraître; ils 
eussent peut-être empêché de porter les derniers 
coups à la civilisation du moyen âge, à cette for- 
midable féodalité, que nos rois, las de lui devoir 
leur sceptre, avaient été, durant plus de trois 
siècles, sans cesse occupés à désarmer. Depuis 
Louis XIV, en effet, la monarchie française était 
un véritable interrégne, car l'institution si vigou- 
reusement et si glorieusement improvisée par ce 
prince, avait péri avec lui. Cela devait être. Il 
avait renversé sans élever; il avait réglé le présent, 
sans régler l'avenir. Il fut roi, et il fallait être lé- 
gislateur. La personnalité sur le trône, quelque 
éclatante qu'elle soit, ne produit que les -fruits in- 
féconds de la personnalité. Ce n'estjamaisen vain 



3o6 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

que Thomme général conserve, sous les insignes 
du pouvoir, les étroites passions, les puériles va- 
nités de l'homme individuel. Un tel homme ne 
doit pas se faire centre, il doit l'être. Louis XIV, 
dans la dernière moitié de son régne, fut con-^- 
damné à se survivre, exilé, en quelque sorte, au 
fond de ses palais, par sa royale misère et par les 
infortunes de ses peuples. Le temps était donc 
venu de substituer un autre principe à celui de 
l'institution féodale , trahie ou vendue de toutes 
parts, et qui ne devait plus avoir d'asile que les 
splendeurs pâlissantes de Saint-Germain, ou les 
pompes nouvelles de Versailles. On ne sut trouver 
que le droit divin, tel que l'avait expliqué Bos- 
suet, en présence, et, pour ainsi dire, sous les 
yeux de la révolution anglaise. C'était la première 
fois qu'on faisait, de ce droit, en Europe, un prin- 
cipe théocratique semblable à celui qui gouverna 
les Juifs ; et, par une contradiction inouie, on niait 
en même temps au pouvoir religieux la suprématie 
de ses prérogatives. On élevait donc un édifice 
qui manquait de base , qui ne pouvait s'asseoir sur 
aucun fondement. Ne faudrait-il pas s'étonner de 
ce qu'on continua de laisser dans l'oubli la seule 
loi qui pût fonder, la loi de l'émancipation de l'É- 
vangile, de l'affranchissement de la tutèle, prêchée 
par saint Paul lui-même? M. de Montlosier a donc 
raison de blâmer l'établissement monarchique de 



TROISIÈME PARTIE. 207 

Louis XIV, quoique ce soit dans d autres intérêts 
et d'autres vues. Ce premier pas, dans une si mau- 
vaise route, devait nous faire graviter vers l'unité 
du pouvoir, qui est si près du despotisme de l'O- 
rient, lorsqu'il n'est plus, et qu'il ne peut plus être 
le pouvoir patriarcal du père dé famille, étendu 
de la tribu au peuple. L'affranchissement des com- 
munes et l'abolition de la puissance féodale de- 
vaient avoir un autre résultat, par la nature même 
des choses -, et la révolution française est survenue^ 
â l'improviste , sans avoir été ni préparée, ni mûrie 
dans la haute sphère des traditions sociales. Si 
elle .se fût bornée à faire passer l'émancipation 
chrétienne de la sphère religieuse dans la sphère 
civile, elle n'aurait fait qu'accomplir la loi du 
progrès. C'est, sans doute, ce qu'eût voulu faire 
Fénélon par M. le duc de Bourgogne, lorsqu'il 
serait monté sur le trône; mais le prophète de l'a- 
venir, celui en qui l'amour des hommes, l'intimité 
du sentiment évangélique, l'imagination la plus 
gracieuse , des souvenirs pleins de poésie , for- 
maient un mélange si charmant, ce beau et aima- 
ble génie était regardé parle roi absolu comme un 
esprit chimérique. La lyre mélodieuse du nouvel 
Orphée ne pouvait être entendue sous le régne 
corrupteur qui suivit de si près la mort du grand 
roi. La révolution est allée au-delà de ces rêves d'a- 
mélioration, parceque la transformation sûeiale. 



2o8 PAJLINGÉNÉSIE SOCIALE. 

se faisant trop tard, ne pouvait s'opérer que par 
des moyens violents et illégaux, et aussi parceque 
la partie dominante de la société a refusé le re- 
mède providentiel qui lui était offert depuis si 
long-temps en vain, peut-être enfin parcequil 
vient un moment où Dieu n a plus que des fléaux 
pour venger ses lois méconnues. Alors la parole 
est aux événements. Alors le vaisseau des desti- 
nées humaines, sans pilote et sans gouvernail^ est 
abandonné à la merci des flots. 

Néanmoins, cette forte organisation dumx>yen 
âge, toute vivante en Europe, traînait encore, 
chez nous, sa terrible caducité. Oui, les 4critsde 
Fillustre philosophe piémontais sont le chant du 
cygne d'une société expirante. Et, chose digne de 
remarque! le prophète du passé, l'homme des doc- 
trines anciennes, est mort paisiblement, aux côtés 
de son vieux souverain, la veille du jour où. Fo- 
rage devait subitement gronder autour dq$, dy- 
nasties italiennes , la veille du jour où elles se sont 
crues obligées de livrer leur pays à l'étranger; et 
il n'a eu aucun pressentiment de ce rapide orage 
qui allait forcer son roi à abdiquer une couronne 
replacée, depuis si peu de temps, sur sa tête, par 
des événements imprévus qu'il n'avait ni prépa- 
rés, lû secondés. Peut-être, dans ses dernier^ en- 
tretiens avec son maître, racontait-il le retour 
d'Esdras après là captivité, l'ancien livre de la loi 



<^ 



TROISIÈME PARTIE. 209 

expliqué de nouveau sur les ruines du temple , le 
peuple d'Israël brisant des liens illicites, ren- 
voyant des épouses qui ne lui avaient pas été 
données par la loi de ses pères, tenant dune main 
Ja truelle, et de l'autre le glaive, pour relever et 
défendre à-la-fois ses murailles démolies par de 
barbares vainqueurs: tant les analogies incom- 
plètes ne servent qu'à tromper les hommes, et à 
fasciner les esprits les plus élevés! Mais c'était la 
patrie qu'Esdras faisait sortir du tombeau; c'était 
une proie qu'il ravissait à l'étranger. Qu'eût-il dit, 
cet homme d'un autre âge, s'il eût vu, quelques 
jours après, la Grèce, soulevant d'elle-même le 
poids de ses fers, et cherchant à se rajeunir, après 
tant de siècles de l'oppression la plus ignomi- 
nieuse! Ainsi les deux grandes métropoles du 
monde moderne, de l'Europe chrétienne, Rome 
etConstantinople, se trouvent, à-là^^fois, battues 
parles flots d'une mer inconnue, les flots d'une 
civilisation naissante, d'une civilisation à qui l'a- 
venir est promis. Le prophète du passé s'est en- 
dormi la veille du jour solennel, il s'est endormi 
au sein de ses souvenirs, qu'il prenait pour des 
prévisions; et les réalités de son temps ne lui ont 
été révélées qu'avec les grandes réalités des pen- 
sées éternelles. Mais n'a-t-il pas dû éprouver 
quelque doute, lorsque sa tête reposait sur l'oreil- 
ler de son lit de mort? N'avait-il pas eu le temps 

TOL. 1. 27 



210 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

de savoir que TEspagne se levait pour faire un pas 
vers l'Europe , dont elle se sentait trop séparée, et 
que le Portugal venait d abolir la peine de mort , 
signe, selon lui, si funeste, signe de ruine et de 
décadence? N'avait-il pas jeté un œil inquiet sur 
les Amériques voulant entrer dans l'indépendance 
qui seule peut constituer un peuple? 

Non, ce grand homme de bien, ce noble théo- 
sophe, ce vertueux citoyen d'une cité envahie par 
la solitude, n'avait reçu d'oreille que pour en- 
tendre la voix des siècles écoulés ; son ame n'était 
en sympathie qu'avec la société des jours anciens. 
Il ne savait point distinguer ce cri si parfaitement 
articulé de l'avenir; il n'entrevoyait rien des des- 
tinées nouvelles ; les peuples ne pouvaient le com- 
prendre, car il avait cessé de parler leur langage. 
Mais les rois se sont réveillés pour prêter à des 
rêves de l'antre de Trophonius l'appui de toutes les 
forces sociales les plus diverses et les plus oppo- 
sées. Les oracles qui s'étaient tus, comme au temps 
de Plutarque, recouvreront la faculté de parler, 
comme au temps de Julien. 

Toutefois , il faut bien le dire, M. de Maistre n a 
point erré dans les routes obscures du passé. Il a 
vu tout de suite, pendant que les chefs des peu- 
ples ne faisaient qu'entrevoir, il a vu que la féo- 
dalité ne pouvait ressusciter. Dès-lors il s'est hâté 
de gravir au plus haut sommet du principe théo- 



TROISIÈME PARTIE. 211 

cratiqiie; il avait compris d'avance que c'était le 
seul moyen d'éviter le piège où le fier génie de 
Bossuet s'était laissé honteusement prendre. Il a 
dédaigneusement repoussé l'inconséquence des 
transactions, pour marcher plus directement au 
règne de l'immobilité. Il a franchi, d'un saut, les 
débris de l'empire de Charlemagne, pour aller 
prendre des armes dans le camp de Constantin. Il 
a convoqué de nouveau les peuples et les rois sous 
le Labarum, devenu non plus le signe vivificateur 
de l'affranchissement, mais le signe silencieux 
du pouvoir sacré. Il a redemandé au Vatican d'Hil- 
debrand ses foudres usés dans de glorieux com- 
bats livrés à la multitude des tyrans du moyen 
âge ; il les a redemandés pour en armer la main 
débile du vieux prêtre dont nous n'avions su ad- 
mirer naguère que la douceur évangélique. 

Bossuet, dans sa Politique sacrée, livre admi- 
rablement beau, composé en entier de centons de 
l'Écriture sainte, Bossuet a essayé de faire revi- 
vre la loi abolie , puisqu'il prend ses exemples et 
ses règles dans la théocratie juive, renversée par 
la mission de Jésus-Christ; mais, dans d'autres 
écrits, il a fait de vains efforts pour assigner des 
limites à une puissance qui ne peut pas connaître 
de limites. 

Moïse initia un peuple; le Christ initia le 
genre humain : Bossuet et M. de Maistre ne par- 



212 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

viendront point à nous ravir le bien&it de ces 
deux initiations, devenues notre inaliénable hé- 
ritage. 

Ne soyons point étonnés si , encore à présent , 
si, depuis la promulgation de la loi de grâce, 
M. de Maistre a continué à ne connaître, pour le 
monde, d'autre salut que le salut par le sang. Au 
dix-neuvième siècle de cette loi de grâce, inspiré 
encore par le génie redoutable du châtiment et 
de la peine, il a osé peindre le bourreau comme 
l'horreur et le lien de l'association humaine. wOtez 
du monde, et c'est en frémissant que je retrace de 
telles expressions, ôtez du monde cet agent in- 
compréhensible, dans l'instant même, l'ordre fait 
place au chaos, les trônes s'abyment, et la société 
disparaît. » Ne soyons point étonnés si le fléau de 
la guerre est une des terribles harmonies du 
monde social ; car il nous apprendra qu'il y a dans 
le sang humain répandu sur la terre, une vertu 
secrète, une vertu d'expiation. 

Juste ciel ! faudra-t-il donc rétrograder jus- 
qu'aux jours des sacrifices sanglants? 

Ce qu'il faut bien remarquer, et remarquer 
pour une haute instruction , c'est que M. de Mais- 
tre na nulle pitié des hommes. Il est inexorable 
à l'égal de la destinée, et point miséricordieux 
comme la Providence. D'après les poètes chré- 
tiens, si les anges exécutèrent la sentence contre 



TROISIÈME PARTIE. 2i3 

rhomme déchu , ils ne Fexécutèrent qu'en pleu- 
rant. Cela est vrai, la Providence exécute ses lois 
en pleurant, lorsque ses lois sont rigoureuses; la 
chute et la rédemption ne forment qu'un seul et 
même dogme, par lequel encore le Réparateur 
promis doit être fils de l'homme déchu. 

Le caractère farouche de l'antique patricien, 
type tout-à-fait primitif, s'est donc retrouvé, dans 
• notre temps, avec toute sa poésie; et pourtant 
► cette poésie n'a point la rudesse des époques cy- 
clopéennes, parcequ'elle a été polie, malgré elle, 
par l'étude de Platon , par l'ensemble des mœurs 
chrétiennes. On y retrouve néanmoins toujours 
ce dédain superbe et naïf pour l'humanité ; l'huma- 
nité, en effet, est un résultat de l'évolution plé- 
béienne qu'il ne pouvait adopter, à laquelle il 
était instinctivement antipathique. 

Ainsi M. de Maistre était resté complètement en 
arrière de la loi de clémence et de grâce! ainsi il a 
méconnu les développements successifs ! Il ne s'est 
pas souvenu de ce que . Jésus-Christ disait aux 
Juifs, en leur expliquant la nécessité , la raison des 
dures lois de Moïse. Il a oublié le baptême substi- 
tué à la circoncision, double emblème qui ex- 
prime tout. Platon lui avait enseigné que la pensée 
humaine avait conçu la grande pensée d'un Mé- 
diateur, ou plutôt il avait compris que Platon 
l'avait puisée dans les traditions générales du 



2i4 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

genre humain. Virgile lui avait fait sentir, chez 
les païens, l'attente d'un siècle nouveau, et les es- 
pérances du genre humain tout entier, espérances 
que Dieu voulut disperser parmi tous les peuples 
de la terre. Il n'avait qu'une pensée de plus à ac- 
quérir, qu'un sentiment intime à écouter, pour 
savoir que le sang sacré dont furent arrosés les 
sommets du Golgotha avait aboli la loi du salut 
par le sang, que la grande rançon du genre hu- 
main avait été acquittée. Oui, le sacrifice non • 
sanglant, fondé par le christianisme, affirme, 
chaque jour, que le sacrifice sanglant doit inces- 
samment être aboli parmi les nations chrétiennes. 
Il a dit, l'apôtre du passé, que l'échafaud est un 
autel élevé sur les places publiques. Cela fut vrai 
avant la promulgation de la loi de clémence et 
de grâce. Cela est encore vrai, tant que cette loi 
n'aura pas reçu son accomplissement tout entier, 
tant que la peine de mort n'aura pas été abolie 
par toutes les nations chrétiennes. Cela est encore 
vrai, disons-nous, mais plutôt n'est-ce point déjà 
une horrible impiété? Expliquons-nous. 

La peine de mort n'est que le droit de défense 
naturelle, transporté de l'individu à la société. Il 
ne s'agit donc point de discuter le droit, mais la 
nécessité. Si la peine de mort est nécessaire, elle 
est licite. Ajoutons seulement que cette question 
étant maintenant discutée, il faut qu'elle soit dé- 



TROISIÈME PARTIE. 2i5 

cidëe dans un sens ou dans l'autre; elle ne peut 
rester suspendue ; l'autorité des siècles et des peu- 
ples n'est plus rien en cela ; on ne peut rétablir la 
sécurité de la conviction, et même s'il était pos-» 
sible de la rétablir, il ne faudrait pas le faire, car 
ce serait un crime ; on ne prescrit point contre 
l'humanité, et sur-tout on ne se joue pas de ses 
saintes lois. Ne cessons jamais de penser que la 
société est progressive, et qu'il y a quelque chose 
de successif dans les révélations de Dieu , et dans 
les révélations de l'esprit humain. 

Encore est-il vrai de dire que l'antiquité ne se- 
rait pas unanime, si elle était consultée sur la 
peine de mort. La loi qui , hors le cas de disci- 
pline militaire, exemptait un citoyen romain de 
la peine de mort, est bien une loi d'immunité et 
de privilège, comme on l'a dit souvent, et non 
une loi d'humanité ; mais ce n'est qu'en apparence. 
En effet, dans la réalité, et en creusant au fond, 
la loi romaine étant faite pour les citoyens romains, 
et ce qui n'était pas romain, étant, en quelque 
sorte, hors de l'humanité, il est certain que c'était 
reconnaître le principe de la suppression de la 
peine de mort; c'était même l'adopter d'une ma- 
nière aussi générale que cela était possible dans le 
temps. Cicéron allume contre Verres tous les fou- 
dres de l'éloquence, parcequ'un citoyen romain 
avait été frappé de verges, et non point parceque 



2i6 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

c'était un homme à qui avait été infligé ce châti- 
ment ignominieux. La plupart des peuples an- 
ciens n ont eu aucun respect pour Fhomme même; 
il fallait être ou romain, ou grec, ou libre, ou 
noble, etc. , et, comme a dit Aristote, le droit sup- 
pose Végalité. Gloire au christianisme! 

J'ai développé ailleurs cette considération, que 
le sentiment de l'humanité est nouveau sur la 
terre, pris dai^s le sens général que nous avons si- 
gnalé, c'est-à-dire pris dans son acception la plus 
simple. Gloire encore au christianisme! Gloire à 
l'heureuse fécondité de ses principes bienfaisants! 

Souvenons-nous des lois si dures de la guerre, 
des représailles, du despotisme odieux exercé sur 
les colonies par de cruelles métropoles; souvenons- 
nous du régime atroce des esclaves... Ceux à qui 
l'on crevait les yeux, pour qu'ils n'eussent pas de 
distraction en tournant la meule... Ceux que l'on 
enchaînait dans une loge pour être portiers, et 
qui devaient détacher les chiens dans le besoin , 
sans qu'ils eussent la faculté de se détacher eux- 
mêmes : encore ces derniers étaient-ils choisis par- 
mi les esclaves dont la fidélité était le plus éprou- 
vée. Si l'on eût proposé d'abolir de si exécrables 
coutumes, n'aurait-on pas dit: Comment ferons- 
nous moudre notre blé? Comment serons-nous sûrs 
que nos portes seront bien gardées?... Mon Dieu ! 
n'oublions pas le code Noir, peut-être le plus in- 



TROISIÈME PARTIE. 217 

famé de tous, le plus infâme sur-tout, parcequ'il 
a été fait par des peuples qui se disaient chrétiens! 
on frémit de reporter sa pensée non seulement 
sur le sort qui leur était réservé, mais encore sur 
les moyens par lesquels ils étaient obtenus. La 
récolte de ce fatal produit, le trafic, le transport, 
remploi , tout était un phénomène de cruauté et 
de perversité... A-t-on assez long-temps versé le 
ridicule sur ceux qui imploraient labolition de la 
traite des nègres? A-t-on assez long-temps répété : 
Gomment ferions-nous cultiver nos colonies?... 
Il ne faut pas tout dire; car, encore à présent, on 
aurait besoin de couvrir sa face, pour cacher sa 
honte. 

Et cependant, Dieu déposait au fond des vais- 
seaux négriers les germes d'un mal qui, sous le 
nom de fièvre jaune, venait, de temps en temps, 
^ jeter l'épouvante parmi nous. 

Je citais tout-à-l'heure la loi romaine, relative- 
ment à la peine de mort. Avec de l'érudition, je 
pourrais remonter plus haut. Sabacos, en Egypte, 
avait, dit-on, aboli la peine de mort. Un autre roi 
fonda la Ville des Malfaiteurs. Je ne puis approu- 
ver l'idée exprimée par une telle désignation. Il 
faut que le droit d'asilef oit complet. Ne flétrissez 
pas l'homme que vous voulez améliorer. 

Dans les peines, on regarde toujours l'utilité de 
la société; ne serait-il pas temps enfin, comme 



▼OL. I. 



a8 



2i8 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

j'en ai déjà exprimé le désir, de compter pour 
quelque chose Futilité du coupable lui-même, de 
ne pas l'exclure de toute confraternité humaine? 
Si cela est vrai, si cela est juste, comme je n'en 
doute point, il faut réclamer jusqu'à ce qu'elle soit 
obtenue ; il faut réclamer avec persévérance, avec 
acharnemen);, l'abolition de toute peine qui en- 
traîne un effet irrévocable après elle. Ne craignons 
pas de désoler l'impassibilité de ceux qui veulent 
continuer de supplier par le sang, par la torture, 
par la gêne, par les geôliers et les bourreaux. Non, 
ne nous lassons pas de le redire, non, il ne faut 
pas, autant qu'on le peut, placer le malheureux 
sous la loi absolue de l'irrévocable ; il ne faut pas 
lui river les fers de son mauvais destin : c'est bien 
assez qu'il se place lui-même sous cette loi fatale, 
et que, trop souvent, il se ferme, de plein gré, 
tout chemin de retour. Laissons une place au 
pentir, à l'amélioration morale; et, quelquefoift'"^ 
encore, n'en doutez pas, cette place que vous 
croirez n'avoir accordée qu'à la possibilité du re- 
pentir, pourra servir à réparer quelque erreur 
douloureuse. 

Mais allons plus loin. Il est permis de douter de 
l'utilité des peines rigoureuses, flétrissantes, en 
un mot, irrévocables; il est permis, dis-je, d'en 
douter, même dans l'intérêt de la société. Il y a 
des faits nombreux, très extraordinaires, et fort 




TROISIÈME PARTIE. 21Q 

attestés, qui établissent qu'à différentes époques, 
la vue des supplices a produit sur Timagination 
d'un certain nombre de personnes l'effet de créer 
en elles le besoin d'arriver, par le crime ou par le 
mensonge , à se donner elles-mêmes en spectacle 
dans ces cruelles tragédies. Des sectaires , dès mé- 
lancoliques , n'ônt-ils pas cherché aussi par des 
crimes la gloire d'un supplice qu'ils avaient vu 
endurer avec une constance de martyr? Le sup- 
plice de Jean Ghâtel fit peut-être Ravaillac. Le 
coupable sait que, dans nos lois actuelles, il en- 
court la peine de mort : ne lui laissez donc pas la 
pensée du danger, pensée si souvent pleine d'at- 
trait, et qui, même dans nos préjugés, pourrait 
si souvent ennoblir la révolte contre les lois. 

L'application de la peine de mort produit le mal 
moral de porter à cfoire que le meurtre n'est pas 
^^rmauvais en soi, mais selon la circonstance. Lasô- 
•■ fciété s'élève dans l'échelle des idées morales, et elle 
en est parvenue à celle-ci, que le meurtre, hors le 
cas de défense naturelle, est toujours un crime. 

Au reste, je ne fais qu'effleurer ici la théorie 
des peines; lorsque j'aurai à fouiller les annales 
de l'antiquité, pour y puiser des instructions, et 
ensuite lorsque j'aurai visité la Ville des Expia- 
tions, je pourrai m'expliquer avec plus d'assurance. 
Nous serons mieux en état d'apprécier une multi- 
tude de chosçs, par les idées nouvelles que nous 



220 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

aurons acquises; je serai aussi plus avancé dans 
ma propre initiation; car, il faut bien que je le 
dise, les diverses parties de ces excursions palin- 
génésiques sont pour moi-même une suite d'ini- 
tiations successives dans lesquelles je cherche à 
m associer mes lecteurs. Bornons-nous donc, quant 
à présent, à ce qu'il y a de plus général dans cette 
haute question, et dans ses rapports seulement 
avec la peine de mort. 

Dieu a droit de limiter le temps de la vie, c'est- 
à-dire la durée de la manifestation de l'homme 
dans le temps; cela est incontestable, non seule- 
ment parcequ'il est maître de la vie, mais aussi 
parcequ'il sait la destinée contingente d'une vie 
plus ou moins prolongée, mais sur-tout parcequ'il 
connaît l'instant où il est bon que l'ame soit soumise 
aune autre série d'épreuves. La société est une in- 
stitution divine. Le droit d'infliger la peine de ). 
mort, qu'il lui soit concédé, pour un temps, par . ^^ 
la Providence, ou qu'elle se l'arrogé elle-même, ce 
droit peut être considéré comme une calamité de 
plus, à laquelle l'espèce humaine fut assujettie. 
Mais une calamité cesse enfin. 

Si les langues sont, en effet, une cosmogonie 
intellectuelle où soient déposées, d'une manière 
synthétique, les archives du genre humain ; si une 
philologie indépendante est appelée à éclairer 
cette cosmogonie mystérieuse , que j'oserais près- 



TROISIÈME PARTIE. 221 

que dire toute intuitive , et , sous certains rap- 
ports, toute prophétique; si enfin la faculté du 
langage est la seule qui ne puisse pas être pro- 
gressive, alors l'intuition et la synthèse ont dû 
précéder l'expérience et l'analyse. J'aurai plus 
d'une fois occasion de produire, dans ces don- 
nées, des monuments irrécusables d'un ordre de 
choses primitif. M. de Maistre, comme la plupart 
des philosophes de cet ordre, puise aux sources 
obscures de l'étymologie, et accorde une grande 
puissance à la vertu symbolique des mots. J'ai dé- 
montré, à ce sujet, que le signe avait beaucoup 
perdu de ses attributions et de son énergie , que 
les facultés primitives n'existaient plus dans nos 
langues modernes de l'Europe , si lentement pro- 
duites par tant d'idiomes , par tant de races , par 
tant de siécles.Héraclite soutenait que les mots 
^^étaient des empreintes exactes, ou des images des 
^Hchoses exprimant les qualités naturelles des objets. 
Platon, dans le Cratyle, réfute Heraclite. Cette 
opinion n'en est pas moins un des caractères de la 
philosophie italique ancienne. Heraclite avait étu- 
dié les dogmes de Pythagore. Mais ce n'est point 
encore de cette partie cosmogonique des langues 
qu'il s'agit ici, partie que Platon devait peu con- 
naître. Quoi qu'il en soit, M. de Maistre, trop 
souvent inattentif aux faits nouveaux, a vu, dans 
les mots supplice et supplier, une racine com- 



222 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

mune. Cette identité n'est pas aussi intime que 
peut le croire l'apôtre du passé; et, dans tous les 
cas, ce serait, à mon avis, le signe démonétisé , 
d'une forme sociale qui va périr, d'une initiation I 
finie ; car , ainsi que je l'ai dit , le moment est venu 
où le genre humain ne sera plus tenu de supplier' 
par le shng. 

Toutefois j'ajouterai ceci à la remarque de 
M. de Maistre, non pour Tappuyer, mais pour 
fixer l'époque où elle put être vraie. 

Le mot sacré et condamné sont le même mot, 
dans cette jurisprudence sévère qui succéda par- 
tout à l'antique mansuétude traditionnelle. Il 
s'applique alors aux animaux, aux hommes, et 
même aux choses. Qu'il soit sacré aux Dieux pé- 
nates; c'était la condamnation à mort de Feûfant 
par le père de famille, dans l'intérieur de la 
maison. Qu'il soit sacré aux Dieux delà patrie; 
c'était la formule de condamnation par le magis- 
trat ou par le peuple, pour un délit public. Sacer 
esto: formule célèbre que je me-propose d'exami- 
ner : qu'il soit anathème; et l'anathème a été con- 
servé dans l'Église, mais avec un sens purement 
moral, si ce n'est lorsque le pouvoir temporel a 
osé pervertir les pacifiques attributions du pou- 
voir spirituel. Cette remarque incidente nous mé* 
neraittrop loin. Si je remontais sur-tout, comme 
j'ai déjà dit que je voulais le faire pour Fin- 



TROISIÈME PARTIE. 223 

stitution civile, jusqu'à l'origine même des socié- 
tés humaines, j'aurais trop de choses à expliquer 
sur les meurtres d'un âge primitif, sur les exils 
volontaires, sur les garanties de l'hospitalité et du 
droit d'asile, sur les expiations symboliques, sur 
les formules chantées qui précédèrent les lois 
écrites ; j'aurais donc à apprécier encore , dans les 
mythes, ce qui est relatif à ce sujet. Puisque je 
dois rechercher ailleurs, parmi les débris de l'an- 
tiquité, les traces d'une théorie des peines, anté- 
rieure à toute législation historique, je réserve 
pour ce moment le soin de compléter les consi- 
dérations que je ne fais qu'indiquer ici. D'ail- ' 
leurs il ne faut point perdre de vue que, dans 
nos idées, société et expiation sont toujours iden- 
tiques, et voilà pourquoi le fondateur d'une cité 
antique est partout un meurtrier : ce type est uni- 
versel . 

Je voulais seulement établir que la peine de 
mort, dans un temps, fut, en effet, un sacrifice, 
un acte religieux, et, osons le dire, puisque cela 
est ainsi, un auto-da-fé. 

Suivons cette ligne d'idées, suivons-la, en quel- 
que sorte, chronologiquement, toujours dans l'hy- 
pothèse secondaire où je viens de me placer, pour 
ne pas quitter M. de Maistre. 

Le.s sacrifices humains et l'antropophagie. 

Les sacrifices d'animaux et le régime Carnivore. 



224 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Le blé a été le don de la prévoyance, et de plus 
la modification du régime Carnivore. 

La modification du régime Carnivore pur a été 
un pas vers l'abolition de l'antropophagie. 

Le régime herbivore pur n'a jamais existé pour 
l'homme, tel qu'il est aujourd'hui : c'est une erreur 
de croire que le monde actuel ait commencé par 
là. Nous avons déjà parlé des fables de l'âge d'or. 

C'est une erreur encore de croire que les sacri- 
fices sanglants ne sont venus qu'après les sacrifices 
non sanglants. D'après Macrobe , ce fut Hercule 
qui abolit, en Italie, les sacrifices humains. Les 
peuples de la péninsule italique auraient donc 
aussi commencé par l'antropophagie, car ce genre 
de sacrifice en serait toujours la preuve. 

Je n'écris point une théosophie : sans cela, j'au- 
rais à parler du sacrifice d'Abel et de celui de 
Caïn, comparés ensemble; j'aurais à parler du sa- 
crifice chrétien. 

Je reste dans les considérations les plus gé- 
nérales, sans porter un œil téméraire sur nos pro- 
pres traditions, sur nos dogmes: ce n'est p?is ici 
le lieu. 

M. de Cesare s'est trompé sur l'origine du sa- 
crifice, ou sur les idées qui y ont conduit. C'est 
M. de Maistre qui a raison. Le sacrifice, très cer- 
tainement, repose sur la pensée de l'expiation, 
et non sur celle de présenter aux Dieux une 



TROISIÈME PARTIE. 225 

nourriture semblable à celle des hommes. Ce qui 
l'a égaré, c'est l'analogie que nous venons de re- 
marquer entre la nourriture de l'homme et la 
matière du sacrifice. Les Dieux, ou n'avaient pas 
besoin de nourriture, ou avaient le nectar et l'am- 
broisie. La Bible, sur ce sujet, explique parfaite- 
ment Homère. 

Toutefois ne négligeons pas de remarquer que 
la pensée fondamentale de l'expiation a pu s'alté- 
rer et même se pervertir entièrement, et qu'il y a 
un état de barbarie qui n'est point un état pri- 
mitif; mais, au contraire, un état de dégénération 
d'où il faut que les peuples se relèvent. Ainsi 
donc, ce n'est point dans telle ou telle tradition 
locale-, c'est seulement dans ce que chaque tradi- 
tion a de commun avec toutes les autres, que se 
trouve la grande pensée de l'expiation. Il est 
facile alors de comprendre pourquoi je ne puis 
m'arrêter à présenter tant d'appréciations di- 
verses. 

Toute l'induction que nous avons à tirer de 
cette digression, c'est, comme je viens de le dire, 
que la peine de mort, à un âge de tous les peuples 
anciens, fut un sacrifice: c'est une forme primi- 
tive, une expression générale du genre humain. 
Rien n'était plus facile que l'abus; aussi l'abus 
n'a-t-il pas manqué. La victime innocente a été 
quelquefois immolée comme victime innocente; 

YOL. I. 39 



226 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

plus souvent, il faut le dire, le coupable; plus sou- 
vent encore le vaincu, quelquefois aussi le mal- 
heureux comme spécialement marqué du sceau 
du malheur, car sacré a voulu dire, dans ces mê- 
mes langues, fatal, dévoué au malheur, prédes- 
tiné au mal. Des Dieux cruels voulurent qu'on 
leur immolât des naufragés ; dans des grandes ca- 
lamités, ils voulurent être apaisés par des héca- 
tombes humaines. Un certain nombre de victimes 
étaient réclamées par le ciel irrité; on prenait 
d'abord des coupables, puis des innocents pour 
completter le nombre exigé. Des guerres même 
défensives commencèrent par cette odieuse sup- 
plication. Des traités de paix furent cimentés par 
le sang. Mais je né sais plus m arrêter. 

M. de Maistre menace des plus grands malheurs, 
d'une dissolution complète la société qui abolira 
les supplices. Je ne sais s'il est permis de regret- 
ter l'atrocité de la législation criminelle, que 
Louis XVI, le premier, avait commencé à dé- 
truire. Les malheurs et les crimes de la révolution 
seraient-ils, par hasard, une punition de cette 
haute imprudence de Louis XVI? La société, 
pour employer une expression remarquable par 
son étrange énergie, par sa barbare originalité, 
et que l'apôtre du passé pouvait seul trouver, la 
société serait-elle devenue insolvable à l'égard de 
la justice divine? Voilà, il faut l'avouer, une sin- 



TROISIÈME PARTIE. 227 

gulière explication de Fanarchie et des échafauds 
de 93 ; et sur-tout, voilà qui me confond, et qui 
en confondrait de moins hardis, car cette législa- 
tion criminelle, lorsqu'on en lit à présent les dé- 
tails, nous fait frémir dans tout notre.étre. C'est 
un véritable chaos d'horreur, d'ineptie, de froide 
cruauté. Il fallait toutes les indolences dans Jes^ 
quelles nous étions malheureusement bercés, 
pour que nous pussions nt pas y prendre garde 
au milieu même du progi^ de toutes les idées .d^ 
justice et d'humanité. Pour le dire en passant, et 
pour rendre justice à qui elle est due, c'est Vol- 
taire sur-tout qui, par ses cris puissants, ses cris 
de tous les jours d'une si longue et si éclatante 
vie, appelait notre attention, contraignait notre 
pensée pusillanime à s'arrêter sur ce triste objet 
de notre indifférence et de nos trop longs dédaius. 
Ce rire sardonique, habituellement produit sur 
ses lèvres par une contemplation railleuse de nos 
destinées, s'effaçait lorsqu'il sentait en lui, ouïes 
vives inspirations de la gloire, ou les sym patines . 
généreuses de l'humanité. La société, insolvable 
par l'abolition des supplices ! Que sera-ce donc 
de l'abolition de la peine de mort? Que sera-ce 
.qncore de l'abolition de toute peine entraînant un 
effet irrévocable? Tranquillisons-nous. Dieu, qui 
en sait plus que M. de Maistre, a permis successi- 
vement la désuétude des lois rigoureuses ^ à me- 



228 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

sure que le sentiment moral s'est perfectionné. 

Si je ne me trompe point, voici la progression 
naturelle des peines et des châtiments, et de leur 
adoucissement successif. 

Anathême porté contre des populations entières 
pour le crime de quelques-uns, ou même pour le 
crime d'un seul : cet anathême, depuis long-temps, 
n'existe plus, ni dans nos mœurs, ni dans nos 
formes légales. Un pc|Hlgé a survécu , mais il va 
s'atténuant de jour en jour. 

La mort s'étendant du coupable à toute sa fa- 
mille, et j'oserai dire aux choses mêmes du cou- 
pable : cette législation d'une cruelle solidarité a 
péri à son tour. Il n'en reste, non plus, qu'un pré- 
jugé affaibli. ^ 

La torture n'a pu résister aux attaques du siècle 
qui vient de finir. C'était un dernier reste des ju- 
gements de Dieu, lesquels sont fort anciens. Les 
jugements de Dieu appartiennent à cette jurispru- 
dence patricienne qui succéda immédiatement, 
comme nous l'avons vu, à la jurisprudence pri- 
mitive, ainsi que le droit de vie et de mort du 
père sur les enfants, ainsi que toutes les jurisdic- 
tions de l'intérieur des familles. La graduation 
de la peine capitale elle-même, par la variété des 
supplices, avait survécu à la torture; elle a été 
aussi abolie, et cet agent incompréhensible, l'hor- 
reur et le lien de toute association humaine , du 



TROISIÈME PARTIE. 229 

moios, ne peut plus se vanter de sa hideuse habi- 
leté. 

La confiscation, autre conséquence de cette 
législation qui étendait le châtiment , du coupa- 
ble à la famille, la confiscation nest plus dans 
nos facultés de vengeance. 

Maintenant, Tabolition de la peine de mort est 
réclamée avec cette sorte d'unanimité, qui ne peut 
tarder de triompher, parceque c'est l'unanimité 
des hommes qui ont la pensée sympathique de 
ce siècle. 

L'humanité , marchant toujours de triomphe en 
triomphe, achèvera de désarmer les bourreaux , 
les geôliers, les gardiens des bagnes; et la gêne, 
éternel opprobre de tous les codes criminels, sera 
forcée de s'enfuir. 

Enfin, on en viendra, tôt ou tard, à l'abolition 
de toute peine, qui entraîne après elle un effet ir- 
révocable. 

Jour de bénédiction, je te salue dans un avenir 
qui ne peut long-temps se faire attendre; car le 
genre humain ne met plus des siècles à accomplir 
son œuvre. Les chaînes de Prométhée tombent de 
toutes parts. L'antique Eurysthée cherche en vain 
le nouveau travail qu'il peut imposer encore à 
l'Hercule affranchi. 

Cette étrange profession de foi que vient de 
produire l'esprit réactionnaire, où l'on a voulu 



23o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

affirmer la croyance par le supplice des parricides, 
est une torche impuissante qui n allumera aucun 
bûcher. 

La société ne pourra donc plus supplier par le 
sang*, et les disciples de M. de Maistre seront obli- 
gés de se réfugier dans la pensée qu'il restera 
toujours une veine de sang humain ouverte, celle 
de la guerre. 

En effet, M. de Maistre regarde aussi la guerre 
comme une forme d'expiation. Je ne le conteste 
pas, mais n'est-ce que cela? Examinons. La mort 
est une des conditions de la vie; la guerre con- 
damne un certain nombre d'hommes à mourir 
sur les champs vde bataille ; elle est donc un genre 
de mort ajouté à tous les autres. La guerre a été, 
dans la main de Dieu, un moyen providentiel, 
un instrument de civilisation. De pins, il est évi- 
dent que les questions sociales les plus importan- 
tes ne peuvent se décider que par les armes; et 
remarquez bien qu'un combat entre des hommes 
est un combat entre des intelligences, combat 
dont le signe terrible est l'immolation d'un plus ou 
moins grand nombre de victimes. La force phy- 
sique, ici comme ailleurs, n'est que l'emblème de 
la force intellectuelle ou morale. La guerre est 
donc souvent légitime, même la gueri*e civile. La 
victoire est l'ascendant d êtres intelligents sur d'au- 
tres êtres intelligente, ascendant qui se manifeste 



TROISIÈME PARTIR 23i 

dans le fond des âmes plutôt qu'il n apparaît par 
les chances extérieures des armes ^ et même on ne 
peut l'expliquer autrement. La valeur n'est que la 
foi, sous une forme différente. Voilà pourquoi 
une croyance religieuse ou fatale, un sentiment 
très exalté , une grande confiance dans la fortune 
d'un chef, dans la justice ou la sainteté d'une 
cause, sont des raisons si puissantes de victoire. 
Les poètes indiens ont bien connu cette force mys- 
térieuse qui perd ou qui gagne des batailles, qui 
choisit ou épargne des victimes. Deux armées 
immenses sont en présence, et près d'en venir 
aux mains. Les chefs sont en avant. Les deux rois 
ennemis s'approchent pour conférer entre eux, 
avant de donner la bataille. Cette conférence est 
un système complet de théosophie et de morale, 
et forme à lui seul un volume, que la société asia- 
tique nous a donné séparément du poëme. Cette 
invention du poëte indien peut nous paraître 
étrange; mais elle donne une idée juste d^ la phi- 
losophie et de la poésie des sages de l'Inde. Ajou- 
tons encore que l'homme trouve à exercer, parmi 
les chances de la guerre, un genre de facultés et 
de vertus, qu'il n'aurait pas connues sans elle. La 
pensée de l'épreuve se retrouve par-*tout. Remar- 
quons toutefois que même les guerres les plus 
justes et les plus saintes entraînent avec elles des 
excès qui révèlent aussi les plus mauvais côtés de 



232 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

la nature humaine, tantôt si haute, tantôt si ab- 
jecte, tantôt si noble, tantôt si brutale, tantôt si 
pure, tantôt si perverse. Ces sortes d'excès, au 
reste, tendent beaucoup à diminuer. 

Ce que nous disons de la guerre peut se dire 
également du duel, lorsqu'il n'est pas simplement 
une stupide férocité. Il fut long-temps reconnu 
par les lois. Néanmoins la religion ne doit pas 
l'approuver, et les perfectionnements na^turels de 
la société le feront disparaître. Soyez certains 
qu'il y a là une législation tout entière, qui repo- 
sait sur autre chose que sur des conventions, qui 
a sa racine dans nos anciennes mœurs, et qui nous 
a préservés des horribles représailles du stylet. 
Les Scythes, au nombre de leurs coutumes, eu- 
rent-ils celle du duel judiciaire? On pourrait l'in- 
duire d'un passage d'Hérodote. Au reste, le duel 
se présente par-tout, mais sous des formes diffé- 
rentes. Chez les Sarmates, d'après Ovide; chez les 
Germains, d'après Tacite; chez les Romains, d'a- 
près Tite-Live et Denys d'Halicarnasse , les assem- 
blées de délibération étaient composées d'hommes 
armés. Dans l'ancienne langue romaine, le mot 
droit signifie force. Les formules restées dans une 
jurisprudence postérieure, témoins immobiles 
d'une jurisprudence antérieure, attestaient qu'à 
une époque , dont la date ne peut être déterminée, 
les procès et les jugements furent des combats et 
des victoires. 



TROISIÈME PARTIE. 233 

La guerre est toujours juste pour le soldat, et 
même pour le génëral , car ils suivent la foi du 
prince ou de la patrie, à moins cependant d'une 
évidence complète. Que veut donc dire , dans 
M. de Maistre, cette comparaison du soldat et du 
bourreau ? A-t-il oublié le danger qui ennoblit la 
profession du soldat? Néglige-t-il , dans ses motifs 
d'examen, le genre de vertus développées dans 
l'homme par la guerre elle-même? S'ils supplient 
l'un et l'autre par le sang, s'ils font l'un et l'autre 
un sacrifice expiatoire pour la société, du moins 
l'un des deux livre son propre sang. L'un est jus- 
tement flétri, l'autre le serait injustement: voilà 
toute la différence. 

Néanmoins, lorsque l'homme social sera plus 
nourri encore du sentiment moral , le soldat sera 
obligé, ou plutôt il ne pourra plus s'abstenir 
d'examiner lui-même, de discuter avec les siens, 
la cause pour laquelle il prend les armes. Le sol- 
dat romain prêtait un nouveau serment pour 
chaque chef militaire qui lui était donné, et voici 
la formule du serment : In sacramentum, in verba 
consulisy proconsulis. C'était donc, au fond, une 
sorte d'identification de l'armée avec son général , 
une foi dépouillée de toute acception passive et 
purement machinale, si incompatible avec la di- 
gnité humaine. Cette identification est tout-à-fait 
dans le sens des sociétés anciennes. Les sociétés 

* 
TOL. I. 3o 



234 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

actuelles auraient besoin d une institution ana- 
logue, mais qui fût en rapport avec le progrès 
des idées. Que cette institution revive! Alors la 
guerre , qui est un combat d'êtres intelligents , fi- 
nira par devenir un combat d'êtres moraux, où la 
justice triomphera, comme ce fut peut-être, à 
l'origine, dans les jugements de Dieu. C'est par 
condescendance que je dis peut-être, et je serais 
tout disposé à être plus affirmatif ; mais je ne con- 
nais point assez le fait primitif. Je sais seulement 
que le temps où il fut légal , parmi nous, n'est pas 
très éloigné; je sais encore qu'une loi providen- 
tielle a voulu que la force fût l'origine, la source 
de toutes les institutions humaines. C'est même 
un des signes du droit divin. Nous reviendrons 
sur ce régne de la force qui par-tout a précédé 
le régne de la justice. Mais hâtons-nous de dire 
que si la justice est un progrès, elle n'est point, 
pour cela, le résultat d'une convention. 

Encore quelques mots sur la guerre. 

Croyez-vous que déjà le soldat ne doive pas, 
au moins , hésiter lorsqu'on dirige ses armes contre 
des concitoyens dans l'intérieur du pays? Ne le 
voudriez-vous pas instruit des circonstances où il 
doit prêter main forte à la loi? Voyez ce qui se 
passe en Angleterre, et qui est une leçon pour 
nous. Serait-ce donc une chose morale que de ré- 
duire l'homme à l'état d'instrument aveugle? Ce 



TROISIÈME PARTIE. 235 

genre d'épreuve diminuera comme les autres. 
Déjà notre mode de recrutement est un pas im- 
mense fait dans cette voie. Le soldat, comme le 
juré, est l'expression du pays. Ajoutons ici, puis- 
que l'occasion s'en présente , qu'il était bien temps 
de modifier toute notre législation militaire, (jui 
semblait naguère encore retenir des traditions 
nées dans un camp de barbares. Admettons, pour 
principe, que , hors le temps de guerre , et à moins 
d'être sur les lieux même où la guerre se fait, le 
soldat n'est justiciable que des tribunaux com-^ 
muns à tous, et sous la condition expresse de l'as- 
sistance des jurés. Les soldats ne doivent jamais 
cesser d'être citoyens, et d'en avoir toutes les pré- 
rogatives : si leurs droits sont suspendus lorsqu'ils 
sont en présence de l'ennemi, c'est uniquement 
pjtr la plus impérieuse des lois , celle de la néces- 
sité, la loi qui produisait les dictateurs à Rome, 
qui faisait taire le pouvoir des éphores à Sparte. 

Un des grands inconvénients du duel est de ren- 
dre l'homme juge dans sa propre cause , à l'instant 
même où il est agité par une passion , de le faire 
arbitre de l'injustice dont il se plaint, de l'outragé 
qu'il a reçu, ou qu'il croit avoir reçu. On sent 
bien qu'ici je ne parle plus ni du duel légal, ni de 
celui où la conscience du droit pouvait donner 
l'ascendant de la force. 

Le nombre des questions insolubles autrement 



» *» 



236 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

que par la guerre diminuera de jour en jour. Le 
duel, ainsi que je le faisais remarquer tout-à- 
l'heure, est lui-même une sorte de progrès qui, 
à son tour, doit se perdre dans un autre progrés. 
Le duel et la guerre sont des jugements de Dieu. 

Sitôt que la guerre cessera d'être civilisatrice, 
la partie la plus notable de sa terrible mission 
sera finie , et Fépée des conquérants sera enfin 
brisée. De même, lorsque fe sentiment moral aura 
pénétré plus avant dans la société, alors ce que 
nous appelons l'honneur disparaîtra entièrement; 
car l'honneur n'est, dans l'homme collectif, qu'un 
simulacre de ce qu'est le sentiment moral pour 
l'homme individuel. On a beau se débattre contre 
cette nécessité: le cruel empire du duel ne peut 
finir qu'avec l'empire factice de l'honneur. 

L'apôtre du passé n'est pas seul à lutter contre 
l'invasion si puissante de la société nouvelle. Un 
autre homme, parmi nous, et cet homme est re- 
vêtu du caractère sacré du sacerdoce, a été vio- 
lemment accusé de vouloir flétrir le sentiment 
moral , sous le nom de sens individuel. Faudrait-il 
donc aussi lui rappeler la voix du saint Précur- 
seur, et lui parler de cette lumière illuminant 
chaque homme venant en ce monde? Toutefois il 
ne faut point trop se presser de résoudre la vaste 
question soulevée par M. l'abbé de La Mennais. Il 
est impossible d'embrasser d'un seul regard le 






TROISIÈME PARTIE. 287 

champ de la discussion actuelle, si prodigieuse- 
Tuent agrandi. Tout en blâmant avec les égards 
que l'on doit à une vive conviction et à un talent 
du premier ordre; tout en blâmant, dis-je, quel- 
ques formes d'une éloquence souvent exaspérée, 
sachons gré toujours à l'auteur d'une doctrine im- 
posante par elle-même, d'avoir su se placer cou- 
rageusement au-dessus des susceptibilités d'une 
orthodoxie étroite et ombrageuse. La cause est 
soustraite à la juridiction des écoles; c'est du 
genre humain qu'elle ressort à présent, puisque 
c'est devant lui qu'il y a appel. Nul n'est plus dis- 
posé que moi à reconnaître la compétence de ce 
tribunal auguste, resté dépositaire des traditions et 
des promesses. Ailleurs je viendrai assister et peut- 
être me mêler à ce grand débat qui doit, de jour 
en jour, prendre plus de solennité. Continuons. 

Pourquoi l'homme a-t-il besoin d'expérience 
pour toutes les idées qui le font homme; et pour- 
quoi les animaux n'en ont-ils pas besoin pour être 
complets en ce qu'ils sont? 

L'homme, comme être intelligent, est tenu aux 
.lois de l'intelligence; comme être physique, il su- 
bit les lois de l'organisation physique. 

Une des choses qui distinguent l'homme de la 
brute, c'est, dans l'homme, la faculté d'enfreindre 
la loi de son être. 

L'homme ne peut s'étudier lui-même, que lors- 



238 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

que de grandes expériences sont acquises par la 
multitude des faits. Il ne peut se connaître qu'en 
connaissant les autres. 

Dans le huitième livre d'Orphée, l'un des hiéro- 
phantes de l'initiation dit que les animaux sont, 
en quelque sorte, des organes ajoutés à ceux de 
l'homme; ce n'est point assez. Le dogme de la 
métempsycose, comme tous les dogmes absolus 
dans les fausses religions, est une vérité défigu- 
rée. Je dis fausses religions, pour désigner celles 
qui affirment un emblème à l'égal d'un dogme, 
genre de nuage qui, sans doute, était dissipé, du 
moins en partie, pour les initiés, dans les Mystères. 

Considérez l'action magnétique de l'homme sur 
les animaux. La pensée humaine agit en eux, fait 
violence à leurs instibcts naturels. Le Lapon parle 
à l'oreille du renne. Les différentes espèces de 
chiens trahissent, pour l'homme, leurs appétits 
et leurs propres espèces. Us deviennent l'homme 
même. Le cheval fait partie de son noble maître, 
et s'enflamme de ses passions. 

Les animaux ne sont point destinés à s'élever 
jusqu'à la sphère de l'homme; mais, s'il est permis, 
d'employer une telle expression, ils sont destinés 
à être absorbés par lui. Ils sont sans individualité, 
sans spontanéité, et néanmoins le principe imma- 
tériel qui est en eux ne peut être anéanti. Y au- 
rait-il une loi cosmogonique perpétuelle, en vertu 



.•« r^ 



■5ï 



TROISIÈME PARTIE. 239 

de laquelle l'être qui est au sommet d'une hiérar- 
chie d'organisations rappellerait sans cesse à lui, 
se rendrait propre, par une attraction continue, 
le principe immatériel de toute la sphère où il 
domine? 

La loi d'un être intelligent et moral est de se 
perfectionner lui-même ; car , sans cela, il serait 
semblable aux animaux, dont l'instinct reste im- 
modifiable, à moins qu'ils n'entrent dans l'atmo- 
sphère magnétique de l'homme par la domesticité^ 
et l'on peut concevoir que l'essence de toutes les 
espèces gravite, de proche en proche, vers l'es* 
sence des animaux domestiques. Le progrès pour 
les animaux est donc l'approche des influences de 
l'homme; mais auparavant il faut que l'homme 
cesse d'être le tyran des espèces domestiques. 
L'homme, par sa nature de créature intelligente 
et libre, ne peut être confondu; elle absorbe, 
sans être absorbée : ceci fait comprendre la 
grande erreur du système de la métempsycose. 

Toujours est-il que les animaux partagent in- 
contestablement avec l'homme le fardeau du mal. 
Il est facile même d'entrevoir que c'est pour l'al- 
léger d'autant. Us sont donc réellement nos com- 
pagnons. 

D'après la Genèse, les animaux ont été nommés 
par l'homme, et condamnés avec lui. U y a donc 
une solidarité passive, une sorte de communauté 



A 



240 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

de destinées. Mais nous retrouverons loccasion 
de parler encore des animaux, voile mystérieux 
qui excite toute notre curiosité, et que nous avons 
tant de peine à soulever. 

Revenons sur nos pas. L'homme, disons-nous, 
est soumis à la loi du prog^rès. 

Le sentiment moral a, de tout temps, réagi 
contre les croyances immorales : il est donc indé- 
pendant des croyances et de l'autorité. Dans tous 
les cas, il faut que le sentiment moral approuve 
les directions de l'autorité. J'aurai à m expliquer, 
un jour, sur l'origine et les attributions de l'auto- 
rité; mais auparavant j'ai tout un ordre de choses 
primitif à explorer. Il suffit de dire ici que le sen- 
timent moral est le véritable gardien de la liberté 
humaine. 

De là l'union du sentiment individuel et du 
sentiment général ou sympathique, sous la loi du 
progrès, à la condition de cette loi. 

Savoir et aimer, voilà tout l'homme. Il est donc 
appelé à développer à-la-fois, ou successivement, 
par la société, son intelligence et son sentiment 
moral. Je crois même que le développement du 
sentiment moral ne peut être complet, ne peut 
approcher d'être complet, que par le plus grand 
développement possible de l'intelligence. Les dé- 
cisions d'un sentiment moral , lorsqu'il est forte- 
ment exalté dans de hautes intelligences, finissent 



3*; 






TROISIÈME PARTIE. 241 

bientôt par être à l'usage de tous. Les sympathies 
de ITiumanité rendent communs le bien et le mal. 

Voyez ce qui se passe chez les enfants. Le sen- 
timent moral ne s'y manifeste qu'avec l'intelli- 
gence, qu'à l'aide et en proportion de l'intelli- 
gence. 

Peut-être serait-il permis de dire que l'intelli- 
gence n'est qu'un instrument, pour hâter l'évolu- 
tion du sentiment moral : de là la nécessité dès 
lumières pour rendre l'homme meilleur, pour 
accomplir le retour vers la loi primitive de notre 
être. 

De là le besoin des lumières pour un peuple, 
à moins que vous ne preniez la responsabilité de 
ses actions, en le rendant esclave, c'est-à-dire à 
moins que vous ne suspendiez la loi chrétienne. 

L'homme et le genre humain ont besoin d'édu- 
cation. Il faut que l'homme et le genre humain se 
fassent eux-mêmes, ou se refassent, pour parler 
plus exactement le langage des anciennes tradi- -^ 
tions, pour parler conformément aux doctrines 
universelles, pour être enfin en accord avec la 
Bible. 

Ainsi l'autorité, c'est-à-dire la science adoptée 
avant l'examen, n'est que pour enseigner à l'hom- 
me ce qu'il doit savoir avant qu'il ait pu apprendre 
lui-même; mais il est destiné à se rendre pro- 
pre ce qu'il a appris, à en faire son étude pour 

VOL. I. 3i 



242 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

acquiescer, pour trouver conforme à sa nature, à 
ce qui est en lui, enfin pour s assimiler la science 
générale: dès lors, avec cet instrument donné 
par la Providence, et donné primitivement, puis 
rendu propre à chaque individu , il doit aller au- 
delà, faire de nouveaux efforts, qui, à leur tour, 
serviront à d'autres, entreront dans la masse des 
connaissances humaines. 

L autorité , et je prends ce mot dans une accep- 
tion philosophique différente de l'acception légale 
dont j'ai promis, plus haut, d'expliquer ailleurs le 
sens profond, l'autorité, c'est la tradition, c'est 
l'expérience, c'est le consentement général, c'est 
le genre humain initiant chaque homme, et lui 
montrant ce qui est en lui. 

L'autorité, c'est le genre humain apparaissant à 
tous les hommes, recueillant les pensées de tous 
pour les transformer à l'usage de chacun. 

Mais, encore une fois, il faut que l'homme ap- 
prouve, qu'il s'assimile, et finisse par tout trouver 
en lui. L'homme est une créature intelligente, 
morale, et libre. C'est là-dessus, au reste, qu'est 
fondé le dogme de la rédemption , aussi bien que 
celui du péché originel. 

Ne privons donc pas l'homme du sentiment mo- 
ral : tâchons plutôt de perfectionner ce sentiment 
en nous , et de le perfectionner dans les autres. 

L'abus du principe de l'autorité va directement 






TROISIÈME PARTIE. 243 

fi 
à Fabolition de la liberté, à Fabolition du senti- 
ment moral. L autorité, dans le système de l'ab- 
solu, tend à placer la conscience hors de l'homme, 
et il faut toujours qu'il la trouve en lui. Une fois 'f 
arrivés à une si profonde abnégation du senti- 
ment moral, vous devriez adorer les décisions des 
casuistes , même celles que Pascal foudroyait de sa 
pressante et ironique éloquence. 

On s'irrite contre l'individualité. On craint que 
la société ne se résolve en individualités. Cepen- 
dant il reste toujours une force morale à laquelle 
chacun obéit, qui est le lien de tous, qui part d'un 
centre commun, et qui retourne ensuite de la cir- 
conférence au centre. C'est l'état, c'est l'opinion, 
c'est la société qui se gouvernent. Ce n'est plus le 
petit nombre qui pèse sur la multitude , c'est tous 
exerçant une influence sur chacun. L'opinion de 
tous gouverne 5 l'opinion de chacun se forme, se 
modèle sur l'opinion de tous, y acquiesce libre- 
ment, ou s'y soumet librement, sans toutefois y 
acquiescer complètement. Enfin il reste l'instinct 
sympathique, lien admirable, qui unit tous les 
hommes de tous les temps et de tous les lieux. 

En un mot, la volonté humaine est une puis- 
sance dont la sphère d'activité s'étend : nous voici 
bien loin de l'individualité, puisque c'est tout le 
contraire. 

L'égoïste est une sorte de vampire qui veut 



j»^ 



244 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

nourrir son existence de l'existence des autres. 
L'être personnel se fait centre; il croit que les 
pensées des autres ne sont bonnes qu'autant 
qu'elles peuvent servir à illustrer sa propre pen- 
sée : le mçnde des abstractions, le monde des réa- 
lités, tout doit être à son profit. Il veut exciter 
l'admiration, et non faire du bien. Peu satisfait 
d'exercer de l'influence autour de soi, et d'en re- 
cevoir du milieu social où il se trouve placé, il 
veut régner par ses facultés •, et ce n'est pas pour cet 
usage que ses facultés lui ont été accordées. Peu- 
ples, usez de lui malgré lui-, et si vous élevez un 
piédestal à une telle statue, la statue manquera 
toujours , car l'égoïsme ne peut en avoir. 

L'homme fortement imprégné du sentiment 
moral est en sympathie avec ses semblables. Sa • 
vie est une vie toute sympathique ; c'est dans le 
sentiment moral qu'est le remède tenu en réserve 
par la Providence pour obvier aux dangers de 
l'individualité ; je m'explique mal, je ferais mieux 
de dire, pour faire que l'individualité ne soit réel- 
lement pas, que le genre humain ne cesse pas 
d'être un. 

Non , ce n'est point aux apôtres du passé à m*ex- 
pliquer les hautes doctrines de la solidarité, de 
la réversibilité, du sacrifice: ce n'est point à eux, 
car de mystères d'amour ils font des mystères de 
terreur; ils veulent imposer à l'âge mûr les mail- 



■i^ ■ 



TROISIÈME PARTIE. 245 

lots de l'enfance, et prolonger la tutéle dont le 
christianisme fut Fémancipation. Ils voudraient 
ressaisir les castes, dépouillées à présent de leurs 
facultés initiatrices et conservatrices des tradi- 
tions; ou, à défaut des castes, perpétuer un pré- 
jugé d'influence qui ne leur appartient plus, la 
direction des choses dont ils sont désaccoutumés, 
le sceptre qui est vermoulu entre leurs mains, et 
iqui n'est plus la tige florissante de Jessé.^ 

En vérité, et ceci fait frémir, il a fallu dix-huit 
siècles au christianisme pour achever de dévelop- 
per ses conséquences ; et c'était une doctrine venue 
d'en haut. 

Et voyez vous-mêmes. 

L'esclavage a vécu plusieurs siècles sous la loi 
chrétienne, et malgré cette loi. A peine l'escla- 
vage avait-il succombé, que l'homme malheureux 
a été saisi de nouveau, saisi par la servitude : tant 
devait être longue et difficile l'émancipation chré- 
tienne! Et voilà que l'on voudrait encore en re* 
tarder le dernier développement! 

Aristote, sous l'empire nommé immoral du po- 
lythéisme, a dit cependant que la politique était 
une partie de la morale. Machiavel, sous la loi 
chrétienne, si éminemment morale, puisque c'est 
la morale même, Machiavel a osé séparer la poli- 
tique de la morale, et a fondé une école qui dure 
encore, la plus perservè de toutes. 



^r 



246 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Le christianisme n'a-t-il donc pas complète* 
ment aboli cette antique poésie d'Hésiode, qui 
fîit la philosophie des premiers âges? Lor et 
l'argent composent-ils lame des uns , le fer et l'ai- 
rain composent-ils Famé des autres? Aristote se 
perd dans des arguments fort subtils pour prouver 
que l'esclavage est une institution naturelle. D'a- 
près lui, ainsi que nous l'avons déjà vu, le droit 
suppose l'égalité: cette maxime, vraie en soi, a 
égaré ce puissant génie, en ce qu elle le portait à 
convertir un fait actuel en principe absolu ; c'est, 
sans doute, une des raisons qui lui faisaient ad- 
mettre l'esclavage. Les publicistes du moyen âge, 
nous le voyons par les héritiers de ces temps, 
n'hésitaient point à croire qu'il y a des âmes vas- 
sales et des âmes serves. Platon ne veut pas que 
l'instruction se donne la même à tous. Et cepen* 
dant plusieurs philosophes, contemporains d'Aris- 
tote, professaient, à l'égard de l'esclavage, une 
autre doctrine que celle du maître. Leurs opi- 
nions, au reste, ne sont plus connues que par les 
réponses aux objections qu'ils faisaient. Les rayons 
de la vérité n'ont jamais été éteints tous à-la-fois. 

Au reste, une erreur a toujours pour racine une 
vérité j sans cela elle ne pourrait subsister. La ci* 
vilisation de l'Orient était fondée sur les castes , 
celle de Rome et de la Grèce sur l'esclavage. Je 
ne dis rien, en ce moment, de l'institution du pa- 



TROISIÈME PARTIE. 247 

tronage, parceque j'aurai à la faire connaître dans 
toute son étendue et dans toute son énergie. Une 
fois admis que la société était une institution na- 
turelle, principe qui n'a été contesté que dans le 
dernier siècle, il a bien fallu admettre que les 
choses^ sans lesquelles on ne pouvait concevoir 
la société étaient naturelles aussi. Arrivé là, il 
n'y a' plus qu'un pas à faire, et ce pas, pour cer- 
tains esprits, est un abyme; il suffit d'en venir à 
comprendre que les formes sociales se succèdent 
avec les âges de l'esprit humain , et que toutes sont 
bonnes, chacune dans son temps; toutes sont ini- 
tiatrices. Dans le monde successif, tout doit avoir 
des lois successives. De là, il sera facile d'arriver à 
ceci, qu'un progrès est un perfectionnement. 
Permettez donc à la société de se perfectionner. 
Je vais au-devant d'une objection. La société n'est- 
elle pas soumise à la loi qui atteint tous les êtres, 
celle de la vieillesse et de la mort? Oui , sans doute; 
et, depuis les temps historiques, nous savons com- 
bieii de sociétés humaines ont subi cette loi géné- 
rale des êtres. Mais je ne parle jamais que de la 
société générale du genre humain ; et celle-là va 
toujours se perfectionnant. Encore un mot sur ce 
sujet. Lorsqu'on veut conserver des formes so- 
ciales usées, et les conserver en dépit du progrès, 
c'est alors qu'elles sont contre la nature, c'est-à- 
dire contre la Providence, négatives du droit di- 



248 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

vin. Si, par exemple, il pouvait être prouvé que 
Finstitution des castes ait été, à l'origine, dans 
rinde, comme une initiation appliquée à la société 
elle-même, pour diriger les hommes d'intelli- 
gences diverses; qu'ainsi le partage des castes fût 
primitivement le partage des genres d'épreuves, 
selon la variété des facultés humaines, il en résul- 
terait qu'à une époque antérieure on devait s'é- 
lever dans la hiérarchie des castes, comme, plus 
tard, on s'éleva dans les grades emblématiques de 
l'initiation égyptienne par les épreuves successi- 
ves. Les grades de l'initiation et la hiérarchie des 
castes auraient donc été identiques, et les prêtres 
de l'Egypte n'auraient fait que transporter, dans 
leurs souterrains, une image des antiques socié- 
tés de l'Inde, lorsque déjà, peut-être dans l'Inde, 
le mouvement progressif avait été arrêté ; parce- 
que le fait qui ne manque jamais de se manifes- 
ter, celui de la forme religieuse, s'introduisant dans 
la forme civile, et se l'assimilant, ce fait y aurait 
gouverné trop tôt les esprits, et les aurait gou- 
vernés sans préparation. Nous expliquerions ainsi 
pourquoi, dans les sociétés de l'Inde, l'idée primi- 
tive ayant été pétrifiée, ce qui était préparatoire 
est devenu définitif; pourquoi il y a eu des castes 
indéfiniment condamnées à l'opprobre , comme il 
y en a eu d'élevées par elles-mêmes, sans la con- 
dition de l'avancement individuel. La Chine, en- 



TROISIÈME PARTIE. 249 

core à présent, peut nous faire comprendre ces 
sortes de consolidations d'un état social. Au reste, 
cette hypothèse sur les sociétés de Flnde n'est pas 
purement gratuite ; elle est fondée sur une forte 
analogie, l'analogie universelle que j'ai indiquée 
du patriciat et du plébéianisme, dont nous re- 
trouverions l'empreinte typique chez tous les 
peuples, dans toutes les institutions de l'antiquité. 
Elle est fondée également sur ce que nous savons 
des écoles de Pythagore. Si je n'entre dans aucun 
détail sur ces écoles célèbres, c'est parceque les 
choses que j'aurais à dire me détourneraient trop, 
en ce moment. Je serais obligé sur-tout de cher- 
cher, dans l'institut lui-même, les causes qui en 
amenèrent la destruction violente et presque 
spontanée dans toutes les républiques de la 
grande Grèce. J'aurai occasion de m'arrêter, ail- 
leurs, sur cet objet important. 

Les formes religieuses du christianisme veu- 
lent, à présent, s'introduire dans la société civile-, 
cette transformation est inévitable, par la même 
raison , et elle sera un grand bienfait, au lieu que 
la consolidation de l'Inde fut un malheur. L'esclar 
vage, sans doute, dans l'origine, ne fut qu'une 
interprétation plus humaine du droit de vie et de 
mort acquis par le vainqueur sur le vaincu-, et ce 
droit est devenu la traite des pirates et des bar- 
bares sur le Pont-Euxin par des peuples plus 

VOL. l. 32 



25o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

civilisés, et enfin la traite des noirs, sur les 
côtes de l'Afrique, par des nations chrétiennes. 

Aux natures distinctes qui, d'après la plupart 
des philosophes, séparaient les créatures humai- 
nes, il faut ajouter, d'après M. de Maistre, la na- 
ture qui fait le bourreau, et la nature qui fait le 
souverain : « Car, dit-il , et il faut bien répéter ses 
propres expressions, car Dieu , qui est l'auteur de 
la souveraineté, l'est aussi du châtiment. » 

Qu'Aristote classe l'espèce humaine en diffé- 
rentes catégories; que Platon et Aristote trou- 
vent la noblesse et l'esclavage des institutions 
essentiellement naturelles, cela ne m'étonne point; 
mais que ces catégories se soient perpétuées sous 
la loi chrétienne, et qu'après que l'esclavage et la 
servitude ont disparu, l'on veuille perpétuer une 
distinction par la naissance , et continuer de dire 
qu'il y a une nature noble et une nature plé- 
béienne, ou, en d'autres termes, deux essences 
humaines^ c'est une théorie frappée de désuétude, 
et devenue factice, qui n'est appuyée d'aucune 
croyance, qui est contraire à tous nos instincts 
actuels, que la force seule peut prolonger au-delà 
de son existence vraie. Il n'y a plus de nobles que 
des individus et non des races, et ces individus 
nobles sont ceux qui s'élèvent au niveau du pro- 
grès social ; il n'y a plus de plébéiens que les indi- 
vidus en arrière de ce progrès. Nous rencontre- 



TKOISIÈME PARTIE. 25 1 

rions encore ici la pensée des hiérarchies pytha- 
goriciennes, si je ne venais pas d'expliquer la 
raison qui me porte à m'en occuper ailleurs plus 
spécialement. Qu'il me soit permis néanmoins 
d'ajouter à ce que je disais tout-à-l'heure, que le 
tort des pythagoriciens fut d'avoir voulu faire de 
leur institut philosophique une institution poli- 
tique, et que ce fut là, sans doute, la cause de la 
funeste catastrophe dont je parlais. 

Nul ne peut franchir, malgré lui, un grade 
dans l'initiation humaine : tout avancement doit 
être consenti par celui à qui il est offert. Ce sera 
toujours ainsi, à mesure que la société fera des 
progrès adoptés par les uns, niés par les autres. 
C'est cela qui constitue, en définitive, le peuple 
vaincu et le peuple vainqueur : seulement la vic- 
toire a un autre signe que la puissance des armes. 
La force réelle finit toujours par être du côté de 
l'avenir, au lieu de rester du côté du passé; c'est 
dans de tels temps, que les dieux abandonnent le 
parti de Pompée, et se mettent, contre Caton lui- 
même, du côté de César. 

Que des peuples païens aient jadis, avant l'ère 
de l'affranchissement, fait la traite des esclaves 
sur les rives inhospitalières du Pont-Euxin, il faut 
bien le croire; mais pourra-t-on croire que des 
peuples chrétiens l'aient faite si long-temps, sous 
la protection des lois, dans toute la Méditerranée, 



252 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

pour en trafiquer ainsi dans le Nouveau-Monde? 
Pourra-t-on croire sur -tout que ce détestable 
commerce ait survécu aux lois odieuses qui le ré- 
gularisaient , qui, du moins , en réglaient les cruels 
procédés ? 

Le système des castes n'a pu , sans inconvénient , 
chez les Indiens, passer de la forme religieuse 
dans la forme civile ^ mais il n en est pas ainsi de 
l'égalité chrétienne, parceque le but de la Provi- 
dence est que tous les hommes parviennent à la 
dignité humaine. 

Il m'est souvent venu dans la pensée, et ceci 
expliquerait la raison de la vengeance divine sur 
un peuple, en dépouillant toutefois cette expres- 
sion de ce que le langage ordinaire lui donne de 
passionné; il m'est, dis-je, plus d'une fois, venu 
dans la pensée, que si les Juifs n'eussent pas voulu 
rester superstitieusement attachés à leurs tradi- 
tions, à la lettre de leurs livres, à la marque cruelle 
dans la chair, aux formes, aux pratiques, enfin à 
la loi gravée sur la pierre ; s'ils eussent consenti à 
recevoir l'adoption après la tutéle, s'ils eussent 
embrassé la doctrine de l'amour, ils n auraient pas 
éprouvé la ruine épouvantable qui les priva de 
leur état social, qui les dépouilla , pour toujours, 
de leur rang parmi les nations, sans leur ôter leur 
individualité nationale, dont ils ont tant à souffrir. 
Ils voulurent périr malgré leurs vainqueurs. 



TROISIÈME PARTIE. a53 

Que la société ancienne entre dans la société 
nouvelle, c'est là son salut: qu'elle y entre avec 
ses dynasties , pour les conserver. Clovis abaissa 
sa tête sous la loi chrétienne, ses fiers sicambres 
l'imitèrent. De quoi s'agit-il à présent? d'un déve- 
loppement du christianisme, sous peine de pé- 
rir. 

Au reste, ne soyons pas étonnés s'il est des 
hommes qui se refusent à ce développement, qui 
ignorent la langue des vainqueurs nouveaux. L'a- 
pôtre du passé est venu ranimer leur foi aveugle, 
car ils sont, pour la plupart , hors d'état de le com- 
prendre. Mais qu'ils sachent une chose : les Juifs 
malheureux, qui ont péri par milliers et par cen- 
taines de milliers au siège de Jérusalem, furent 
des victimes déplorables, et ne furent pas des 
martyrs. Le nom de martyr ne se donne qu'à ce- 
lui qui meurt dans sa foi pour l'avenir. Tant que 
l'on reste attaché aux opinions qui ne sont plus, 
aux sentiments que Dieu lui-même a ôtés du mi- 
lieu de la société, on est obligé de se réfugier 
dans l'absurde. Lisez la vie de cet empereur si 
puissant, qui voulut, mais en vain, rétablir le po- 
lythéisme, en présence même du christianisme, 
il fut justement nommé l'apostat, parcequ'il avait 
apostasie l'avenir, après l'avoir compris. Tout le 
mysticisme, toute la théurgie, toutes les supersti- 
tions les plus tristes n'ont pu le sauver d'une flé- 



254 PALINGÉNÉSIE SOCIALE, 

trissure dont ses grandes qualités, dont ses vertus 
austères auraient dû cependant le garantir. 

Quelques uns aussi de ceux qui ne peuvent 
être en sympathie qu'avec la société ancienne, la 
voyant perdue, croient que c'est la fin de toutes 
choses. Je m'explique fort bien une si funeste 
pensée. Les siècles nouveaux, comme nous l'avons 
déjà remarqué , ont toujours été accompagnés de 
ces sortes de terreurs. 

Je ne serais point étonné si j'apprenais que, 
sur son lit de mort, il s'est trouvé un homme qui, 
au lieu de dire comme Ézéchias: Voilà que je vais 
mourir, a dit: Voilà que le monde va s'abymer 
dans le néant. Je le plaindrais, je ne me hâterais 
pas de le déclarer fou. Il y a quelque chose de 
si intime dans le sentiment de l'existence! Il y a 
tant de besoin de réalité en nous, d'assurance dans 
notre individualité ! 

Quant à la résistance de la part des gouverne- 
ments, elle se conçoit mieux encore. Us s'accoutu- 
ment à l'indolence et au repos. Les rois aiment à 
régner comme un autre homme vit, respire, voit 
la lumière. Ils sont épouvantés d'un changement 
quelconque s'introduisant dans les mœurs et dans 
les idées d'un peuple ; encore ils s'en épouvantent 
trop tard. C'est pour eux l'apparition d'un mé- 
téore toujours inattendu, d'un signe sinistre dans 
le ciel. La paisible étoile se levant sur des ber- 



TROISIÈME PARTIE. 255 

gers, et conduisant les mages de l'Orient dans 
une étable de Bethléem, alarme le vieil Hérode; 
et, pour perdre un enfant, il ordonne que les 
enfants de tout un peuple soient égorgés, car 
l'enfant qu'il veut perdre est l'enfant des destinées 
nouvelles : cela suffit. Les gouvernements ne vou- 
draient que des peuples stationnaires; leur devoir 
cependant et leur intérêt seraient de marcher 
dans la voie du progrès et du développement, d'y 
marcher à la tête du troupeau qu'il leur a été 
donné de conduire. Qu'ils fondent dans l'avenir, 
au lieu de vouloir sans cesse recrépir le passé : ils 
seront tranquilles plus long-temps. Balzac a dit 
que la France avait coutume de prendre pour pi- 
lote la tempête. Nos rois, il faut bien le remar- 
quer, ont toujours marché selon les temps; mais 
ils ne les ont jamais devancés. Voilà pourquoi ils 
n'ont jamais eu de repos. Ne gouverner que le 
présent, c'est, en effet, se livrer aux orages. Peut- 
être les princes législateurs ne peuvent se rencon- 
trer dans une civilisation tout établie, encore 
moins dans une civilisation avancée; il y a de 
bonnes raisons pour cela, n'oublions pas celle de 
l'émancipation, de l'affranchissement successif de 
la tutéle. 

Les hommes religieux qui voulurent continuer 
de nier à Galilée le véritable système du monde, 
auraient compromis la religion, si elle eût pu 



256 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

être compromise. Ceux qui voudraient continuer 
de croire aujourd'hui que les jours cosmogo- 
niques de la Genèse sont des jours en analogie 
avec l'espace de temps qui se mesure d'un soleil à 
l'autre, et que les jours à l'usage de l'homme com- 
mencent avant le temps où l'homme a pu s'en ser- 
vir, ceux-là compromettraient encore la religion. 
Ceux qui écrivent qu'une seule forme sociale , 
celle du moyen âge, ou la forme théocratique , 
est compatible avec la religion, et que l'homme 
doit rester sous les lois de la tutéle, ceux-là com- 
promettent, à leur tour, la religion, et la compro- 
mettent à un point qui fait trembler. Le senti- 
ment moral et l'humanité ont fait des progrès doot 
il faut tenir compte : la religion a aidé à ces pro- 
grès ; que les hommes religieux ne les repoussent 
pas, car alors on serait disposé à croire qu'ils 
sont étrangers à la religion. 

La religion chrétienne nous a enseigné toutes 
les vérités morales. 

Établissons rapidement une suite d'idées, de 
déductions, et de principes. 

La doctrine de la solidarité prouvée par les en- 
seignements de l'antiquité et par le sens intime, 
reposant enfin sur l'unité du genre humain. Elle 
subsiste comme loi de la Providence, mais loi 
mystérieuse que les sociétés humaines n'ont plus 
le droit d'appliquer. Le péché originel. L'homme 



■ A' 



TROISIÈME PARTIE. 067 

soumis à l'expiation , à l'épreuve ; tenu de se faire 
lui-même. Les justes de l'ancienne loi attendant 
lejourdela rédemption. Le sein d'Abraham, ex- 
pression métaphorique de l'état préparatoire où 
ces justes, dont la vie mortelle fut tout entière un 
acte d'espérance, étaient placés pour voir luire 
l'aurore du nouveau jour qu'ils avaient attendu. 
Le. dogme d'un Réparateur de la nature humaine, 
empreint dans toutes les traditions générales. L'é- 
volution plébéienne, fait universel que j'ai signalé 
dans l'histoire de tous les peuples, et sur lequel 
repose, à mon avis, l'initiation successive du genre 
humain. Il ne peut plus y avoir de créature hu- 
maine exclue des facultés humaines, en dehors 
des mœurs sociales. 

La résurrection de la chair, expression vive de 
l'identité de l'homme, dans l'autre vie. L'être, au 
moment où commence sa vie organique, serait-il 
une image de l'être au moment qui suit la mort? 

Le monde, le spectacle de la nature, matériaux 
de nos idées. La société, les choses de la société, 
matériaux de nos pensées et de nos sentiments. 

La société développe l'homme. L'homme per- 
fectionne la société. Les perfectionnements de la 
société font ensuite les perfectionnements de 
l'homme. Chaîne non interrompue de causes pri- 
mitives, produisant des effets, qui, à leur tour, 
deviennent causes. 

TOL. I. 33 



:«b 



258 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

L'homme ne veut pas , il consent. Toute la mo- 
rale évangélique, en ce sens, conforme à la mo- 
rale stoïcienne, qui, pour cet objet seulement, lui 
servit de précurseur; toute la morale évangélique 
repose sur l'acquiescement de l'homme, et non 
sur sa volonté propre. 

Ceci paraît en contradiction avec ce que j'ai 
exprimé plus haut sur la puissance de la volonté 
de l'homme , mais cette contradiction n'est qu'ap- 
parente. La loi évangélique est toute la loi mo- 
rale, mais n'est pas toute la loi de l'être. Cette loi 
morale est en dehors de toutes les institutions 
politiques: elle admet toutes les formes, et ne 
s'occupe que de l'individu , dans ses rapports de 
dépendance avec Dieu et ses semblables. Ne 
perdons jamais de vue la pensée qui réside au 
fond de tout cet écrit, et à laquelle toutes les au- 
tres pensées sont toujours subordonnées, à savoir 
la pensée de l'homme universel, de l'homme gé- 
néral, et la pensée de cet homme divisé en indi- 
vidus distincts entre eux. C'est ainsi qu'on peut 
expliquer ce que j'ai dit plus haut, et le concilier 
avec ce que je dis ici. Ce que j'appelle l'homme 
général , c'est-à-dire l'homme pris dans l'ensemble 
des générations issues de la substance primitive, 
je pourrais le nommer aussi , dans un sens, l'hom- 
me cosmogonique. 

L'intelligence et le sentiment moral se sont per- 



TROISIÈME PARTIE. 269 

fectionnés successivement. L'imagination a reçu 
un accroissement bien plus rapide et plus prompt, 
puisqu'elle est, de suite, parvenue à ses dernières 
limites. 

L'homme arrive dans l'autre vie avec les per- 
fectionnements qu'il a obtenus dans celle-ci. 
L'homme arrive tel qu'il s'est fait par les moyens 
que Dieu lui a donnés. 

La philosophie des sensations a épuisé toutes 
ses conséquences ; elle s'est brisée contre le ma- 
térialisme. 

La philosophie idéaliste a aussi épuisé ses con- 
séquences; elle s'est perdue dans la négation des 
réalités; comme les Indiens, elle a fait de l'illusion 
une puissance cosmogonique; et, chose triste à 
penser, elle a dû ne rencontrer que le doute, non 
le doute qui demande l'examen, qui implore l'ex- 
périence, mais le doute dogmatique, le doute ra- 
tionnel, reposant sur une sorte d'impossibilité 
d'arriver à la certitude. Cela tient à ce que nous 
exigeons, pour la certitude, des conditions que 
nos facultés actuelles ne comportent pas. 

Une partie de la philosophie ancienne nous est 
inconnue, c'est celle qui, sortant à peine de la 
poésie , en avait encore conservé le langage. 

La philosophie pythagoricienne est fille d'une 
poésie antérieure, que nous sommes obligés de 
reconstruire par les mythes. 



26o PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

La partie delà philosophie, qu'on a appelée la 
dialectique, est évidemment le produit nécessaire 
et obligé du langage. La dialectique est donc la 
méthode même d'une langue, et cette méthode se 
modifie selon les esprits. 

L'homme s'est. toujours trouvé dans un milieu 
social. Par conséquent, toutes ses connaissances 
reposent sur des traditions, ou sur des enseigne- 
ments contemporains. 

Il a l'intelligence pour comprendre, et le senti- 
ment moral pour choisir. 

L'homme se perfectionne au moyen du milieu 
social où il se trouve placé. 

Les animaux ont l'instinct, c'est-à-dire la rai- 
son de Dieu. L'homme a sa raison propre, sa rai- 
son individuelle qui se développe aux conditions 
même de son existence. 

Le sort des hommes dépend les uns des autres; 
ils sont solidaires entre eux. Chacun est soumis 
au destin formé par tous, mais chacun a fourni 
une force quelconque au destin qui l'opprime, et 
toujours., encore une fois, sous la condition de la 
liberté, de la liberté pour tous, de la liberté pour 
chacun. Il faut avoir présentée que j'ai dit, à ce 
sujet, si souvent. 

L'intelligence, dans l'homme, se perfectionne 
avant les sens. L'homme est obligé de faire lui- 
même l'éducation de ses sens. Les tableaux qui 



» • 



TROISIÈME PARTIE. 261 

ont du relief et de la profondeur par les miracles 
de la peinture n'ont cette profondeur et ce relief 
que parceque nous sommes accoutumés, hors de 
l'art, et à notre insu, aux effets merveilleux de la 
perspective et de la lumière. On a fort bien dit 
que la question de la perspective, chez les an- 
ciens, est une question d'idéologie. En y réflé- 
chissant, on trouvera, dans cette donnée, la solu- 
tion de plusieurs problèmes sur les arts d'imitation. 

L'animal juge de la distance, sans avoir besoin 
de l'apprendre, aussi ne saura- t-il jamais les illu- 
sions de la peinture. Son esprit ne percera ja- 
mais la toile d'un tableau. 

L'animal sait tout ce qu'il doit savoir. L'homme 
doit tout apprendre. 

Les animaux font partie de l'homme, dans le 
sens que j'ai déjà expliqué : ils tendent à s'assimiler 
à lui; jusque là, ils sont sans individualité et 
sans faculté collective. 

Il n'y a d'individualité qu'à la» condition de la 
faculté collective, et l'homme seul a la faculté 
collective , c'est-à-dire la faculté d'assimilation ; 
car les fourmis, les abeilles, les castors, ne prou- 
vent rien, si ce n'est pour les poètes de la fan- 
taisie. 

L'homme ne sera rendu à l'individualité qu'a- 
près s'être, dans cette vie, rendu propre ce qu'il 
doit s'approprier de l'esprit humain. 



202 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

C est pour cela qu'il a reçu la parole. 

C'est par la parole que la pensée, le sentiment 
moral, l'appréciation par la voie des sens, sont 
entrés dans l'homme. 

La parole est le sens intellectuel qui sert à dé- 
velopper les autres sens, les sens extérieurs. 

Les langues ne sont peut-être qu'un produit de 
cette faculté primitive qu'eut l'homme de com- 
muniquer sa pensée à la pensée de son semblable, 
comme nous le voyons dans le somnambulisme, 
sans l'intermédiaire des sens extérieurs, des orga- 
nes de nos communications actuelles. 

Le sourd est muet. 

Les sauvages ont la connaissance d'une cause 
première quelconque , et quelquefois , il est vrai , 
très grossière. Les sourds-muets ne l'ont pas. C'est 
que les sauvages tiennent cette connaissance de 
leurs traditions, et que réduits à leurs propres 
idées, les sourds-muets sont sans traditions. 

La foi, c'est l'ouïe, comme l'a dit un écrivain 
sacré, je crois saint Paul. Pour les sourds-muets, 
il faudrait franchir l'ouïe, et arriver directement 
à l'intelligence. S'il était en notre pouvoir de res- 
saisir la faculté primitive dont je parlais tout-à- 
l'heure, nous aurions trouvé le véritable traite- 
ment du sourd-muet. 

Parmi les théologiens, ceux qui ont soutenu 
l'éternité des peines, et qui ont été moralistes en 



TROISIÈME PARTIE. 263 

même temps, ont dit que les réprouvés méritaient 
incessamment la réprobation : ils ont jugé avec 
raison que si ce n'était pas ainsi , la perpétuité du 
supplice serait une chose injuste. Dans les ré- 
prouvés, disent-ils, la volonté du mal survit à la 
liberté, ce qui suffit pour motiver la continuité 
de la peine. Un jour, sans doute, et il faut dési- 
rer que ce jour ne soit pas éloigné, un jour, tous 
les théologiens seront d'accord sur ce point. Ils 
comprendront que les êtres intelligents ne peu- 
vent se passer de liberté, même les êtres intelli- 
gents déchus. D'autres épreuves leur seront ac- 
cordées, pour que tous parviennent à accomplir 
la loi définitive de leur être. La touchante inspi- 
ration qui a produit Abbadona attendrira la ri- 
gueur du dogme : les véritables poètes ont quel- 
que chose de prophétique. Nul ne doute delà 
religion de KJopstoch : quoique ce grand hymno- 
graphe ait appartenu à une communion qui a re- 
poussé le purgatoire, et adopté la prédestination, 
il s'est rendu l'interprète du christianisme de ce 
tem ps de tolérance, comme le Dante fut l'interprète 
du terrible christianisme du moyen âge. C'est avec 
une sorte d'anxiété que je fais de telles excursions 
dans un domaine où peut-être il eût été de mon 
devoir de rester étranger ; mais comment séparer 
les destinées humaines de ce qui en fait l'ame et la 
vie, de la religion? J'ai dit, plus haut, que tout 



264 PALINGÉNÉSIË SOCIALE. 

était successif dans le temps, même la manifesta- 
tion des vérités religfieuses; que la pensée divine, 
en daignant revêtir les formes de la parole, a dû 
consentir à devenir successive comme la pensée 
humaine elle-même. Appliquons ceci au dogme 
des peines éternelles, et achevons de nous expri- 
mer dans le langage des lois de la société. La peine 
de mort est une peine définitive , relativement à 
ce monde. Est-ce à l'homme ignorant à infliger 
une peine définitive? est-ce à l'homme qui vit 
dans le temps, et dans un temps si fugitif, à re- 
trancher le temps à son semblable? Les argu- 
ments qu'on a faits contre le suicide s'appliquent 
à la peine de mort, lorsqu'une fois on est arrivé 
dans le système d'idées où nous sommes graduel- 
lement parvenus. Ce n'est pas nous qui nous 
sommes volontairement placés dans le temps , et 
la vie n'est pas, pour nous, un don purement gra- 
tuit. Ce n'est point à nous à nous priver du temps 
et de la vie, parceque nul n'est sûr des conditions 
de l'un et de l'autre. J'en dirai autant pour la per- 
pétuité de la réclusion, et, à plus forte raison, 
pour les fers, pour les peines entraînant la flé- 
trissure. En suivant les régies de l'analogie et de 
la transformation des idées, nous trouverons que 
le sentiment religieux qui fait fléchir la croyance 
absolue aux peines éternelles, et le sentiment so- 
cial qui nie la nécessité de la peine de mort, sont 



*• 



TROISIÈME PARTIE. 265 

identiques : l'un est l'expression de l'autre, comme 
l'un des dogmes fut l'emblème de l'autre. Mais 
pour que ces deux sentiments identiques puissent 
gouverner sans contestation, il faut que l'homme 
religieux et l'homme social méritent également de 
s'élever à un grade de plus daijs l'initiation gé- 
nérale; car, ainsi que nous l'avons remarqué, un 
progrès, pour le genre humain, est toujours le 
prix d'un effort, la récompense d'une épreuve. 

Ne laissons pas toutefois passer, sans le noter, 
un exemple terrible de l'abus que l'on peut faire 
d'une arme trop redoutable par elle-même. Les 
hommes ont prodigué la peine de mort, et ils ne 
se sont pas contentés d'infliger ce funeste châti- 
ment: ils ont aussi infligé, quelquefois de leur 
propre autorité, celui des peines éternelles. L'a- 
nathème, chez les anciens, est allé* jusque-là. 
Sous la loi chrétienne, la peine de la damnation a, 
-trop souvent, été prononcée formellement, com- 
me un tribunal aurait prononcé une autre sen- 
tence. Dieu, sans doute, aura pris pitié, je ne dis 
pas de ceux qui étaient condamnés, mais des ju- 
ges téméraires qui prononçaient de tels arrêts. 

Ajoutons une chose. Dieu n'a pas besoin de se 
défendre. La société en ajbesoin; c'est un devoir 
qui lui est imposé par la loi générale de conserva- 
tion imposée à tous les êtres. Mais une mission, 
qui n'est point nouvelle, vient de lui être con- 

yOl. t. \ -34 






'• 1 



266 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

firmée; il faut qu elle s'applique à civiliser ceux 
de ses propres enfants qui ont jusqu'à présent 
échappé à la civilisation. 

Il me reste à dire que, peut-être prématuré^ 
ment publié, par moi, en 1818 , FEssai sur les In- 
stitutions sociales me dispense aujourd'hui de dé- 
velopper davantage quelques unes de mes idées. Je 
ne voulais insister ici que sur la pensée des épreu- 
ves successives, qui sont une partie si considéra- 
ble des destinées humaines ici-bas, et au-delà. 

L'homme, destiné à tenir un si haut rang parmi 
les intelligences, pouvait-il espérer qu'il y par- 
viendrait sans le mériter? Dieu a trop aimé l'hom- 
me pour lui tout donner gratuitement- La souve- 
raineté de la terre est au prix d'un genre de 
travail; le gage des espérances immortelles est au 
prix d'une -autre sorte de travail. Avant donc de 
s'expliquer sur la sévérité des lois de la puissance 
créatrice à l'égard de l'homme^ il faut tenir compte 
de la loi générale , perpétuelle , miséricordieuse 
de l'initiation. 

Qu'on me permette de finir par où j'ai com- 
mencé. 

Nous nous plaignons de ce que les plans de la 
Providence ne nous sont pas dévoilés. Et d'abord , 
pour savoir, il faudrait que nous fussions d'autres 
intelligences, que nous ne fussions pas destinés à 
nous faire nous-mêmes. Ensuite, si nous savions, 



•A' 



•I 



TROISIÈME PARTIE. - 26j 

où serait l'épreuve, où serait le mérite d'acquérirp 
Le monde, les choses du monde, le cours desi 
choses, les événements contemporain^, les événe- 
ments passés; les prévisions de l'avenir, les tradi- 
tions, les préjugés, les lois, les mœurs, la science, 
la poésie, la fable, l'histoire, tout cela fait partie 
de l'initiation de chaque homme, (de l'époptisme 
du genre humain. 

Ce mot, consacré dans la langue des initiations, 
caractérise le grade le plus élevé; mais on com- 
prend qu'une telle expression ne peut avoir, pour 
nous, qu'un sens relatif. Celui que j'oserais 
appeler l'éternel Hiérophante, comme d'anciens 
philosophes n'ont pas crainti.de l'appeler l'éternel 
Géomètre, Dieu, ne peut être limité dans les en- 
seignements successifs qu'il veut bien départir à 
sa créature, selon qu'elle le mérite. Ainsi, d'après 
nos idées, l'époptisme actuel serait la consomma- 
tion de l'évolution plébéienne*par le christianisme,* 
et l'abolition complète de tout patriciat : mais je 
suis loin de croire, pour cela, que ce soit la fin ou 
le terme de toute initiation. . 

Le sentiment de l'humanité est si nouveau, que 
le siècle de Louis XIV' ne s'en est apprpché que 
spéculativement ; jusque-là encore, en efFfet^ des 
classes entières ont été exclues des sympathies 
sociales, étaient placées, par la force des choses, 
en dehors des mœurs générales. Tout prouve que 






a68 «PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

lapparition de l'homme sur la terre est un fait ré- 
cent; et toutefois on ne peut se dissimuler que» 
l'on trouve, dans l'antiquité, des traces d'une fi- 
liation de traditions si fortes et si homogènes qu'on 
doit les croire l'ouvrage des siècles. Ce problème, 
à-la-^fois historique et philosophique , est loin 
d'être insoluble. Mes données sur le plébéianisme, 
dont j'ai présenté , plus haut, un premier aperçu, 
peuvent servir à éclairer déjà une question qui 
recevra, par la suite, tous ses développements. 
Ainsi que je l'ai dit, l'évolution plébéienne est 
l'évolution de l'humanité elle-même. 

Dieu, et je ne saurais trop insister sur ceci, 
Dieu a voulu que nous apprissions, que nous nous 
assimilassions ce que nous apprenons, enfin que 
nous nous fissions nous-mêmes. Dieu a voulu, de 
plus, que nous méritassions par la foi; et j'entends 
ici la foi dans un sens étendu, planant au-dessus 
Me toutes les religions, pour ne s'appliquer qu'à 
ce que j'appelle les traditions générales, la reli- 
gion universelle du genre humain. 

C'est la révélation qui fait la différence entre 
la religion naturelle du déiste et la religion ca- 
tholique duthéosophe. 

* Les partisans de cette prétendue religion natu- 
relle^se trompent, et j'ai déjà signalé cette ana- 
logie, ils se trompent du même genre d'erreur 
t|ue, dans l'ordre politique, les partisans du 



TROISIÈME PARTIE. 269 

contrat social , ou de la société reposant sur une 
convention . 

La philosophie du dix-huitième siècle est donc 
tout entière à renverser. C'est un bélier qui a 
bien abattu de vieilles murailles; hâtons-nous de 
réduire en cendres ce bélier inutile, qui pourrait 
devenir un instrument dangereux. < 

Gravissons le mont sacré pour nous élever jus- 
([u à la hauteur ou l'on respire ce parfum de vé- 
rité religieuse dont toutes les institutions humai- 
nes sont si intimement imprégnées, et qui s'exhale 
même des religions fausses; car toutes les convic- 
tions doivent être motivées, et si l'homme n'in- 
venta pas la société, à plus forte raison, il n'in- 
venta point une religion. C'est en ce sens que toute 
religion repose sur un fondement vrai. C'est en 
ce sens encore t|ue l'Église, dépositaire des tradi- 
tions, peut dire : Hors de l'Église point de salut. 

Ne voyons-nous pas que tout, dans le monde, 
et dès l'origine, s'achemine vers le christianisme, 
seule loi, loi primitive d'émancipation et de grâce? 
Nous ne saurions donc trop nous empresser main- 
tenant de déclarer fausses et perverties toutes les 
institutions qui ne font pas faire un pas vers ce 
but providentiel. Le passé, le présent, l'avenir de 
la grande cité de Dieu sont réglés par un code 
éternel, immuable, Ibujours le même, qui est le 
salut de tous. 



I 



270 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Nous sommes plongés dans un bain de révéla- 
tion, si Ion peut parler ainsi. Le genre humain 
vit 4e révélation. Des hommes de la gentilité ont 
reçu le nom de prophètes. 

Les objets ne sont peut-être pas tels que nos 
perceptions nous les représentent, mais ils sont 
l'occasion de telles représentations. Qu'importe? 
Ne sommes-nous pas obligés de faire le monde ce 
qu'il doit être pour nous? 

Nos sensations sont des révélations; lorsque cet 
ordre de révélation n'est plus nécessaire, nous 
n'avons plus besoin de sensations. C'est l'autre 
vie. Ceci aura lieu jusqu'à la fin du monde, et la 
fin du monde, elle-même, ne sera peut-être que 
cela. 

Maintenant, une ère nouvelle commence, c'est- 
à-dire que nous demandons un aîlitre grade dans 
la grande initiation , qui dure depuis le commen- 
cement. 

Si l'esprit humain ne rétrogradait. jamais, la 
perfectibilité serait démontrée pour l'esprit hu- 
main, comme la succession de l'âge, pour l'hora- 
me- L'esprit humain n'aurait qu'à vivre, et non à 
se perfectionner. 

Alors que deviendrait la liberté? Alors que de- 
viendrait l'obligation où est l'homme dé se faire 
lui-même ? 



•. 



« 

* 



FIN DES PROLÉGOMÈNES. 271 

SUITE ET FIN DES PROLÉGOMÈNES. 

Nous allons entrer dans une région toute diffé- 
rente de celle que nous avotis parcourue jusqu'à 
présent. Nous passons, en quelque sorte, de l'ini- 
tiation philosophique à l'initiation poétique. « 

Je ne puis dire toutefois laquelle des portes de 
la vision vient de s'ouvrir pour moi , laquelle s'ou- 
vrira tout-à-l'heure. 

Qu'il me soit permis seulement de rappeler l'au- 
torité de la poésie. Oui, le poëte est aussi appelé 
en témoignage, et c'est^pourquoi j'invoquais, plus 
haut, un chant de Klopstock. N'oublions pas que 
Constantin fit lire, au concile de Nicée, une très 
belle traduction, en vers grecs, du Pollion de 
Virgile, expression admirable et sibyllique d'une 
attente universelle. 

Les prolégomènes remuent toutes les idées, 
sans les asseoir, sans presque les coordonner. 
Si j'ai été quelquefois aventureux , pouvait-il en 
être autrement, puisque j'avais à sonder toutes 
les voies de l'initiation ? Je me confie donc aux 
pensées que j'ai fait naître^ et non àj celles que 
j'ai exprimées. C'est comme un chaos cosmogo- 
nique destiné à être fécondé par l'esprit de cha- 
que lecteur. Ainsi j'associe mes lecteurs à une 
création , qui ne peut s'achever que par eux. 



272 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Il en sera de même pour FOrphée ; l'Orphée ne 
sera également qu'une préparation. 

Par l'intervention divine, ou par la langue en- 
core vivante des traditions, il fut donné aux an- ■ 
ciens poètes épiques d'entrer dans l'intimité des 
choses; ce moyen m'est ôté. Les sympathies gé- 
nérales de l'humanité sont toute mon inspiration. 

Orphée sera, si Ton veut, un poëme alexandrin, 
mais seulement comme genre de composition, et 
non point comme imitation, ou comme tentative 
de pseudo-tradition. 

Si je m'y suis tenu en dehors du mythe, c'est 
que ce mythe secondaire, altéré et restreint, ne 
pouvait me convenir ; je ne devais pas me donner 
des entraves à moi-même. Je n'avais pas, non 
plus, à résoudre scientifiquement la question des 
Mystères de la gentilité; j'avais à interroger, selon 
ce qu'il m'a été donné de le faire, les traditions les 
plus générales. Toutefois, je n'ai pu m'abstenir 
de balbutier le peu que je sais de l'antique langue 
du symbole. 

Ma fable, il faut bien que je l'avoue, appartient 
à mon temps, car nul ne peut s'isoler du temps où 
il vit. Les tragédies de Voltaire ne sont-elles pas, 
presque toujours, de brillants pamphlets? Mais 
ce n'est point là une analogie que je puisse adop- 
ter pour moi. J'aime bien mieux la chercher dans 
Fénélon. Lui aussi était agité par une pensée pa- 



FIN DES PROLÉGOMÈNES. 278 

lingénésique; mais quoiqu'il marchât si bien en 
avant de son siècle, c'est encore à son siècle qu'il 
emprunte son beau langage; souvent même il 
s'égare , à son insu , dans d'étroites allusions. 

J'aurais dû peut-être essayer la peinture des ci- 
vilisations contemporaines d'Orphée j mais pour 
ces sociétés synchroniques de la gentilité, for- 
mant divers âges des familles humaines primi- 
tives, nous avons l'Odyssée. Était-ce à moi à refaire 
l'œuvre immédiate du génie des traditions ? 

J'ai une seule remarque importante à faire ici. 

On dirait que deux trépieds furent placés sur 
les sommets du Caucase ; l'un de ces trépieds au- 
rait été transporté sur les monts Riphées, et l'au- 
tre sur le Parnasse : la Thrace exprime, en effet, 
les mythes sévères du Nord, comme la Grèce ex- 
prime les mythes riants du Midi. 

Je suis resté dans une donnée trop générale 
pour pouvoir caractériser ces deux types, l'inspi- 
ration produite par ces deux trépieds. D'ailleurs 
j'avais la préoccupation des mythes italiques dont 
l'empreinte plus fruste me paraît, d'aspect, et 
sans que je puisse en dire la raison, plus primitive, 
et que ceux de la Grèce et que ceux de la Thrace. 
A mon avis, cette vieille terre du Latium est à 
peine effleurée. 



TOL. I. 35 



274 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

Pendant que j'imprimais ce premier volume , 
on a publié un excellent travail de M. Michelet 
surVico. Je me proposais, comme je lai déjà dit, 
d'exposer, plus tard, avec quelque étendue, le 
système du philosophe napolitain , resté oublié 
pendant plus d'un demi-siècle, dans sa propre 
patrie, et qui vient seulement d'être révélé à la 
France. Je ne me trouve cependant pas encore 
entièrement dispensé de la tache que je m'étais 
imposée à son égard, parceque je voulais signaler 
en même temps les écueils qu'à mon avis il n'a 
pas su éviter. Mais, qu'il me soit permis de le dire, 
en attendant, ceux qui aiment à étudier un génie 
original et indépendant devront, malgré le mérite 
incontestable de son interprète , avoir recours aux 
ouvrages mêmes de Vico. Une rudesse quelquefois 
sauvage, souvent pleine de cette poésie fruste, qui 
rappelle le caractère du mythe italiote, enfin une 
audacieuse incohérence d'où jaillissent, de temps 
en temps, de vives clartés, remuent bien plus 
puissamment les idées que l'asservissement à une 
forme trop didactique et trop prudente. Il fout 
espérer que le succès de M. Michelet l'engagera 
bientôt à s'occuper du complément qu'il a promis 
et qu'il doit à ses lecteurs français. Dans l'état 
actuel, en effet, les hypothèses hardies de Vico, 
détachées de la sphère métaphysique oii elles ont 
été conçues, paraissent être isolées les unes des 



FIN DES PROLÉGOMÈNES. 276 

autres, et manquer de leurs appuis naturels. 

Quoiqueje ne veuille pas; pour le moment, me 
livrer à l'examen du système de ce philosophe, je 
crois devoir néanmoins dire quelques mots de la 
base même sur laquelle il le fiiît reposer. Selon lui, 
le point de départ, pour toute la gentilité, fut l'a- 
brutissement le plus général et le plus complet, 
les traditions primitives, après la dispersion des 
familles humaines, s'étant conservées seulement 
chez celle qui devint le peuple de Dieu. Alors, 
dans le silence des traditions, il fallut chercher le 
moyen dont la Providence s'était servi pour se- 
couer l'intelligence humaine^ et la tirer de l'en- 
gourdissement où elle était plongée. Ce moyen 
fut la foudre, lorsque l'atmosphère la produisit 
pour la première fois. De là toutes les religions de 
terreur de l'antiquité. De là tout le monde civil 
sortant peu à peu de ces religions de terreur. Sans 
doute je nie le fait de la foudre ébranlant ainsi 
les facultés humaines, et leur donnant, en quel- 
que sorte, l'existence; mais je sais aussi qu'une 
telle erreur tient à un sentiment intime et profon- 
dément vrai des choses qui constituent les sociétés 
primitive^ de la gentilité ; c'est une vue égarée du 
génie. Nous en serons de plus en plus convaincus, 
à mesure que nous avancerons dans la route où 
nous nous sommes engagés,, 

Si Vico eût connu les phénomènes de l'électri- 



276 PALINGÉNÉSIE SOCIALE. 

cité, ceux qui sont entrés dans le domaine de les- 
prit humain, depuis Franklin jusqu'à M. Ampère, 
et ceux, d'un autre ordre, dans lesquels on com- 
mence à pénétrer; si, par cette connaissance, il 
eût été en état d'apprécier ou de soupçonner ce 
que devait être la science fulgurale des Etrus- 
ques, science que tout nous démontre avoir été 
prodigieuse, il aurait porté bien plus loin l'assu- 
rance de ses assertions. Aussi je refuse de les ad- 
mettre, non comme invraisemblables, mais comme 
historiquement fausses. 

D'après tout ce qui a été dit, la science est pri- 
mitive. L'intuition et la révélation se suppléent 
Tune l'autre, selon le besoin. La gentilité a eu ses 
organes providentiels appropriés aux lieux et aux 
temps. Dieu n'a jamais feit dépendre la destinée 
humaine de contingences fortuites. La tradition, 
l'ensemble des traditions, voilà le lien général et 
orthodoxe du genre humain. 

L'orthodoxie restreinte de Vico l'a égaré. Une 
autre orthodoxie, celle à laquelle je suis resté 
constamment fidèle, lui eût épargné cette erreur. 
Le fait que j'ai nié se concilie, sous certains rap- 
ports , avec les faits généraux de la gentilité : on 
peut même dire que les facultés humaines étant 
en puissance d'être, le plus léger événement qu'eût 
voulu la Providence, à cette fin , eût suffi pour les 
amener en acte de manifestation. Maïs alors à quoi 



FIN DES PROLÉGOMÈNES. 277 

eussent servi les traditions générales? Qu eût été 
la mission du peuple hébreu à l'égard des autres 
peuples, en admettant que la gentilité pouvait 
surmonter elle-même toutes ses ignorances? 

Si le point de départ eût été, en effet, un abru- 
tissement aussi complet que le prétend Vico , ja- 
mais les hommes n'en seraient sortis. Je crois le 
mutisme un obstacle invincible. 

Dans le volume qui suit, la lyre d'Orphée sera 
pour moi ce que fut la foudre pour Vico. 

Je n'avais pas besoin d'un tel secours, puisque 
j'admets la perpétuité des traditions; mais enfin 
je ne suis pas sorti de la donnée historique, en 
prenant ce mot dans son sens le plus vaste. Or- 
phée est un homme providentiel , et non un acci- 
dent, une cause physique. 

Je déplorais naguère que la philosophie de 
Vico n'eût pas fait son invasion, chez nous, dans 
le siècle dernier, parceque je pense qu'elle en 
aurait tempéré la fougue dévastatrice-, mainte- 
nant j'exprimerai un autre regret. L'époque ré^ 
cente que l'on peut trouver analogue au retour 
d'Esdras, a été marquée par l'apparition d'une 
haute philosophie, qui aurait dû amener les plus 
nobles, les plus fécondes discussions : malheureu- 
sement elle s'est revêtue de formes réactionnaires, 
et imprimait un mouvement de rétroactivité. Pen- 
dant qu'elle gouvernait certains esprits avec trop 



278 ^ PALINGENÉSIE SOCIALE. 

de violence , elle enivrait les autres d amertumes : 
celle de Vico aurait apaisé les partis extrêmes. 
Singulière destinée que celle de cet homme! 
Lui qui fut si intuitif, il sort du tombeau lorsqu'il 
n'a plus rien à enseigner. Lui qui avait tant la fa- 
culté de prévision , et qui la consuma toute dans 
l'étude du passé, ne reparaît que lorsqu'il n'a plus 
rien à prédire. 

S'il était permis de parler de soi , j'oserais dire, à 
ce sujet, que la philosophie ébauchée dans l'Essai 
sur les Institutions sociales aurait pu aussi avoir 
quelque utilité ; c'était, côuime la charte , un traité 
d'alliance entre le passé et l'avenir. Mais le combat 
corps A„ corps était déjà commencé. Je crois au- 
jourd'hui le moment mieux chôiiii. et je me pré- 
sente de nouveau. Je me présente même avec plus 
d'assurance, parcequ'à très peu d'exceptions près, 
tontes les idées contenues dans ce premier écrit 
sont devenues, bien plus qu'elles ne l'étaient alors, 
le véritable domaine de la discussion actuelle. 

Je termine ici, non que j'aie atteint le but de 
ces prolégomènes, mais parceque d'aîitres consi- 
dérations générales doivent être préparées par la 
suite de la Palingénésie sociale. 

FIN DU PREMIER VOLUME. 



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